Économie du partage, ou la répartition des richesses

Nicolas Gary - 27.06.2015

Edito - économie partage - rémunération acteurs - lecture auteurs


La formule de Marc Andreessen a fait des ravages : « Pourquoi les logiciels ont mangé le monde ? » Concise, fulgurante, cette conclusion observait tout simplement le mouvement en cours. Les start-ups montées sur internet dévorent littéralement la toile, et notre quotidien. Dévorent, ou facilitent, c’est selon, mais explorent la Share Economy, l’économie du partage. Sauf que, qui partage quoi ? 

 

Dog sled driver and dogs

Visit Greenland, CC BY 2.0

 

L’édition n’a rien à reprocher à Uber : historiquement consommatrice de taxis, cette industrie, autant que les particuliers, a rapidement compris l’intérêt du service, moins cher, souvent présenté comme plus qualitatif... Pourtant, Uber ressemble bien à d’autres monstres de la Toile, et, comme le monde du livre avec Amazon, la profession des chauffeurs pointe volontiers l’agressivité commerciale d’Uber. Peut-être que la présence de Jeff Bezos comme investisseur d’Uber, à titre personnel, s’explique plus facilement. 

 

Mesurer l’édition à l’aune d’Uber rend schizophrénique. Les chauffeurs de taxi, cartel monopolistique, ont préservé un marché en restreignant les licences délivrées. Pour avoir tenté de conserver un marché, la profession a fini par oublier d’innover, pour attirer les clients. Et donc, en oublier le bien-être des clients. Évidemment, la situation est plus nuancée : yin et yang. 

 

Mais les acteurs de l’édition se souviendront de la procédure judiciaire contre Priceminister, intenté par le Syndicat de la librairie française. La gratuité des frais de port, innovation commerciale, était devenue inadmissible. Puis, au cours du Salon du livre de Paris, en 2013, ce fut l’attaque portée contre Youboox, et son service de lecture en illimité. Deux exemples étayant le problème.

 

Personne n’affirme que les innovations offrent de meilleurs services ; les tuer dans l’œuf est en revanche le propre d’une corporation jusqu’à lors protégée, et qui se sent soudainement mise en danger.

 

Contrairement aux chauffeurs de taxi, les libraires ont entretenu un monopole malgré eux, à travers la loi Lang. Depuis 1981, les éditeurs fixent le prix de vente des livres : ce qui était un projet pour empêcher les enseignes culturelles de pratiquer des remises excessives a fini par protéger la librairie. Et cette législation protectrice a eu des bienfaits, autant qu’elle a apporté de méfaits : sortir de la léthargie qu’elle a instaurée se fait désormais dans la douleur. 

 

Quitter la société du bien, et de la matérialité ?

 

Uber, Airbnb, l’abonnement illimité pour la musique, le livre, ou le livre numérique sont autant de manifestations d’une sortie de la propriété. Si l’appétence pour un véhicule personnel recule dans les villes, un même mouvement a pris forme dans le monde culturel. 

 

Et les services s’adaptent à une volonté de confort. Pour exemple, ceux d’Uber développent une solution de livraison, pour tester les modalités d’une géolocalisation plus poussée. Comment ne pas rapprocher cette perspective des produits embarqués, qu’Amazon a déployés à New York, en profitant de véhicules de taxis pour livrer ses colis plus efficacement encore ?

 

Personne n’affirme que les innovations offrent de meilleurs services ; les tuer dans l’œuf est en revanche le propre d’une corporation jusqu’à lors protégée, et qui se sent soudainement mise en danger.

 

Or, la géolocalisation est primordiale dans ce service, de même que les outils de recommandations s’appuient sur les paramètres de lecture pour les acteurs de l’illimité. Répondre aux demandes les plus proches, qu’elles soient géographiques ou au plus proches de goûts littéraires, finalement, même combat.

 

Avec l’idée d’une réduction des coûts au minimum, selon une logique de distribution numérique privilégiée, Uber est devenue une structure monstrueusement efficace. Et de la même manière, Amazon qui avait fait de la livraison de livres une force vive, a finalement développé son Kindle, pour éliminer les contraintes de la logistique. Expédier un livre numérique vers un appareil, surtout dans un écosystème propriétaire, coûte – peu ou prou – la même chose qu’un email.

 

Dématérialiser, jusqu’à l’être humain qui consomme, pourquoi pas. Notre modernité a manifestement besoin de faire de la place, jusque dans ses étagères. 

 

Life is Sharing

Alan Levine CC BY 2.0

 

Mais toutes ces perspectives ont de cruelles conséquences : le système pyramidal qui sous-tend toute entreprise, où un patron s’appuie sur différentes strates de salariés. Dans Uber, les chauffeurs gagnent 80 % du prix de la course. Pourtant, les chauffeurs de POP, qui a été si vivement attaqué, se sont raréfiés, et le service Uber X accuse le coup. Pas pour la société-mère, mais pour les opérateurs quotidiens : les conducteurs. 

 

C’est le modèle de place de marché qui serait à interroger. Celui qui réunit de centaines d’opérateurs, à qui l’on prélève un pourcentage, même minimum. Tout cela ne profite finalement qu’à l’opérateur majeur, qui abrite l’ensemble des vendeurs. De même, pour le service Kindle Direct Publishing d’Amazon, qui permet l’autopublication. De temps à autre, un auteur connaît un succès pharaonique, et alimente la machine à rêver. 

 

Mais Amazon gagne, en multipliant les micro-revenus, issus de dizaines de milliers d’auteurs – de centaines de milliers, à travers le monde. On flatte alors l’auteur indépendant, avec un miroir aux alouettes, jusqu’au jour où l’on n’a plus autant besoin de lui – et alors, il se retrouve payé à la page lue. Un autre jour, il ne percevra plus 70 % du prix de vente, mais 40 %. Et un prochain, il se retrouvera à 10 %…

 

Pourtant, on s’inscrit là dans les évidentes ramifications du Peer-to-Peer, autrement qualifié de piratage depuis des années. Comment les pouvoirs publics, à la traîne, peuvent-ils ignorer toute cette dimension, mutation, considérant le potentiel de croissance. Comment ce modèle de partage peut-il être écarté de la notion d’économie collaborative, où les citoyens sont organisés en réseau d’intermédiation, par des plateformes – des logiciels ?, avec une logistique de collaboration ?

 

Même enjeu, pour l’économie de l’abonnement illimité : musique, cinéma, livre, qu’importe. Celui qui remporte la mise restera toujours celui qui fournit le service : ni l’éditeur ni l’auteur. Et le plus gros acteur récupérera sans nul doute la part du lion. Les consommateurs courent, nez levé, sans se rendre compte que l’accès illimité finira par mettre un terme à l’édition telle qu’on la connaît – en tout cas, le jour où l’illimité sera devenu l’unique source de revenus. Heureusement « tout ne fait que se développer... » Heureusement, oui.

 

Économie de la connaissance, ou économie sur la connaissance ?

 

Quand la foule, déjà anonyme par définition, devient plus anonymisée encore, dans les solutions de crowdsourcing, elle représente une manne de Big Data pour les sociétés. La géolocalisation, essence du modèle économique de Uber, agit comme les recommandations d’Amazon – vous avez acheté un martinet à clous, vous aimerez lire Fifty Shades of Grey. Logique, non ? Algorithmique, mon cher Watson...

 

Pourtant, quand il fallut corriger les manuscrits de Tolstoi, le crowdsourcing est apparu comme la solution la plus efficace. Et plus de 3000 russophones se sont sentis investis d’un projet qui les dépassait individuellement, mais par lequel l’apport de chacun était primordial. Dès lors, partage et collaboration deviennent des ressources liées à l’économie de la connaissance. 

 

Si le concept de la location à courte durée de Airbnb, est moins cher que l’hôtel, et plus typique dans la découverte, il induit sorte de couleur locale façon Victor Hugo, quand il écrivait sa Préface d’Hernani. Par extension, le modèle de location en illimité représente des logements littéraires démultipliés. 

 

On entre alors dans des économies qui se débarrassent de l’État, le contournent, et finalement, des internautes qui tendent à devenir des citoyens Facebook ou des contribuables Uber/Airbnb. Lesquels sont alors accusés de ravager les modèles économiques traditionnels.

 

Pourtant, on s’inscrit là dans les évidentes ramifications du Peer-to-Peer, autrement qualifié de piratage depuis des années. Mais comment les pouvoirs publics, à la traîne, peuvent-ils ignorer toute cette dimension, mutation, considérant le potentiel de croissance. Comment ce modèle de partage peut-il être écarté de la notion d’économie collaborative, où les citoyens sont organisés en réseau d’intermédiation, par des plateformes – des logiciels ?, avec une logistique de collaboration ?

 

La share economy, qui se retrouve dans le système du crowdfunding, offre un espace où, finalement, c’est l’opérateur qui, dans tous les cas, rafle la mise de tout un chacun. Le principe de marketplace, sans cesse renouvelé.  

 

Et les milliards de devises ainsi générés parviennent à l’enrichissement d’un seul. Que l’on soit conducteur Uber, bailleur temporaire de Airbnb, ou auteur indépendant avec ses ouvrages dans Kindle Unlimited, seules les structures ramassent la mise. C’est là le B.A.-ba, déjà chanté par Abba : « The winner takes it all, The loser standing small. »

 


Pour approfondir

Editeur : Michalon Editeur
Genre : economie...
Total pages : 432
Traducteur :
ISBN : 9782841867479

Partage ou naufrage

de Eric Stemmelen

L'histoire économique et politique du XXe siècle nous enseigne qu'un partage équitable des revenus est une condition nécessaire pour retrouver la croissance, et le rôle de l'État déterminant pour établir la justice sociale ou bien défendre des intérêts privés. Dans les années trente, le New Deal de Roosevelt, interventionniste s'il en fut, sauve les États-Unis de la crise. Instaurant un capitalisme d'État et la planification, les Soviétiques sortent la Russie du Moyen-Âge.

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