Spiegelman, Maus et puis tout le reste

Clément Solym - 18.05.2012

Manga/BD/comics - Univers BD - spiegelman - maus - crumb


On ne présente plus Art Spiegelman. Mais sorti du génial carcan de Maus qui le rattrape sans cesse, la souris a beaucoup encore à livrer sur ses inspirations, ses névroses et travaux plus légers.


Jusqu'au 21 mai, la bibliothèque du centre Pompidou retrace son parcours des premiers dessins publiés dans les années 60 jusqu'aux 13 ans de publication de Maus d'abord dans Funny Animals puis dans la revue Raw dirigée par Françoise Mouly, sa femme.  L'expo aura le mérite de constituer une solide rétrospective de rattrapage pour tous ceux qui n'auront pas pu voir celle plus exhaustive d'Angoulême.

 

Là encore, l'évènement est prétexte à présenter l'enfance d'un art vers le récit illustré de l'holocauste. On découvrira en plus des croquis et planches finalisées de Maus des témoins de la vie des parents : passeport, photographies, rapport d'arrestation à Auschwitz. Mais Spiegelman n'est pas qu'un excellent metteur en scène d'une narration bouleversante. Artisan du comics underground, on retrouve ses travaux pour Raw, ses phases de dépressions dans Breakdowns ou plus curieux, ses personnages morveux, les Crados en français, pour le compte d'une marque de confiserie.

 

Holocauste et Twin Towers

 

Si l'on occulte ses travaux moins connus comme ses apports pour la jeunesse (un conte juif hassidique, un livre d'éveil et la participation pour un magazine de little lit, reste toujours l'œuvre hommage au père survivant. Une survivance vorace presque capable d'oblitérer le reste.

Treize ans de dessin, mais surtout de compilation et réorganisation du récit épars de Vladek Spiegelman, le père : l'œuvre est dense, court sur plusieurs époques, et avec le mérite d'être la seule BD récompensée d'un Pulitzer, défend d'en faire l'impasse. Pourtant, si les Européens ont pu s'arrêter aux dernières planches des souris et des hommes, Spiegelman a poursuivi son travail de questionnement graphique sur le monde et ses propres névroses. Rejoignant une fois de plus sa femme, cette fois au New Yorker, Art nourrit son encre d'un autre cataclysme. Celui de l'effondrement du World Trade Center.


 

 

Celui qui n'accordait pas d'importance aux racines trouve dans la chute des tours le terreau pour un regard vers sa propre culture américaine. Cette fois le chef-d'œuvre réside dans l'implication du lecteur dans un format peu conventionnel.  À l'ombre des tours mortes, ne propose qu'une vingtaine de planches accompagnée d'un dossier explicatif sur la démarche. Longues, étroites, les pages simulent le plongeon vers le bas dans un dessin presque saturé de narration. Ici comme dans ses travaux compilateurs, le mélange de genre rappelle les inspirations diverses du jeune artiste.

 

Un retour vers une oeuvre jeunesse

 

Crumb, évidemment. L'illustrateur anticonformiste aux personnages hallucinés et attachants. Chez Spiegelman en phase de dépression, il y a un peu du Robert tendrement cynique et ses matrones ont parfois les monstrueuses mensurations d'Aline croquée en Gretchen. Sauf lorsqu'elles sont langoureuses et sveltes comme pour La nuit d'enfer, illustrations du poème érotique de Joseph Moncure March. Parmi les réminiscences de lectures plus anciennes, notons Schulz et ses Peanuts non moins sévères sur l'état du monde, et Little Nemo de McCay dont l'onirisme l'aide à traverser le deuil national. Dans cette période sombre où il produit d'acides illustrations pour le New Yorker, Spiegelman revient aussi à Krazy Kat d'Herrimann, et Fritz, l'autre matou de Crumb.

 

 

Au moment où le thème de la croisade émerge à nouveau, Spiegelman fait la paix avec les siens. Ces lectures et emprunts aux chats de ses aînés font tomber la moustache de ses sinistres chats nazis. Mais ce n'est que pour mieux critiquer l'air du temps où le bellicisme triomphe.  Lorsque le magazine culturel new-yorkais lui paraît définitivement trop conservateur, il claque la porte du titre où Françoise, sa femme est éditrice artistique. Malgré cette décennie marquée par l'illustration à vocation pour la jeunesse, Spiegelman retourne une nouvelle fois à l'œuvre de sa vie avec MetaMaus qui relate au travers de longs entretiens le processus créatif de l'histoire de Spiegelman et fils. On ne sort jamais tout à fait de l'ombre du père.