Edito : Le ministère de la Culture affiche désormais un soutien à Amazon ?

Nicolas Gary - 25.03.2016

Edito - ministère Culture - langue française - Amazon autopublication


En l’espace de quelques semaines, Amazon est parvenu à mettre un pied dans deux ministères français. Ces avancées ne sont probablement pas étrangères au fait que la firme se retrouvait au 4e Conseil stratégique de l’attractivité, à l’Élysée. Avec une vingtaine d’autres entreprises, certes, mais en présence du président de la République et de son Premier ministre. Alors quoi, l’exception culturelle a-t-elle cédé ?

 

François Hollande et Audrey Azoulay à Livre Paris

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

C’est dans Les Échos qu’on l’apprenait : François Hollande et Manuel Valls, ainsi que plusieurs ministres allaient passer leur 22 mars à échanger avec des dirigeants ou investisseurs étrangers. Le tout pour « discuter des mesures prises en faveur de l’attractivité ». Selon nos confrères, « l’exécutif voudrait convaincre les étrangers d’utiliser la France comme plate-forme logistique pour réexporter vers d’autres pays européens ou africains ».

 

Tout cela est bel et bon. Très bon même : le pays en a certainement besoin. 

 

Déjà, plusieurs indicateurs ont démontré que des changements intervenaient. Il y eut d’abord l’affaire Canopé, qui soulevait l’indignation des éditeurs ainsi que des libraires. Le Réseau sous tutelle du ministère de l’Éducation nationale allait travailler de concert avec Amazon autour de « contenus éducatifs autopubliés ». Un scandale pour le secteur. 

 

Le Syndicat national de l’édition interpellait Najat Vallaud-Belkacem : « L’autoédition serait-elle devenue la solution pour s’affranchir de l’édition d’éducation au moment où elle met tout en œuvre pour accompagner la réforme des programmes [...] ? » Et d’interroger : « La promotion d’une autoédition utilisant le format propriétaire d’un acteur hégémonique américain pour la création de contenus par les enseignants [...] traduit-elle un changement de stratégie publique ? »

 

Le Syndicat de la librairie française n’en avait pas dit moins, dénonçant la décision du ministère « d’allouer des moyens publics alimentés par l’impôt à une multinationale américaine qui a fait du non-paiement de ses impôts en France l’un des axes majeurs de sa stratégie ». (voir les réponses du Réseau Canopé

 

Plumes francophones, le ministère des Affaires étrangères engagé

 

Et voici qu’après la rue de Grenelle, c’est le Quai d’Orsay qui donnait sa fille, la chaîne TV5Monde, en noces à Amazon. Il s’agissait d’organiser un concours Plumes francophones, sous le parrainage de Guillaume Durand. Un prix de 3000 € et 20.000 € de communication publicitaire pour le lauréat.

 

« Après les moyens financiers démesurés du département d’État américain, Amazon peut compter maintenant sur le soutien de tout l’appareil d’État français pour étendre son influence à toute la Francophonie », pointent Les Editions du Net. Ce dernier a d’ailleurs porté plainte pour contrefaçon, estimant que l’opération de TV5Monde et Amazon reproduisait celle de La Journée du Manuscrit francophone, montée depuis trois ans par sa société.

 

Cerise sur le gâteau, voici que le ministère de la Culture cautionne l’association de TV5Monde et Amazon en faisant paraître le message suivant, depuis Facebook. 

 

Vous écrivez en langue française et vous rêvez d'être édité ? Participez au concours d'auto-édition "Les Plumes...

Posté par Dis-moi Dix mots sur jeudi 24 mars 2016

 

 

Voilà qui donne matière à réflexion : si le Syndicat de la librairie française a réagi – sans emphase non plus – à l’association TV5Monde/Amazon, le SNE pour l’heure reste totalement muet. Le principe est pourtant identique et aurait mérité au moins le même engagement, de la part du Syndicat. Mais silence radio. 

 

Loi frais de port, concurrence déloyale : aux z'oubliettes ?

 

Et plus amusant encore : ce ministère qui s’était battu contre Amazon, du côté de la librairie française en instaurant une loi sur les frais de port, valide désormais les partenariats ? Fleur Pellerin avait reconnu du bout des lèvres que la fameuse loi anti-Amazon avait « un objectif symbolique et pédagogique assumé ». Mais à ce moment, la librairie indépendante était encore prise en compte, et le format propriétaire, l’écosystème Kindle et l’optimisation fiscale n’étaient pas cautionnés. 

 

Aurélie Filippetti - Salon du Livre 2014

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Ira-t-on jusqu’à se souvenir qu’Aurélie Filippetti, première ministre de la Culture du quinquennat de François Hollande avait tenté de saper les fondements du géant américain. « Aurélie Filippetti juge inacceptables les pratiques d’Amazon dénoncées par la presse américaine et par les professionnels allemands. Une nouvelle étape a été franchie par le groupe de vente en ligne. Faire du chantage aux éditeurs en restreignant l’accès du public aux livres de leurs catalogues pour leur imposer des conditions commerciales plus dures n’est pas tolérable. » 

 

Si l'on remonte en 2013, on retrouvera aussi ces propos, du président lui-même, discours prononcé peu avant l'ouverture du Salon du livre de Paris

 

Le gouvernement de Jean-Marc AYRAULT est déterminé à le préserver, en luttant contre toutes les formes de concurrence déloyale – je ne les citerais pas mais vous les avez à l’esprit – ; en menant un combat, à l’échelle internationale, européenne et nationale, pour que des opérateurs ne bénéficient pas, en matière de taxation, de fiscalité avantageuse et qui, grâce à ces moyens-là, pourraient écraser de leur puissance le réseau des libraires François Hollande

 

 

Ô tempora, ô mores... un jour chasse un autre.

 

 

Alors, cette histoire de communication, on lui opposera qu’il ne s’agit que d’un message sur Facebook, découlant de la délégation à l’information et à la communication, qui dépend tout de même du ministère de la Culture. Et que, certes non, le ministère de la Culture ne peut soutenir ni officiellement ni ouvertement Amazon. Mais pourquoi donc ? 

 

Après tout, en son temps, un certain Arnaud Montebourg avait officiellement fait le déplacement de Paris jusqu’en Bourgogne, à Chalon-sur-Saône. Et ce pour accueillir l’arrivée d’Amazon qui allait ouvrir un centre de distribution dans la ville. Journalistes furent massivement conviés à cette inauguration, et Arnaud Montebourg déclarait alors : « Je veux remercier Amazon pour son implantation en Bourgogne du Sud. Un territoire que je connais un peu, même bien. »

 

Ledit Arnaud Montebourg occupait alors le poste de ministre du Redressement productif. Alors la Culture, que voulez-vous...