Oublions un instant la chaîne du livre : c'est d'émotion dont il est question

Nicolas Gary - 02.06.2017

Edito - Niklos Koda - lecture transmission partager - Editions Le Lombard


ÉDITO – Nous faisons un métier formidable. Si, si. Non, j’en vois deux au fond du net qui rigolent : sérieusement, notre boulot est extraordinaire. Pas tous les jours – parfois, il est extraordinaire, DEUX FOIS dans la même journée. Parce qu’être en relation avec des auteurs, tout de même....



 

 

Parce qu’abreuver de données statistiques, commenter les mutations numériques, détailler des projets législatifs européens, analyser, décortiquer, creuser... tout cela n’a finalement que peu d’importance. Ce qui prime, qui importe en premier lieu, c’est l’émotion de la lecture. 

 

Et en tant qu’acteurs privilégiés, oublier la chance que nous octroie cette connexion avec les auteurs, c’est juste perdre de vue l’essence de notre métier. Journaliste dans le livre, c’est avoir le plaisir de pouvoir rencontrer des créateurs, auteurs, romanciers, illustrateurs, dessinateurs... Des gens qui ont parfois accompagné toute une enfance, une adolescence et plus loin encore.

 

La lecture, c’est la transmission : le livre, c’est le relais, le témoin de la course que chacun entreprend. Celui que l’on se passe de père en fils, en mère en fille, de parents à enfants. Parfois, ça fonctionne, parfois non : il faut essayer, partager ses goûts pour que l’autre forge les siens. 

 

C’est ainsi qu’en 1999 a commencé la série des BD Niklos Koda, de Jean Dufaux (au scénario) et Olivier Grenson (au dessin). Voilà dix-huit ans que mon père, ce héros – évidemment – revient par un samedi après-midi de ses emplettes livresques, une BD dans la main. Et dix-huit ans que l’histoire de ce magicien prestidigitateur nous a rapprochés, un peu ; et opposés aussi, quand la série a pris des chemins qui l’ont laissé dubitatif.

 

Mais depuis 18 ans, nous avons été suspendus tous deux aux nouvelles parutions : avec une régularité de coucou suisse, il achetait le nouvel album. Avec le temps, nous ne lisions plus ensemble, l’un vivant ici, l’autre là-bas, mais toujours Koda nous réunissait. Koda et bien d’autres.

 

Alors, rencontrer Dufaux et Grenson, c’est un peu rencontrer deux types qui nous ont accompagnés durant des années. Au final, ils faisaient presque partie de la famille, on leur aurait ouvert la porte s’ils avaient frappé. Difficile de ne pas se sentir familier, proche, et de conserver une distance professionnelle, quand, enfin, on passe quelques heures avec eux.

 

Ce qui n’empêche pas de parler de Lovecraft, de Bachelard, de Flaubert, de Fellini et son intention d’adapter Mandrake avec Marcello Mastroianni, ou de Peyo et de la folie doucement contagieuse de Druillet mais aussi de La fille de d’Artagnan avec Sophie Marceau par Bertrand Tavernier... On parle à bâtons rompus, de tout, de rien, de livres, de films, de BD, évidemment.

 

La lecture, c’est la transmission. Et le plaisir du partage. Avoir la chance de rencontrer ceux qui sont à l’origine de ce partage, c’est un plaisir rare, précieux, infiniment précieux. 

 

Alors, oui, il faut le dire au lecteur, lui dire combien nous savons la chance qui est la nôtre. Et le plaisir de partager parfois cette chance.

« Hypocrite lecteur, — mon semblable, — mon frère ! » Mais nous en sommes, dans cette petite rédaction, un autre...