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Sous l'ère Trump, quoi de plus normal que d'accuser Victor Hugo de racisme ?

Nicolas Gary - 30.06.2017

Edito - Victor Hugo Afrique - Nicolas Sarkozy Dakar - colonialisme racisme pétition


Un algorithme n’a pas le sens de l’ironie. Et Google n'a que celui de l’opportunité. Ce 30 juin, le moteur décide donc de rendre hommage à Victor Hugo. Voilà maintenant 155 ans que l’écrivain publiait Les Misérables, chez Albert Lacroix, éditeur belge – d’autant plus remarquable qu’il fit également paraître Les Chants de Maldoror. Et voici qu'on le taxe de racisme : « Je suis tombé par terre », n’est-ce pas ?


Rodin: Victor Hugo.
Victor Hugo par Rodin - Anna Fox, CC BY 2.0

 

 

On s’apprête à tomber de haut, car l’hommage du moteur de recherche occasionnait déjà une certaine confusion. En effet, dans plusieurs médias, on lit que ce doodle serait à mettre en relation avec le Discours sur les caves de Lille. Et de citer ce texte : « Eh bien, dérangez-vous quelques heures, venez avec nous, incrédules ! et nous vous ferons voir de vos yeux, toucher de vos mains les plaies, les plaies saignantes de ce Christ qu’on appelle le peuple ! »

 

Sauf que le fameux discours date de mars 1851 – pas de juin 1850... Bien entendu, on y retrouve déjà les thématiques qui parcourront Les Misérables et feront toute l’aventure de Cosette et des autres. Soit.

 

Le Doodle ne cible d'ailleurs pas directement l’œuvre majeure – rééditée chez Folio Classique, en version monstrueuse, plus de 1300 pages. En réalité, c’est une sorte de biographie rapide que le moteur présente, reproduite ci-dessous. 

 

 

 

Or, hasard des calendriers, circule sur internet la pétition lancée par une lycéenne originaire de La Martinique. Il s’agit d’un courrier qu’elle a adressé à la rectrice d’Académie, ainsi qu’au ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer. Elle revient notamment sur l’un des textes de Victor Hugo, justement, le Discours sur l’Afrique, prononcé le 18 mai 1879. Extraits : 

 

Que serait l’Afrique sans les blancs ? Rien ; un bloc de sable ; la nuit ; la paralysie ; des paysages lunaires. L’Afrique n’existe que parce que l’homme blanc l’a touchée. [...]

Cette Afrique farouche n’a que deux aspects : peuplée, c’est la barbarie ; déserte, c’est la sauvagerie [...]. 

Au dix-neuvième siècle, le Blanc a fait du Noir un homme ; au vingtième siècle, l’Europe fera de l’Afrique un monde.

 

 

Le texte est connu, mais, pour la jeune fille, il est l’occasion de dénoncer le racisme et l’attitude colonialiste de Victor Hugo – pas vraiment des qualités que l’on a coutume de lui prêter. 

 

Et l’étudiante de préciser : « Ces mots sont choquants et nous nous devons, au 21e siècle, de ne plus les enterrer comme si de rien n’était. Je sais que je vous en demande beaucoup, et que tout cela ne relève pas de votre compétence. Alors s’il ne vous est pas possible de supprimer complètement Victor Hugo de nos livres, je vous demande de bien vouloir imposer aux professeurs de Français de ne plus nous le présenter comme un homme parfait n’ayant aucun défaut. »

 

 

 

Le fait est que le Discours sur l’Afrique fut prononcé par Victor Hugo le 18 mai 1879, lors d’un banquet commémoratif, rendant hommage à l’abolition de l’esclavage – le décret datait de 1848. On pouvait y lire, plus loin : 

 

Refaire une Afrique nouvelle, rendre la vieille Afrique maniable à la civilisation, tel est le problème. L’Europe le résoudra. Allez, Peuples ! emparez-vous de cette terre. Prenez là. A qui ? à personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes, Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-la. Où les rois apporteraient la guerre, apportez la concorde. Prenez-la, non pour le canon, mais pour la charrue; non pour le sabre, mais pour le commerce ; non pour la bataille, mais pour l’industrie; non pour la conquête, mais pour la fraternité. (à retrouver ici)


 

Et l’on finit par se demander si la lecture faite du texte, et les citations extraites, non seulement ne transforment pas le propos, mais surtout, dénaturent le contexte de l’écriture. Par conséquent, le discours même d’Hugo. Et plus encore si l’on met en parallèle ce texte avec un autre toujours signé d'Hugo, qui ne manque pas d’ironie, daté justement de l’abolition, en 1848 : 

 

La proclamation de l’abolition de l’esclavage se fit à la Guadeloupe avec solennité. Le capitaine de vaisseau Layrle, gouverneur de la colonie, lut le décret de l’Assemblée du haut d’une estrade élevée au milieu de la place publique et entourée d’une foule immense. C’était par le plus beau soleil du monde. Au moment où le gouverneur proclamait l’égalité de la race blanche, de la race mulâtre et de la race noire, il n’y avait sur l’estrade que trois hommes, représentant pour ainsi dire trois races : un blanc, le gouverneur ; un mulâtre qui lui tenait le parasol ; et un nègre qui lui portait son chapeau.

 

 

Que le poète ait une vision colonialiste, c’est manifeste : que la pétition se fourvoie, c’est une autre chose. Hugo n’imaginait pas la colonisation que l’Histoire a connue. Porteur de valeurs liées au progrès et à la libération de l’humain, mais en période de fausses informations, la pétition est plus dangereuse encore. 

 

Mais peut-être l'écriture du fameux Discours de Dakar, prononcé par Nicolas Sarkozy en avril 2009, a-t-il mis le feu aux poudres, participant de la confusion. La thématique développée par Hugo fut ouvertement reprise par Henri Guaino, qui rédigeait les discours du président. Mais outre le demi siècle d’écart, les hommes sont bien différents et leurs paroles tout autant.

 

« Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. Le paysan africain qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles », avait déclamé Nicolas Sarkozy. 

 

Entre la vision d’avenir – permanente chez Hugo, et pétrie d’espoir – et l'arrogant discours d'un Sarkozy paternaliste, qui manquait tant d’humilité que de repentance, quel dommage de se méprendre autant.

 

Les MisérablesVictor HugoGallimard Folio Classique — 9782072730672 — 13,90 €