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En dénigrant l'ebook, Arnaud Nourry à contre-courant de l'histoire

Nicolas Gary - 23.02.2018

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EDITO – On ne saurait que trop remarquer l’engouement médiatique qu’ont provoqué les propos d’Arnaud Nourry, PDG du groupe Hachette Livre. « L’ebook est un produit stupide », a-t-il affirmé, assertion confortée par quelques arguments difficiles à balayer d’un revers de manche. Pourtant, une pareille sortie aurait mérité, sur route verglacée, de s’équiper en pneus d’hiver.


Chat liseuse
ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Personne ne dirait d’un couteau qu’il s’agit d’un produit idiot : on peut avec découper un steak ou tuer quelqu’un. C’est l’usage que l’on fait des objets qui importe — autrement dit, l’idiotie réside non dans l’objet même, mais dans le comportement adopté. 

 

Ainsi, Arnaud Nourry expliquait que l’ebook en tant qu’homothétie – reproduction numérique sans valeur ajoutée en regard de la version papier – est un produit stupide. Parce que finalement, « [c]'est exactement la même chose que le papier, mais en numérique. Il n’y a aucune créativité, pas d’enrichissement, pas de véritable expérience numérique ». 

 

Arnaud Nourry : “Le livre numérique est un produit stupide”
 

Oui, mais non. Ou alors faudrait-il souligner que le livre de poche, de même, n'apporte rien au grand format, ni créativité ni enrichissement. La version poche n’a en effet, pour elle, que de proposer un texte identique, mais moins cher – rares sont les éditions qui en offrent des suppléments. Or, pour le numérique, cet argument tarifaire ne tient pas chez les grands groupes éditoriaux.
 

Du poche à l'ebook, le paradigme s'effondre
 

Pour protéger les ventes de papier, la plupart des éditeurs ont en effet décidé d’appliquer une arithmétique étonnante : commercialiser l’ebook entre 20 et 30 % moins cher que le grand format. Or, lorsque sort le livre de poche quelque temps lus tard, le lecteur découvre une offre numérique plus onéreuse que celle du poche. CQFD.

 

Le poche, en son temps, avait créé une nouvelle source de revenus pour les maisons – et d’ailleurs, c’est Henri Filipacchi, embauché en mars 1934 par René Schœller, directeur général de la librairie Hachette, qui développa ce format. Et la valeur qu'il ajouta au poche – ce fameux petit prix, qui rend la lecture plus accessible – n’a pas été accordée au livre numérique. Voilà bien un élément qui serait stupide, car l’ebook, c’est le livre de poche, à l’heure d’internet. Et il aurait dû avoir vocation à démocratiser également la lecture, comme le poche en son temps.

 

De fait, ce que reproche Arnaud Nourry, mais qu’il n’exprime qu’à demi-mot, c’est qu’avec le livre numérique, l’éditeur a perdu une grande partie du contrôle qu’il exerçait sur son activité. Réduit à la fonction de producteur de fichier, l’ensemble de l’écosystème lui a échappé – à l’exception de la fixation d’un prix unique. 

 

Voici donc l’édition rendue dépendante des GAKA (Google, Apple, Kobo, Amazon) et de leurs solutions de lecture, de leurs conditions commerciales et de leur puissance de négociation. Aucun éditeur n’a eu l’audace de se lancer dans la commercialisation d’une liseuse qui lui aurait donné un peu plus de prise sur l’ensemble de cette nouvelle chaîne. 

 

Amazon, “Je t'aime, moi non plus” 
 

Or, même pour le PDG du groupe Hachette, force est de constater que la firme de Jeff Bezos mène la danse. Il l’avoue dans l'interview : Amazon « est un détaillant très efficace, capable d’expédier des livres presque partout dans le monde, très rapidement. C’est une réelle opportunité pour les éditeurs ».

 

Jean-Yves Mollier analysait justement cette situation. Chercheur spécialisé dans l’histoire de l’édition, il expliquait à ActuaLitté que « l’apogée était peut-être proche du périgée : au moment même où Hachette était au summum de sa puissance, il rencontre beaucoup plus fort que lui, avec l’apparition de ces géants du Net ».

 

Soit. Lors du conflit entre Hachette et Amazon, la position du PDG était à saluer : il fallait ne pas céder face à l’immense détaillant en ligne, qui avait pour projet de faire du livre (et du numérique) son produit d’appel. Mais dans les faits, les relations entre Hachette et Amazon varient suivant les temps et les contextes. En octobre 2013, Amazon était un « partenaire essentiel », presque salué. Quand la firme lança son offensive sur les ouvrages du groupe, elle incarnait alors une dangereuse menace pesant sur la liberté de publier et la bibliodiversité.

 

Équipes, lecteurs auteurs : quantité négligeable ?
 

Mais au-delà des considérations de marché, trois points demeurent, et qui rendent l’intervention du PDG particulièrement douloureuse à entendre.

 

Tout d’abord, on a une sincère pensée pour les équipes du digital dans le groupe : quand leur PDG fait de pareilles déclarations, difficile pour eux de ne pas considérer leur activité comme fondamentalement inutile. Il y a quelque chose d’humiliant à entendre que l’ebook est stupide, quand on travaille à la diffusion, la production, la commercialisation des livres numériques. Car l’étape suivante serait bien de considérer que l’on fait un métier stupide. Voire que l’on est soi-même stupide. 

 

Sans même parler des partenaires libraires en ligne, etc.

 

La déclaration, déjà délicate, devient humiliante pour les lecteurs en situation de handicap, pour qui l’ebook homothétique représente enfin une solution d’accès à la lecture. Et sans même parler de tous les lecteurs qui ont adopté, de leur plein gré, ce format, en y trouvant un confort d’usage. Ce sont les lecteurs qui achètent les livres, et permettent aux maisons de poursuivre leur activité. Perdre de vue ce point conduirait à faciliter la vie d’Amazon, décidé depuis des années à se débarrasser de l’éditeur, en tant qu’intermédiaire gênant.

 

Mais surtout, car l’édition sans auteur n’existe pas, c’est humiliant pour celles et ceux qui ont commencé en numérique, et depuis ont été repris par des éditeurs traditionnels. Sans le numérique, les éditions Lattes (filiale du groupe Hachette) n’auraient pas connu le succès économique qu’a pu apporter EL James avec son Fifty Shades of Grey. Et combien d’exemples pourrait-on avancer de la sorte ? Qu’en est-il du partenariat avec le service Wattpad ? 

 

Quand le rôle de l’éditeur est sans cesse à réinventer, s’il ne veut pas être réduit à un diffuseur à large échelle de livres en papier, on s’interroge. Pourquoi tirer ainsi sur le format numérique quand l’édition, dans le monde entier, n’a de cess que de clamer qu’il est l’égal du livre papier ? « Un livre est un livre », entendait-on, quand il s’agissait d’obtenir une TVA réduite pour le livre numérique. 

 

Doit-on en conclure qu’en réalité, le livre est stupide ?




Commentaires

J'ai 72 ans et je trouve que le livre numérique c'est bien parce-que :

- Mon iPad mini fait toujours le même poids quelque-soit la taille du livre (bon pour mes poignets)

- Lorsque je voyage à l'étranger, je peux emmener suffisamment de lecture sans charger ma valise

- Mon livre s'ouvre automatiquement à la bonne page lorsque je le reprend,

- Je peux le partager et le lire simultanément avec mon épouse

- J'accède sans me déplacer à Wikipédia ou tout dictionnaire en cas de besoin

- Je peux annoter et retrouver mes annotations aisément

- Je peux adapter la taille des caractères à ma vue, régler la luminosité et inverser la vidéo

- Je les paie un peu moins cher,

- etc.

- Enfin si je prends le soin de les acheter ailleurs que sur l'Apple store je peux le prêter sans problème à quelques amis comme je l'aurai fait pour une version papier



Alors,au vu des propos de ce Monsieur Nourry, je me demande qui manque de valeur ajoutée...
Entièrement d'accord, et j'irais m^me plus loin: les lecteurs d'ebooks sont-ils stupides eux aussi, lorsqu'ils lisent un ebook?

Par ailleurs, si je lis un ebook en langue étrangère et que j'ai accès à un dictionnaire pour avoir la traduction des mots que je ne comprends pas, c'est idiot ça? le livre papier me donne-t-il accès à la traduction immédiate?

La piste est franchement verglacée. C'est le décalage horaire qui a amené Arnaud Nourry à tenir de tels propos, que je n'oserais pas qualifier d'.....





Marie
L'ebook démocratise le livre par le fait que l'on peut se le procurer, grâce à inteenet, en un clic,se trouvant à l'autre côté du bout du monde . Même si malheureusement, les éditeurs d'ebooks, sont interdits dans certaines zones géographiques, alors que le papier y est autorisé. Ça oui c'est une loi stupides!
Je persiste et signe, le livre numérique est un produit stupide. A. Nourry serait à contre-courant de l'"h"istoire, de quelle histoire?" Encore eût-il fallu qu'j'le susse" (pardon Uderzo et Gosciny), mais ne s'agirait-il pas de l'"H"istoire ?
Si certes les éditeurs français semblent à bien des égards pédaler à rebours de l'édition électronique, il me semble que la phrase incriminée est néanmoins particulièrement intéressante. Le livre électronique n'a aujourd'hui pas encore acquis son autonomie par rapport au papier et n'exploite pas toutes les possibilités du numérique. Une mise en perspective historique est à cet égard intéressante. Le livre imprimé que nous connaissons aujourd'hui est le résultat d'innovations, formelles et intellectuelles, qui en font un produit nouveau par rapport au médium précédent, innovations qui ne se limitent pas aux innovations techniques de l'imprimerie : les premiers imprimés reprenaient exactement les codes et les formes du manuscrit et la révolution de l'imprimé ne se réalise pleinement qu'un siècle plus tard avec l'invention de formes typographiques propres et nouvelles (pagination, foliotation, découpage en chapitre...). La révolution de l'imprimé n'est pas seulement une évolution technique : ce sont aussi des mutations profondes dans la présentation du livre et, donc, dans son appréhension...



En cela, le livre électronique, conçu comme pure homothétie du papier, est en effet un produit décevant. Si son usage peut satisfaire de nombreuses personnes (moi y compris) et que la forme actuelle connaîtra une pérennité certaine, l'invention de formes nouvelles est la suite logique à l'invention du livre électronique, afin que cette innovation se réalise dans toute son ampleur. Si nous sommes bel et bien devant un tournant de la médiasphère, ce tournant ne se réalisera pleinement qu'à la condition de ces évolutions formelles. En édition électronique, par exemple, l'hypertextualisation des contenus scientifiques offre de très riches possibilités (que recherchaient déjà les érudits de la Renaissance en inventant la roue à livre) : cette innovation est une des explications majeures du virage que représente le numérique dans l'édition scientifique.



En somme, je ne pense pas que le directeur d'Hachette jette la pierre aux consommateurs de livres électroniques (qui sont au demeurant ses clients), mais il rappelle, avec justesse, que le livre électronique est appelé à acquérir son autonomie et son indépendance par rapport à l'imprimé. Si les historiens du livre retiennent 1452 comme la date du premier imprimé, ils n'oublient pas que les années 1530-1540 marquent l'aboutissement, peut-être plus important encore dans son impact, de la « forme imprimée » et des codes formels et typographiques encore en vigueur aujourd'hui. Si nous voulons vraiment lire le sens de l'Histoire (bien que je partage les réserves exprimées par Marie sur la linéarité de l'Histoire), il semble en effet que le livre électronique deviendra autre chose qu'une pure homothétie de l'imprimé. Dès lors, les éditeurs sont appelés à travailler à ces innovations et il est assez réjouissant qu'Hachette ait conscience de cet enjeu. N'en demeure pas moins, d'une part, que le livre électronique actuel apporte déjà beaucoup et soit un produit intéressant et que, d'autre part, le secteur éditorial français freine son développement (mais avec des inquiétudes sur la structure du marché qui ne sont pas infondées : diffuser le livre électronique implique de faire évoluer la structure du marché du livre, afin que ne disparaissent les librairies et leur indépendance. Pour cela, il ne faut pas nier l'émergence du livre électronique mais, au contraire, travailler de pied ferme à son développement avant que de grands groupes imposent des visions guère satisfaisantes à notre retard.).



Je crois qu'il ne faut pas aborder le débat de l'édition électronique comme une guerre entre Ancien et Moderne (pour ou contre l'édition électronique), mais plutôt comme un espace très riche d'innovations et de réflexions. Car, de toute façon, comme le montre Régis Debray, c'est l'usage qui détermine la pérennité d'un médium et le livre électronique n'est pas prêt de disparaître. Par contre, ce qu'il deviendra, là est toute la question qu'il nous faut aborder avec sérénité et inventivité.



Nathanaël T.
"Personne ne dirait d’un couteau qu’il s’agit d’un produit idiot : on peut avec découper un steak ou tuer quelqu’un."

Inscrivons-nous en faux : aucun outil ou technologie n'est en soi intelligent. Ce ne sont rien de plus que des assemblages de matière morte et froide. À partir de là, tout objet est forcément stupide. Seul l'être humain est doté d'intelligence.

Par ailleurs, la technologie numérique n'est pas (seulement) stupide : elle est dangereuse. En vingt-cinq ans seulement la razzia sur tous les aspects de la vie (et pas seulement le livre) est totale. Promue par le capitalisme industriel qui façonne nos modes de vie à sa guise pour produire et vendre ses gadgets, cette technologie numérique piétine allègrement liberté et émancipation du genre humain. Là, entre le PDG d'Hachette et l'e-book se joue vraisemblablement la querelle des Modernes et des Modernes, car à les en croire la modernité consiste à conquérir des parts de marché, qu'elle qu'en soit la méthode. Le débat politique, lui, ne se situe pas plus entre Anciens et Modernes, mais bien plutôt entre capitalisme et liberté. De fait, chercher à gagner de l'argent sur le dos des gens, que l'on soit old-school ou high-tech, reste en soi immoral.
JE suis d'accord avec vous ! De plus le savoir et la connaissance n'est pas un produit de consommation ! Et un livre coute moins cher que tout cet attirail électro-digitale qui induise des pollutions sur plusieurs niveau ! Du passif qu'un jour nos enfant rembourseront !

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