Des directeurs de collection aux agents littéraires : histoire d'un tsunami

Nicolas Gary - 22.02.2019

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ÉDITO – L’édition a peut-être obtenu un répit mais, quelle que soit la conclusion de l’affaire, elle entraînera immanquablement un bouleversement. En novembre dernier, le Syndicat national de l’édition obtenait que la décision de l’Agessa concernant les directeurs de collection soit suspendue. À quelles nobles fins ?

And the Hammer Falls
Marc Moss, CC BY NC ND 2.0
 

L’histoire est vilaine — pas même un triste conte à lire aux enfants qu’on voudrait traumatiser. Le poste de directeur de collection, très prisé en ce qu’il permet une rémunération allégée des charges liées à un véritable contrat de travail, vacille. En octobre 2017, l’Agessa (la sécurité sociale des artistes auteurs) mettait fin, unilatéralement, à la rémunération en cours : le paiement en droits d’auteur. Un véritable tremblement de terre. 

Le délai de mise en conformité — mais laquelle, et sous quelle forme, c’était bien le nœud des problèmes — devait s’opérer au 1er janvier 2019. Le SNE, étrangement épaulé par la Société des Gens de Lettres dans la procédure, lançait un référé, déposé le 23 juin 2018. Et dans le même mouvement, l’accompagnait d’un recours sur le fonds, pour excès de pouvoir. Début novembre, le référé était validé : l’édition obtenait un délai. Et restait encore l’autre procédure pour tenter de faire entendre raison à l’Agessa.

« C’est si peu dire que je t’aime », jurait Aragon à Elsa Triolet, ou du moins l’a-t-on cru. Comme le poète aurait aimé cet extravagant désordre !

Car la vision à moyen terme, déjà funeste pour toute entreprise, a poussé son dernier soupir. Et qu’embarquée dans un navire aux innombrables voies d’eau, notre joyeux monde moderne se débat désormais dans le court-termisme, attitude qui frise le suicide sociétal. Pour parer à l’urgence — ne pas convertir les contrats de directeur de collection — le SNE passait donc par la procédure d’urgence, le référé.

Obtenir un peu d’air, un souffle, à tout crin. Ensuite ? Ajouter le fonds, pour jouer la montre — telle une équipe de foot, installée dans son camp, qui passerait le ballon de l’un à l’autre, sans aucune perspective de jeu.
 

You know it's time for the hammer to fall ” (Queen)


La procédure, quand bien même elle aboutirait favorablement dans le plus grand absurde, aura eu pour conséquence de lever le voile. D’abord, sur ce qui ressemble fort à une malversation ; au mieux, un petit arrangement un brin crapuleux. Or, les auteurs ont compris la situation intenable qu’occupent les directeurs de collection : payés sur l’à-valoir et les droits de l’auteur. Comment mieux aggraver la défiance qui se généralise entre éditeurs et auteurs, qu’en maintenant cet état de fait ? 
 
Or, les directeurs de collection savent qu’ils disposent désormais d’un levier. Et forts de la relation établie avec leurs auteurs, ils représentent des mannes éditoriales pour les maisons et groupes, qu’on ne balaye pas d’un revers de manche.

À l’occasion d’un échange à bâtons rompus, l’une d’entre elles nous racontait : « Ce qui va se passer, c’est que je vais proposer à mes auteurs de devenir leur agent. Oui, leur agent littéraire, avec les négos, les contrats, les discussions et le reste. Le travail éditorial, nous l’avons fait ensemble : je sais que je peux arriver avec des textes quasi publiables. La rémunération ne changera pas de ce qui se pratique. Et au moins je ne serai plus dans cette relation bizarre avec les maisons qui m’employaient… sans m’employer. »

Qu’imaginer alors : une projection simple… 800 ou 900 directeurs.trices de collection actuellement travaillant dans des conditions sociales qui sont en totale contradiction avec ce que le droit d’auteur est censé rémunérer. Et une idée dans l’air qu’il suffirait de changer de statut, de se fédérer un tant soit peu, et parvenir à bousculer l’ordre établi… Des centaines d'agents littéraires sur le marché : pouvait-on rêver scénario plus improbable ? Une idée qui ne sera pas accessible à toutes ni tous, ce qui soulève de toute manière le statut de ce métier.

L’édition française qui a tant de réticence à accepter la présence des agents dans les relations avec les auteurs, a créé un précédent inouï. En tentant de sauver ce statut indéfendable, le SNE ouvre la voie à ce que naisse une génération d’agents, forts d’une expérience réelle, d’un carnet d’adresses et d’auteurs tout disposés à être non seulement mieux défendus, mais surtout professionnalisés dans leur parcours. 

D'une école ou d'une collection, des directeurs qui sonnent la fin de la récréation, quoi de plus normal ?


Commentaires
Bref l'ère des agents littéraires est en route. C'est un plus pour un auteur dans un système comme le nôtre, c'est-à-dire où le pouvoir du fort règne sans partage. Pourquoi, ben parce que la négociation est enfin instituée dans le champ éditorial, que l'auteur ne peut plus être infantilisé et manipulé puisqu'il est désormais représenté par quelqu'un "à égalité" de sérieux et de crédibilité avec l'éditeur, grand maître de cérémonie. Dans la négociation ce qui compte c'est avant la négociation, la négociation se joue avant la négociation : le duel est un duel de posture institutionnalisée, estampillée. Bref avec de nombreuses garanties contre les ententes sous le manteau et j'en passe, l'idée dans un monde en guerre économique est plutôt séduisante. Mais dans un monde pacifié, égalitaire et fraternel, elle serait suicidaire... puisqu'elle rajouterait au mille feuilles déjà surpondéré une couche supplémentaire, un corps intermédiaire qui pourrait faire chavirer ou couler le navire, corps et biens.
Et si nous parlions des tarifs qui sont (seront) pratiqués? Nous sommes en contact avec des illustrateurs anglais. Certains agences d'illustrateurs prélèvent 35% sur les avances et également sur les relevés annuels. Ça me semble totalement injustifié car c'est l'éditeur qui assure le travail éditorial, la présence à Bologne, les ventes à l'étranger et les replacements.
Merci pour cette mise au point. Bienvenue à tous les intermédiaires de l'édition qui souhaiteraient clarifier leur statut. Un Syndicat professionnel existe, le SFAAL, avec sa commission littéraire l'AALF.
Je ne connais pas les pratiques des agents d'illustrateurs anglais. En France les tarifs des agents sont assez standards, entre 10 et 20%s droits d'auteur selon qu'ils agissent ou non à l'international. Ils sont proportionnellement équivalents à ceux des apporteurs de projets ou directeurs de collection (1,5% du PPHT, 10%s droits dérivés), sauf que leurs commissions sont facturées et soumises à la TVA.
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