Tribute to Otomo : "Le travail de Katsuhiro, c’était vraiment un truc dingue !"

Orianne Vialo - 10.06.2016

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Si pour certains Katsuhiro Otomo est un grand auteur au perfectionnisme épatant, pour d’autres, il fait figure de « dieu vivant ». Dessinateur de manga, scénariste et réalisateur de films d’animation, Katsuhiro Otomo a marqué son temps avec son travail novateur et avant-gardiste. À une époque où le manga n’était quasiment pas connu hors des frontières japonaises, l’artiste parvient à s’imposer en France et aux États-Unis à la fin des années 1980, début des années 1990. Pour rendre hommage à son œuvre, mais aussi pour célébrer la réédition de la série culte de Katsuhiro Otomo (en librairies depuis le 1er juin 2016), une cinquantaine d’auteurs ont participé à l’exposition hommage « Tribute to Otomo ». Leur travail est exposé à la Galerie Glénat jusqu’au 26 juin prochain. 

 

Dessin réalisé par Otomo lui-même. (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

« Il y a une véritable passion pour Otomo. Avant le projet “Tribute to Otomo”, certains dessinateurs avaient une parenté à son univers, essentiellement un univers de SF, futuriste, post-apocalyptique », explique à ActuaLitté Julien Brugeas, directeur de la Galerie Glénat, située dans le Marais à Paris.

 

« Otomo est quelqu’un d’ouvert et très curieux. Il a une culture mondiale en bande dessinée puisqu’il a été inspiré par les BD européennes. Les passionnés voient cette richesse dans son œuvre, donc ça leur parle. Forcément, Otomo donne des repères qu’ils ont déjà et qu’ils peuvent comprendre. C’est ça la force d’Otomo. Les gens qui ont été inspirés par lui s’y sont reconnus. C’était une belle aventure que de lier les différentes cultures et générations. Ça se reflète d’ailleurs assez bien dans ces hommages », poursuit-il.

 

D’ailleurs, Pierre Alary, ex-animateur aux studios Disney de Montreuil et auteur de bande dessinée qui a participé au projet « Tribute to Otomo », dévoile : « Quand on lit Akira et qu’on aime la BD on n’en sort pas indemne, ça reste quelque chose de monumental, ça ne s’oublie pas. C’est une telle somme de travail, des milliers de pages. Ça rend dingue ! »

 

Loin d’être une initiative isolée, ce sont les organisateurs du Festival d’Angoulême eux-mêmes qui ont proposé à Julien Brugeas de réaliser le défi pour l’édition 2016 du festival (28 au 31 janvier), une façon de célébrer également la réédition de l’ouvrage cultissime d’Otomo. À l’époque, la Galerie Glénat, éditeur des albums de Titeuf venait de réaliser un tribute « Titeuf par la bande » avec une dizaine de dessinateurs de France. Ils ont eu l’idée de réorganiser un hommage, « Tribute to Otomo », cette fois-ci en l’honneur de Katsuhiro Otomo — qui était l’invité d’honneur de cette 43e édition du festival et lauréat du Grand Prix de la ville d’Angoulême 2015 —, fédérant 42 auteurs de tous horizons. 

 

Réédition d'un chef-d'oeuvre

 

La nouvelle édition d'Akira (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

En 1982, Katsuhiro Otomo prépublie sa série de seinen manga de science-fiction dans le Young Magazine, et ce, jusqu’en 1990. Le succès ne se fait pas attendre. En 1984, Akira est récompensée par le Prix du manga Kodansha. Face aux critiques positives, la première version de la série Akira est publiée aux États-Unis par Epic Comics, société possédée par Marvel Comics. L’œuvre d’Otomo reçoit en 2002 le Prix Eisner de la meilleure édition américaine d’une œuvre internationale. Ce n’est cependant que dans les années 90 que le manga n’arrivera en France, et sera publié aux éditions Glénat. 

 

Pour l’année 2016, l’éditeur a d’ailleurs décidé de republier une nouvelle version d’Akira, en six tomes proposés en noir et blanc. Cette nouvelle version pilotée depuis le Japon par Otomo lui-même sera la version définitive permettant de découvrir Akira dans une forme fidèle. Nouvelle traduction, onomatopées sous-titrées, sens de lecture japonais, jaquette originale… La version ultime de la cultissime série.

 

Les fans pourront à nouveau suivre les aventures de Kaneda et de sa bande : 

 

En 2019, trente-huit ans après la Troisième Guerre mondiale, Néo-Tokyo arrive au terme de sa reconstruction. Dans cette ville sans âme errent Kaneda et sa bande. Des jeunes désœuvrés, élèves d’un centre d’apprentissage professionnel, qui n’ont que leur moto et leurs virées nocturnes pour seule échappatoire à l’ennui du quotidien. Mais une nuit, ils trouvent sur leur route un être des plus étranges, un enfant au visage de vieillard, avec un numéro tatoué sur la main : le numéro 26. En tentant de l’éviter, Tetsuo chute à moto et se blesse grièvement. Il se réveille dans un hôpital de l’armée avec des pouvoirs surnaturels qu’il lui faut désormais apprendre à contrôler. De retour parmi ses amis, il se rebelle contre l’autorité de Kaneda et finit par quitter le groupe…

 

 

Une charge de travail titanesque 

 

« L’exposition pour Angoulême était vraiment une course contre la montre, car j’ai commencé à contacter tous les artistes début octobre, pour une exposition qui devait se dérouler en janvier. Certains [auteurs, NdR] n’ont pas eu le temps de le faire, c’est pour cette raison que j’ai prévu une seconde exposition [organisée à la Galerie Glénat, NdR] avec un temps de décalage pour permettre à tous de finir leur tribune » nous explique le fédérateur du projet. « Lorsque vous faites une exposition avec un auteur, vous avez déjà une multitude de problèmes à résoudre, mais, lorsque vous travaillez avec 50 auteurs, ça devient fou, presque délirant », s’exclame-t-il.

 

Malgré l’énorme charge de travail à laquelle chaque contributeur a dû faire face pour arriver à bout du projet, « tous les dessinateurs sans exception ont apprécié le catalogue et le projet » atteste le directeur de la Galerie Glénat, qui est confiant quant à l’idée que « des fans des quatre coins du monde vont venir [à l’exposition, NdR] pour découvrir un artiste en particulier, et qui vont découvrir par la même occasion les autres artistes ». 

 

« Ça a été long », confirme Pierre Alary. « Ou on en fait trop, ou on n’en fait pas assez. Pour moi, Akira c’est japonais, et avant tout sobre. Je voulais de la trame pour reprendre son style, cette sobriété en longueur. Ça me permettait de ne pas faire de décors. Je me suis concentré sur le personnage et sur la typographie. J’ai d’ailleurs rencontré Otomo à Angoulême et j’ai eu la chance de faire un selfie avec lui [rires]. Par contre, je n’ai pas tenu à lui montrer mon travail. Je pense que, depuis 30 ans, il a vu au moins 5 millions de dessinateurs, alors ce n’était pas ce qui m’importait le plus », confesse-t-il. 

 

L'hommage réalisé par Pierre Alary. (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

Otomo, bien plus qu'un exemple : un génie

 

« Otomo, pour moi, c’est une grande histoire », se souvient Pierre Alary. « J’ai fait mes études aux Gobelins [la prestigieuse école graphique située à Paris, NdR]. À l’époque Otomo venait de sortir le dessin animé Akira. En tant qu’étudiants en animation, on guettait tout ce qui se faisait, on se battait pour l’avoir, car on savait qu’il existait, mais il n’était pas encore disponible en France. On a finalement réussi à avoir une copie pirate du dessin animé en VHS, ça circulait en boucle, c’était une sorte de révolution d’animation pour nous et je pense que c’est ce qui nous a ouverts à la BD. » 

 

Par la suite, celui qui deviendra plus tard le dessinateur de Spider-Man Family (éd. Marvel Comics, 2007), Sinbad (éd. Soleil Productions, 2008 — 2011) ou encore Silas Corey (éd. Glénat, 2013 — aujourd’hui), s’est intéressé de plus près au travail de Katsuhiro Otomo. « À l’époque, j’avais acheté les premières éditions en japonais réalisées en noir et blanc, puis les éditions américaines en couleur [Les Américains ont été les premiers à éditer Akira hors Japon, NdR], puis j’ai acquis les fascicules édités par Glénat. J’ai donc eu toutes les versions possibles et inimaginables d’Akira depuis l’envol de sa carrière » se félicite-t-il.

 

Ces albums feront l’effet d’un électrochoc chez le dessinateur. « Ce fut un choc visuel énorme en terme de BD, de narration et de dessins. Bien sûr, j’avais d’autres dessinateurs qui me servaient d’étalons, mais en terme de découpage, le travail d’Otomo, c’était vraiment un truc dingue ! Je me suis rendu compte que j’arrivais à lire un bouquin écrit en japonais de A à Z, alors que je ne parlais même pas japonais. C’était parfait, Otomo avait une narration époustouflante, qui le rendait possible », s’émerveille Pierre Alary.