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Traduire la BD… Oups ! Zim ! Bam ! Boum ! Splatch ! Wizzz

Claire Darfeuille - 22.03.2014

Manga/BD/comics - Univers BD - bande dessinée - problématiques de la traduction - langue étrangère


L'auteur de BD autrichien Nicolas Mahler, édité depuis plus de 10 ans par l'Association et le traducteur du japonais Patrick Honnoré ont débattu du passage -ardu mais jouissif- des bulles d'une langue à l'autre. La rencontre s'est tenue sur le stand du CNL en partenariat avec le Goethe Institut.

 

 

collage de bandes dessinées

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Pour Nicolas Mahler, dont les premiers albums sont parus en France avant que d'être édités dans son pays, la question de la traduction s'est tout de suite posée. A l'époque, il envoie quelques pages traduites en anglais qui convaincront l'Association de le prendre en son giron. La maison d'édition associative a entre temps publié une dizaine de ses histoires. Mais comment traduire l'humour autrichien très particulier, le fameux « Schmäh »*, une moquerie incisive, mais bienveillante, aussi peu facile à définir qu'à traduire ? Mission impossible. Mais là où l'on perd un gag, le traducteur tente d'en garder la drôlerie, sous une autre forme.

 

* Schmähen signifie outrager, invectiver, mais le Wiener Schmäh désigne ces plaisanteries, moqueries amicales.

 

« Comme à Hokkaido, dit ! »

 

Dans la manga culinaire Mes petits plats faciles de Masayuki Kusimi, la gourmande Hana qui cuisine chaque jour de nouveaux plats s'étonne que son ramen soit aussi bon que dans la région de Hokkaïdo, d'où vient le plat. Patrick Honnoré la fait s'exclamer : « Comme à Hokkaïdo, dit !». « Seuls les amateurs de couscous qui se rappellent la publicité peuvent comprendre », s'amuse-t-il, mais ceci est la part de travail du lecteur.

 

« Lorsque les mangas se sont imposées en France, il y avait un problème de qualité des traductions. Les éditeurs ont alors penser faire appel à des traducteurs littéraires, mais ce n'était pas la bonne solution, car beaucoup d'entre eux n'avaient aucune idée de la culture manga », explique Patrick Honnoré, qui a de son côté appris la langue dans le pays et aime particulièrement à traduire la langue orale.

 

Le traducteur de manga se trouve par ailleurs confronté à d'autres difficultés plus techniques que la seule traduction d'une langue orale. La taille des bulles est un vrai problème dans les mangas, le japonais s'écrivant à la verticale, les mots se retrouvent coupés en français de façon inesthétique et peu confortable pour la lecture. Certains éditeurs, comme Casterman, à présent que le style s'est imposé en France, négocient avec les auteurs des bulles plus rondes.

 

 

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Autre pierre d'achoppement et objet d'un réel labeur, le lettrage. Pour imiter la calligraphie de l'auteur, l'Association fait soit appel à un « copiste », soit l'auteur s'y colle. Un travail qui requiert attention et patience pour qui ne maîtrise pas la langue. Nicolas Mahler raconte: « Pour l'Art selon Mme Goldgruber, que j'ai écrit sous le coup de la colère en un mois et demi, j'ai passé deux mois et demi au lettrage ».

 

Il témoigne, non sans ironie, « j'ai parfois été plus payé pour le lettrage que par les ventes de mes premiers albums». En espagnol et en polonais, ses lettres sont scannées puis son écriture reproduite. « Il existe un logiciel, mais celui-ci ne s'adapte pas à toutes les écritures, par exemple, pas aux lettres attachées », explique Louis Lauliac de l'Association.

 

L'auteur de BD est-il un artiste, selon Mme Goldgruber

 

Dans L'art selon Mme Goldgruber, comment le lecteur français a-t-il comprendre le désarroi du personnage face à sa conseillère fiscale qui lui refuse un abattement de 10% au motif que la profession d'auteur de BD ne relèverait pas du statut d'artiste ? Malheureusement ce genre de subtilité fiscale ne pose aucun problème de traduction même au pays du festival d'Angoulême…

 

Autre difficulté rencontrée lors du passage d'une langue à l'autre, les onomatopées souvent formées sur un verbe en allemand et qui sont un vrai casse-tête en japonais. « On ne sait pas les lire », explique Patrick Honnoré, aussi sont elles soit effacées -ce qui touche au graphisme-, soit recouvertes par leur équivalent en français -ce qui surcharge l'image-, soit placées dans l'intercase. Dans tous les cas, il n'y a pas de solution idéale.

 

La question de la traduction est enfin fondamentale quand il s'agit d'une adaptation littéraire. Pour la comédie Alte Meister de Thomas Bernhard (Maîtres anciens, paru chez Gallimard), Nicolas Mahler avait été invité par les prestigieuses éditions Suhrkamp a choisir dans le catalogue. Qui mieux que son provoquant compatriote pouvait inspirer le jeune auteur qui dit n'avoir jamais rien étudié « si ce n'est un peu l'art. Juste assez pour pouvoir me moquer de ce milieu ». Les négociations avec l'ayant droit, le demi-frère de Thomas Bernhard, n'ont pas posé de problème. Après avoir visionné quelques pages, il a donné son accord. Restait le travail de choix des extraits du texte original et de montage, réalisé par Nicolas Mahler.

 

Une autre adaptation de Samuel Beckett n'a en revanche pas pu aboutir, les héritiers entretenant « une relation difficile avec la BD ».

 

Quant à La déchéance d'un homme d'Osamu Dazai, paru au Japon en 1948, son adaptation en BD par Usamaru Furuya n'a pu paraître sous le titre de la traduction originale, celle-ci n'étant pas tombée dans le domaine public. Qu'à cela ne tienne, Patrick Honnoré s'en est d'emblée détachée et se dit tout aussi content du titre de la BD, Je ne suis pas un homme.