Audiolivre : “Il y a une intimité réelle à murmurer un livre à l’oreille de l’auditeur”

Nicolas Gary - 07.10.2019

Interview - liver audio France - audiolivre écoute - livre lecture numérique


ENTRETIEN – L’essor de l’audiolivre rend enfin justice à ceux qui s’étaient investis depuis des années dans ce format. Loin des préjugés de ceux pour qui l’écoute de ces ouvrages resterait liée à une situation de handicap, un marché se développe, et convainc des audiolecteurs d’ouvrir leurs oreilles. Alors que l'éditeur remet son Prix du livre audio, Valérie Levy-Soussan, PDG d'Audiolib, revient sur un format qui gagne ses lettres de noblesse.

Valérie Levy Soussan

 

À la tête de Audiolib, filiale du groupe Hachette Livre et d’Albin Michel, Valérie Lévy-Soussan aura parcouru 10 années de projets pour voir aujourd’hui le livre audio percer. « À ce jour, on distingue deux périodes : à notre création, en 2008 et jusqu’en 2014, le secteur était porté par un bel accroissement des ventes de CD, avec une production diversifiée, de romans de genre et contemporains. » 
 

Smartphone et nouveaux usages


Une diversité de l’offre qui aura su convaincre un nouveau public. À partir de 2015, le téléchargement, encore embryonnaire, va prendre de l’ampleur, stimulé par de larges campagnes promotionnelles d’Audible, la filiale d’Amazon. « Le son est déjà, en soi, dématérialisé, et le smartphone devient un compagnon idéal. ». Depuis 2017, en revanche, « les ventes numériques augmentent, avec une clientèle plus jeune, tandis que les ventes physiques en librairies stagnent ».
 
Ces changements s’accélèrent en 2018 avec l’essor des podcasts. Avec 75 % des Français détenteurs d’un smartphone, toutes les conditions sont propices « Tout cela a concouru à familiariser les lecteurs avec la notion d’écoute, la maîtrise d’une temporalité — autrement dit, tout ce qui pouvait être favorable à l’essor du livre audio. » 

 « L’habitude d’écouter revient, pour créer une effervescence favorable — qui n’est pas celle des États-Unis ni de l’Angleterre, mais cela arrive. » 
 

Les droits d'adaptation, enjeu central


À l’approche de la Foire du livre de Francfort, où l’audio se voit consacrer un espace complet, l’audiolivre devient un invité de marque. « Tous les éditeurs cherchent à anticiper les nouvelles formes de lecture : que cette institution qu’est la Buchmesse reconnaisse ce nouveau format montre qu’il se passe quelque chose. »

La Foire du livre donne aussi l’occasion de découvrir les plateformes, les évolutions et les modèles économiques qui se mettent en place. 

« Nous avons tous conscience que seul le catalogue peut convaincre : les éditeurs qui achèteront des droits à Francfort font attention à nous permettre de travailler le format audio par la suite. » Pour autant, le marché des droits pour l’audio n’est pas encore au même niveau d’enchères.

Le livre audio, par Audiolib

 
« Sur certains titres, nous tâchons de proposer l’audio en même temps que le grand format. Mais la médiation, le travail de l’éditeur premier sont essentiels au succès d’un livre audio, cela limite les achats en amont : faire du livre audio coûte cher, ce n’est pas une simple transformation, et le format audio ne permet pas encore de pousser un titre qui n’aurait pas trouvé son public à lui seul — sauf peut-être à réaliser des fictions sonores inédites, ce qui n’est pas notre métier, sauf en jeunesse. » 

Pour autant, agents et éditeurs font pression pour vendre les droits audio, le plus rapidement possible — ce qui influence évidemment tout le marché.

Alors, oui, Amazon-Audible produit et enregistre à tout crin, pour alimenter l’offre, mais il faut rester attentif aux conditions et à la concurrence : « En Italie, un éditeur a signé les droits pour tout son catalogue, mais avec une clause d’exclusivité sur la commercialisation. Il n’y a pas meilleure manière de les aider à être leaders qu’en signant ce type de contrat. » 
 

Écouter, lire, se faire lire, savoir lire...


Pour revenir à plus de philosophie, peut-on parler de « lecture » dans le cas de l’écoute ? Le livre imprimé et le livre audio sont certes cousins, mais alors quoi ? « Au départ, c’est tout de même l’oralité que l’on trouve : les mots se sont fixés par la suite pour transmettre et diffuser. L’écoute d’un livre que l’on vous lit à voix haute et la lecture silencieuse que l’on se fait à soi-même, sont au niveau du cerveau une même chose, qui mobilise des sens différents. » Une médaille, deux facettes.
 
« Ce qui passe par l’intonation de la voix plonge immédiatement dans le texte : l’écoute, c’est de la lecture, qui demande tout autant d’attention. Et que l’on mémorise d’ailleurs mieux, parce qu’il faut plus de concentration. » Sacraliser l’acte solitaire et silencieux desservirait d’ailleurs la cause de la lecture : « Pour l’orthographe, l’audiolivre ne sert à rien, bien entendu, mais pour la syntaxe, la langue, c’est une autre compréhension qu’il apporte. Les nouveaux programmes scolaires qui font une grande place à l’oralité vont bien dans ce sens. »

Alors, comment choisir ces voix qui vont accompagner l’écoute ? La notoriété est devenue un argument commercial chez les éditeurs américains. « Si je parle de Denis Podalydès, oui, il est célèbre, mais c’est avant tout un fabuleux lecteur. Toutes et tous ont en commun d’être des acteurs de théâtre, avec une formation à l’improvisation. Et cela donne la faculté de dire les mots, de les raconter, pour faire entrer dans le texte, tout en laissant la place à une certaine surprise pour l’audiolecteur. » 

Le livre audio, par Audiolib

 

Donner voix et corps aux textes


Aimer lire reste une nécessité, mais quand on va passer 12 à 20 heures d’enregistrement, il faut aussi de l’endurance et de la technique — le temps de lecture est le double de celui de l’écoute. « Les comédiens savent préserver un élan, qui est le propre de leur métier : contrairement au cinéma, où l’on coupe et reprend, la lecture est un flux continu, immédiat. » Le tout en apportant cette dose d’émotion et de sensibilité. « Il y a une intimité réelle à murmurer un livre à l’oreille de l’auditeur. »
 
Et si la voix porte quelque chose du corps, celui-ci n’interfère pas, « l’audiolivre, comme le livre imprimé, laisse plus de place à l’imagination. Dans une performance théâtrale, le jeu, le corps, la mise en scène et le texte sont également nécessaires. On perd plus dans la lecture non dramatisée d’une pièce de théâtre que dans celle d’un livre imprimé. »

L’équilibre reste compliqué et le travail des ingénieurs du son en studio est fondamental : il faut savoir diriger le comédien, pour obtenir la meilleure adéquation au texte. « On s’assure surtout que l’on est sur la même compréhension, chaque texte est différent et doit trouver sa juste interprétation. Un peu du travail du metteur en scène en somme. »

Une fois produit, sait-on d’ailleurs ce qui se vend ? Outre les best-sellers, la non-fiction et le savoir ont le vent en poupe, autant que le développement personnel. La meilleure vente d’Audiolib reste Sapiens de Yuval Noah Harari, suivi de Homo deus, et 21 leçons pour le XXIe siècle (traduction par Pierre-Emmanuel Dauzat). Un succès global, quelque soit le format.

« Mais la science-fiction la fantasy, ou le thriller sont très prisés en numérique — alors que ce qui est plus littéraire attire moins les acheteurs de ce canal. Pour le moment ! »


crédit photo : ActuaLitté, CC BY SA 2.0

Dossier - Entre la lecture et l'écoute : livre audio, mode d'emploi


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