Ecouter ou lire un livre : demain, tous illettrés ?

Nicolas Gary - 03.06.2018

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EDITO – Personne n’est dupe : depuis qu’Amazon a perdu le contrôle du prix de vente des livres numériques, l’ebook a été relégué en nationale 3, voire division départementale. Et ce, au profit de l’audiolivre, qui fait recette étonnamment : la corrélation entre l’explosion de l’ebook (et son pseudo déclin), et le boom du format audio ne devrait pourtant pas surprendre…


Ceci n'est pas un livre
ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

L’ironie n’aura échappé à personne : cette semaine, Audible, la filiale livre audio d’Amazon faisait un grand lancement de son dernier titre, Les animaux fantastiques, à la Société des Gens de Lettres. Et prochainement une journée professionnelle entièrement consacrée au format se tiendra, également à la SGDL, mais en l’absence de l’opérateur amazonien. 

 

C’est pourtant bien lui qui, ici et dans le reste du monde, a donné le tempo de ce format, prenant une position de leader difficile à contester. Réfléchir donc sur l’audiolivre, sans inviter l’acteur majeur : on cultive le goût du paradoxe.

 

Pourtant, une question se posera, à tous : écouter une lecture, et être le lecteur soi-même qu’est-ce que cela signifie ? Mettons une seconde de côté la campagne de séduction massive qu’Amazon a déployée pour conquérir de nouveaux clients. Gardons cependant à l’esprit que de nombreux acteurs du livre audio, ici ou ailleurs, se débattaient jusqu’à présent sans résultats probants, pour vendre leurs audiolivres. Et qu’Audible a tout changé. Non sans essuyer quelques critiques appuyées par ailleurs.

 

Enre la voix intérieure du lecteur et la lecture dans un casque, comment peut-on parler de la même activité ? 

 

Magritte posait la question de la trahison des images, avec « Ceci n’est pas une pipe ». Le marketing adore les paradoxes, cela éveille la curiosité des clients et consommateurs, durant la fraction de seconde nécessaire à leur faire entrer un message dans la tête. 

 

Mais dans le cas du livre audio, qui depuis quelques années et à grand renfort de budgets publicitaires, justement, se fait une place, la question de Magritte devient une véritable source de réflexion. Que fait-on quand on écoute un livre audio ? Peut-on décemment dire qu’il s’agit de la même chose que de lire un livre ? 

 

On répondrait que seule la destination importe, et qu’il s’agit de sensibiliser à l’activité de lecture, que le flacon audiolivre apporte l’ivresse du livre — puis, progressivement, entraînera les clients à acheter des livres et faire intervenir leur propre voix.

 

Le niveau d’attention de l’un à l’autre est pourtant distinct : encourager à écoute d’audiolivres durant un footing rappelle combien la lecture, à proprement parler, reste une activité solitaire et exclusive. Il y a un certain égoïsme, à lire…

 

Admettons cependant que, demain, toutes les forces convergent, et que ce format audio gagne en popularité encore et encore. Acceptons que les auditeurs — nous sommes bien dans le même principe qu’une fiction radiophonique, non ? — soient attentifs et réceptifs, et donc achètent. Envisageons même que les parents qui font la lecture, album cartonné en main, y voient une solution pratique — pour mémoire, Hachette travaille avec Amazon à une édition de livre jeunesse qui sera lu par l’enceinte Echo !

 

Quelles seront les répercussions, pour les uns et les autres, que cette adoption espérée du format ? À force d’écouter, en (re)vient-on aux mots écrits, sur papier ou affichés sur écran ? Qui s’est réellement posé la question des risques et enjeux du format audio parti à la conquête du monde, sur l’illettrisme ? 

 

Tout le monde aime les belles histoires : personne ne voudrait entendre celle, totalement folle, des livres audio qui auront tant séduit, que des générations en auraient perdu la capacité de lire. Tableau apocalyptique, évidemment, mais véritablement inconcevable ? Au point qu’on devrait même balayer le sujet ? Jeff Bezos aurait-il mis au point une machiavélique vengeance : ayant perdu la maîtrise de l’ebook, il rendra la planète entière analphabète, et totalement dépendante de son enceinte Echo ? *musique de film qui fait peur*

 

En janvier 2015, le Syndicat national de l’édition créait une commission consacrée au livre audio – sur le modèle de l’Audiobook Publishers Association aux États-Unis. Cette dernière, d’ailleurs, organise chaque année un mois du livre audio, auquel Audible n’a d’ailleurs jamais pris part. N'oublions pas qui tire les ficelles des formats, et comment ces derniers exercent une réelle incidence sur les usages.

Quant au livre numérique, il restera désormais le paria de l'édition... Quel dommage.

 


Commentaires

"Réfléchir donc sur l’audiolivre, sans inviter l’acteur majeur : on cultive le goût du paradoxe" : non, on ne cultive pas le goût du paradoxe, on fait juste le choix de mettre en lumière lors de la table ronde des plateformes françaises et des acteurs entrants... Audible peut ensuite tout à fait, comme tous les professionnels du livre, se joindre à cette journée et échanger avec les autres acteurs du livre grin
"Mettre en lumière" est une expression intéressante puisque Kobo compte également parmi les partenaires commerciaux de ces messieurs dames des maisons d'édition si je ne m'abuse.

Dont il a d'ailleurs été fait dans ces colonnes un panégyrique assez étonnant

https://www.actualitte.com/article/lecture-numerique/kobo-s-ouvre-au-marche-du-livre-audio-en-france-avec-fnac-dans-son-sillage/88083



Privilégier un opérateur commercial à un autre, juridique, cela a un nom que l'on n'emploiera pas ici pour ne pas verser dans l'excès. Cependant, l'absence de celui qui a fait décoller le marché en France et ailleurs est significative.
Forcément, quand on organise une table ronde, les invités sont "mis en lumière" (il y a bien une scène et un public)... et comme il me paraît difficile d'inviter 20 personnes autour d'une table ronde, et bien, nous en invitons des professionnels différents à chaque événement que nous organisons depuis 10 ans... Audible a déjà été invitée à l'une de nos tables rondes à Strasbourg, cette fois c'est Kobo mais aussi Book d'Oreille ! Et comme son nom l'indique, il s'agit d'une journée interprofessionnelle, donc viendra qui voudra. En ce qui concerne notre association, sans vocation commerciale..., nous n'avons aucun intérêt privilégier qui que ce soit... la seule chose qui nous importe est de donner à entendre la diversité de ce secteur tant au niveau des éditeurs que des plateformes.
La lecture et l'écoute d'un à sont très certainement des activités bien différentes, pourtant elles se complètent plus qu'elles n'entrent en concurrence. Pour beaucoup d'entre nous l'approche de la littérature a commencé par l'écoute de contes lus ou récités par un adulte et n'oublions pas qu'il est des civilisations qui font plus ou moins exclusivement appel à la transmission orale des savoirs et de la culture. Le livre audio convient très bien à la littérature, la philosophie, mais il me semble difficile qu'il puisse remplacer l'écrit, que ce soit sur papier ou sur écran, pour les publications scientifiques.
Vous seriez surpris du nombres de personnes âgées qui se remettent à fréquenter la bibliothèque du villlage parce que « c'est appréciable les livres audio, au moins il y a du choix et des oeuvres récentes, pas comme pour les éditions gros caractères...»



Et que faites-vous de tous ces enfants (qui un jour seront adultes, ne l'oublions pas) pour qui la lecture proprement dite reste difficilement accessible (dylexie & co, TDAH, autisme, ...) Sans être illetrés, lire un roman leur restera toujours très compliqué!!!



La même question est toujours là par contre (comme pour l'ebook, d'ailleurs): pourquoi aura-t-il fallu attendre qu'une entreprise privée se taille un monopole pour que l'édition en général s'y mette ?
Qu'en de justes termes cela est posé : il ne s'agit d'ailleurs pas tant que "l'édition en général s'y mette", on comptait déjà plusieurs éditeurs producteurs de livres audio.

Lizzie chez Editis n'est qu'un retardataire qui s'empresse, sans se donner les moyens pour tenter de pallier le vide de plusieurs années d'absence.

En réalité, non seulement Amazon a mis des moyens gigantesques, comme pour son Kindle, a développé en environnement fonctionnel et pratique, que tout le monde recopie, et s'est logiquement vue prendre la place de n°1, obligeant l'édition à fournir plus d'offre. Et quand ce n'est pas le cas, Audible propose d'aider à la création des audiolivres !

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