Et si les libraires offraient des bons de réduction à leur communauté ?

Nicolas Gary - 18.09.2015

Edito - littérature estomac - librairie fidéliser - réduction coupons


Bien entendu, c’est impossible – du moins en France. Les libraires doivent vendre les livres au prix décidé par l’éditeur, c’est la loi. En contrepartie, ils disposent d’une possibilité de remise de 5 % dont le client peut profiter. En période de disette et de marge riquiqui, pratiquer ces 5 %, c’est prendre un risque commercial. Pourtant, la restauration a trouvé un outil qui mériterait d’être repensé pour le livre.

 

Mouthing off

Demi-Brooke, CC BY 2.0

 

 

Il existe, comme l’a toujours proclamé Apple, une application pour ça. Qu’importe le ça, d’ailleurs. Servy, une parmi d’autres, vient de lever 800.000 $ de fonds pour son démarrage. Cette appli est destinée aux restaurateurs, pour contourner la tendance actuelle. C’est que les avis formulés suite à un repas se retrouvent sur le net pêle-mêle, et les débordements d’enthousiasme côtoient les insultes vomies. 

 

Servy, c’est un outil pour les restaurateurs, qui résout ce problème, en proposant des commentaires privés, qui résultent d’un échange entre le client et le restaurant. Et pour appâter le premier, le second lui offre des remises sur son repas. Évidemment, les écueils émergent bien vite : est-ce qu’une critique gentille et longue accordera 75 % de remise ? 

 

Mieux vaut-il écrire que le cuisinier était amoureux au point d’avoir trop salé la bouillabaisse, plutôt que de l’accuser de n’être même pas fichu de faire cuire correctement un œuf ? 

 

En 2002, Pierre Jourde publiait La littérature sans estomac, un pamphlet dénonçant les dérives multiples du secteur éditorial français, autant que la niaiserie de ses auteurs fétiches. Certainement conscient de la chance d’être encore en vie, Jourde a pourtant misé juste : c’est à l’estomac qu’il faut draper. Ou alors au visage, si l’on veut laisser de vilaines marques. 

 

Et cet estomac, c’est le porte-monnaie. Pour plusieurs raisons, un libraire a besoin d’avoir des retours de ses clients sur son établissement. Mais plus encore, d’avoir des retours sur les livres. Sinon, Amazon n’investirait pas autant dans sa section commentaires. Sur la toile, ces commentaires apportent une valeur ajoutée, essentielle dans le référencement, mais également un ensemble d’avis que l’internaute badaud peut consulter, ou pas. Dans tous les cas, ce sont là des descriptifs supplémentaires, qui ne peuvent pas faire de mal, du tout. 

 

Sur ce modèle, plusieurs solutions commercialisées permettent à des éditeurs de disposer de chroniques, réalisées par des lecteurs que choisissent des réseaux spécialisés. Lecteurs.com, d’Orange, Babelio, BookNode et bien d’autres, proposent des solutions plus ou moins efficaces pour ce faire, et créent de la sorte un enrichissement de bases de données. Cette même substance qu’Amazon recherche. C'est la raison pour laquelle Decitre avait rappatrié son réseau social Entrée Livre.

 

Librairies à Bordeaux

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Bien qu’en recul, le marché du livre de 2,687 milliards € (chiffres MCC), affiche 18,5 % des ventes réalisées via internet. Autrement dit, en 2014, internet réalisait près de 500 millions de chiffre d’affaires. 

 

Jolie manne, bien plus importante que le secteur des marchés publics, pour exemple, doit peser pour moins de la moitié – estimation à la louche. Envahir le net, pourtant, c’est un combat que les libraires tentent de mener, mais la distance déjà prise par les gros acteurs – Fnac, Amazon, Decitre – sur le seul segment du livre imprimé, sera complexe à rattraper. 

 

C’est ici que Servy interviendrait. Plus simplement dans la création de retours confidentiels, aux libraires, mais pour enrichir leur base de données. De quoi améliorer le référencement, en profitant d’avis de lecteurs, de quoi les mettre en valeur, tout en leur proposant, sur le modèle Servy, de disposer de remises – les 5 % en question pourraient alors se justifier de la sorte ?

 

Or, non seulement les libraires ont des lecteurs fidèles, mais cette solution, reposant sur la constitution d’une communauté, serait un outil efficace. Pas besoin d’avoir un commentaire de cinq pages, quelques phrases suffisent, c’est par un effet d’entraînement que l’on peut obtenir des résultats probants. Et puis, il suffirait, comme c'est le cas avec l'association des librairies Atlantiques, ou avec le modèle Librest, d'un effort de mutualisation pour arriver à de meilleurs résultats encore.

 

Cela représente un investissement, certes, et un risque : les deux éléments primordiaux dans la gestion d’une entreprise. Et puis, du temps, de l'énergie, ainsi que l'envie de déployer son commerce hors les murs, sur la Toile, la vilaine toile. L'idée n'est pas aboutie en soi, mais ce que Servy propose devrait être exploré, adapté : il revient à chacun de trouver ses solutions, non ?

 

À suivre, certainement.


Pour approfondir

Editeur : L'Esprit des Péninsules
Genre : xxi ème siècle
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782846360180

La litterature sans estomac

de Pierre Jourde

Par calcul ou par bêtise, des textes indigents sont promus au rang de chefs-d'oeuvre. Leur fabrication suit des recettes assez simples. pierre jourde en donne quelques-unes. il montre comment on fait passer le maniérisme pour du style et la pauvreté pour de la sobriété. cette " littérature sans estomac " mélange platitudes, niaiseries sentimentales et préoccupations vétilleuses chez christian bobin, emmanuelle bernheim ou camille laurens. il existe aussi des variétés moins édulcorées d'insignifiance, une littérature à l'épate, chez darrieussecq, frédéric beigbeder ou christine angot. La véhémence factice y fait proliférer le cliché. ce livre renoue avec le genre du pamphlet et s'enthousiasme pour quelques auteurs qui ne sont pas des fabricants de livres, mais des écrivains.

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