"Aujourd’hui, internet est assailli par des entreprises et des États”

Nicolas Gary - 23.08.2018

Interview - Philippe de Grosbois essai - Les batailles d'Interne - ère capitalisme numérique


ENTRETIEN – Internet nous renvoie cette image d’une créature dématérialisée et protéiforme, qui serait comme un corps étranger et indépendant. Pourtant, le réseau n’est pas extérieur à l’humanité, bien au contraire. Philippe de Grosbois, sociologue et membre de la revue À bâbord, déconstruit cette vision pour aborder la Toile comme un pur produit de l’espèce humaine, où les jeux de pouvoir se retrouvent et les affrontements ne manquent pas. 

 

Si l’on ne considère que les géants du net, tant occidentaux que chinois, la fenêtre d’observation est fortement conscrite. Internet a été façonné par de multiples forces, des courants de pensée, des idéaux. C’est ce qu’il détaille dans Les batailles d’internet.



Philippe de Grosbois - crédit Ecosociété
 
 

ActuaLitté : Plus de 20 ans après sa démocratisation auprès du grand public et dans les foyers, comment définiriez-vous ce qu’est internet aujourd’hui?


Philippe de Grosbois : La définition de l’inventeur du web Tim Berners-Lee m’apparaît toujours valide : internet est un réseau de communication par lequel des ordinateurs envoient des messages par paquets via des ondes et des câbles, à l’aide de protocoles standardisés. Ce qui a changé en 25 ans, en plus de la place croissante du réseau dans nos existences, ce sont surtout les rapports de force en place sur internet.

Le Net a largement été développé comme un espace décentralisé, orienté vers le partage d’information et la création collaborative. Or, aujourd’hui, internet est assailli par des entreprises et des États qui veulent en faire un espace beaucoup plus centralisé, surveillé, où les communications sont filtrées à des fins économiques et politiques. 

 

Dans le secteur culturel, vous évoquez notamment le cas Harry Potter (retranscrit et traduit à sa sortie) : quel terrain d’entente imaginez-vous entre les créateurs et le public autour de la diffusion, du partage des œuvres

 

Philippe de Grosbois : C’est Cory Doctorow qui raconte qu’en 2007, des fans d’Harry Potter ont retranscrit en format numérique le septième roman de la série 24 heures après sa parution ; quelques jours plus tard, une traduction collaborative en allemand était disponible ! La situation en ce qui a trait à la culture à l’ère numérique n’est pas simple. Dans le livre j’essaie de réconcilier les intérêts du public avec ceux des artistes : que cherche le public ?

Il souhaite d’abord avoir accès aux œuvres, non seulement pour les découvrir, mais aussi pour les modifier, les amener ailleurs, les parodier, les critiquer, etc. Les artistes, de leur côté, recherchent surtout une reconnaissance pour leurs créations ; reconnaissance symbolique, mais aussi financière.

 

Si on s’assure que les artistes qui souhaitent bien vivre de leur art le peuvent, il ne devrait plus y avoir de raison de restreindre le partage de la culture. Or, qui fait de l’argent avec la culture en ce moment ? Ce n’est pas le cas de la majorité des artistes ; le public, pour sa part, dépense encore beaucoup en spectacles, en cinéma, en abonnements à Netflix et à Spotify, pour la connexion internet, pour les tablettes et ordinateurs qui permettront d’accéder à cette culture. 

 

Alors, où est l’argent ? Un indice : le président d’Amazon Jeff Bezos se lamentait au printemps dernier qu’il avait tant d’argent que la seule manière qu’il avait trouvée pour le dépenser était de développer le tourisme sur la Lune... Si on allait chercher l’argent chez les entreprises qui profitent de la circulation débridée de la culture (les producteurs d’ordinateurs, téléphones et tablettes, les géants du numérique et les fournisseurs d’accès à Internet), on pourrait financer une culture dynamique sans criminaliser son partage comme on le fait actuellement.

 

Entre Fake News, données personnelles, harcèlement en ligne, la Toile semble devenue plus problématique que jamais. Comment préparer les plus jeunes — par lesquels arrivera le web de demain — à faire face ? 

 

Philippe de Grosbois : Vous identifiez plusieurs fléaux qui, bien que liés entre eux, peuvent difficilement être expliqués et résolus par une seule explication englobante. Néanmoins, un problème central dans la situation actuelle est lié au fait que les espaces numériques sur lesquels nous interagissons sont désormais si centralisés et hiérarchisés qu’il est devenu très ardu de les modifier ou d’en créer d’autres qui répondraient mieux à nos besoins.

On peut difficilement lutter contre la désinformation sur Facebook quand on ne connaît pratiquement rien de l’algorithme par lequel Facebook sélectionne ce qui apparaîtra sur notre page, et quand des modifications à cet algorithme, implantées par un segment très privilégié de la société américaine, ont des impacts sur les interactions sociales et politiques de millions ou même milliards de personnes. Idem pour les données personnelles : si des firmes comme Equifax ou Google n’étaient pas aussi gigantesques, l’accumulation de données serait sûrement moins inquiétante. 

 

Si on souhaite préparer les plus jeunes, il faut donc non seulement développer une éducation critique aux médias (traditionnels et numériques), mais surtout les prévenir que des batailles anti-trusts majeures seront nécessaires pour éviter le pire.

 

Quelles initiatives retenez-vous, personnellement, qui puisse donner autre chose qu’un portrait trop sombre ?

 

Philippe de Grosbois : Les plates-formes qui sont construites de manière à promouvoir les intérêts des personnes qui s’en servent plutôt que de récolter des profits sont pour moi les plus prometteuses. Dans le cas des médias sociaux, c’est difficile à mettre en place étant donné les monopoles actuels, mais l’équipe de Framasoft mène un travail important pour « dégoogliser » Internet avec peu de moyens, par exemple.

Il y a aussi de nombreuses initiatives de plates-formes coopératives orientées autour du travail, en alternative à Uber, Airbnb et les autres. Aussi, c’est presque ringard de l’amener, mais malgré ses imperfections, Wikipédia demeure l’un des meilleurs exemples de ce qu’un travail collaboratif non-orienté vers le profit peut amener. À l’heure actuelle on associe beaucoup internet aux fake news, mais on se demande peu comment il a été possible qu’un site comme Wikipédia se retrouve somme toute assez bien protégé contre ce genre de problèmes.

 

À ce titre, comment prévenir la dérive de l’ultra-surveillance, quand personne ne semble pouvoir freiner l’évolution des Intelligences Artificielles ni des géants du web 


Philippe de Grosbois : L’essentiel est d’aborder la question de la protection de la vie privée comme un enjeu collectif, même si intuitivement, on le voit comme un enjeu personnel et intime. Ce n’est pas seulement en configurant mieux son téléphone ou en encryptant ses mails qu’on protègera notre vie privée, c’est en intervenant de manière globale sur la collecte effrénée de données. Il faut donc aller à la source et stopper cette accumulation d’informations sur nous. Les données peuvent être utiles, mais il est nécessaire de revoir radicalement les conditions dans lesquelles elles sont produites, accumulées, traitées et utilisées.

 

Vous envisagez «nos espaces numériques de communication» comme des communs. Quelles responsabilités et devoirs cela implique-t-il selon vous, pour les différents usagers et acteurs du net?   

 

Philippe de Grosbois : Les licences Creative Commons et celles protégeant le logiciel libre mettent en lumière une responsabilité importante pour préserver le caractère commun d’une création ou d’un espace : les règles de ces licences cherchent à interdire leur appropriation privée. C’est ce à quoi font référence Pierre Dardot et Christian Laval lorsqu’ils insistent sur le fait que les luttes vers le commun doivent chercher à « instituer l’inappropriable ». Ces espaces doivent être développés et entretenus par et pour la population.

 

[Extrait] Les batailles d'internet  de Philippe De Grosbois
 

Par ailleurs, la construction d’espaces démocratiques par lesquels il est possible pour un très grand nombre de gens de diffuser massivement des idées pose des défis d’un autre ordre. Comment devrait-on les construire pour décourager la démagogie, le harcèlement, la désinformation et la mise à l’écart de voix déjà marginalisées ?

Comment stimuler la pensée critique, une parole multiple, le dialogue horizontal et la construction d’alliances ? Il s’agit de questions qui impliquent non seulement les informaticiens, mais aussi des militants plus « classiques » : féministes, anti-racistes, syndicalistes, écologistes... Seul un tel travail concerté nous permettra de construire les agoras dont nous avons besoin.



Philippe de Grosbois – Les batailles d'Internet Assauts et résistances à l'ère du capitalisme numérique – Editions Ecosociété – 9782897193652 – 18 €




Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.

Pour approfondir

Editeur : Ecosociete
Genre :
Total pages : 264
Traducteur :
ISBN : 9782897193652

Les batailles d'Internet

de Philippe de Grosbois

Ordinateurs, téléphones intelligents, médias sociaux... Un monde sans connexion nous semble aujourd'hui inconcevable. Mais tandis que les technophiles exaltent les potentialités d'Internet, de l'économie collaborative et de l'intelligence artificielle, les technophobes ne cessent de nous mettre en garde contre la surveillance de masse et l'accaparement des données par les géants du web et les États. Au-delà de ce clivage, quels sont les enjeux, les promesses et les menaces de l'ère numérique? Pour Philippe de Grosbois, Internet n’est pas seulement un outil technique, c'est avant tout une construction sociale, une création humaine et collective marquée par des relations de pouvoir. Des cybernéticien.ne.s aux entrepreneur.e.s des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) en passant par les militaires, les universitaires, les hippies, les hackers et autres militant.e.s, l'auteur refait l'histoire d'Internet et des multiples forces qui l'ont façonné à travers le prisme du politique et de leur rapport au capitalisme. Il offre ainsi une vue d'ensemble aussi rare que nuancée sur l'univers numérique. Qu'il s'agisse des logiciels libres, de l’impact du virage numérique sur la culture, de la crise du journalisme, de la liberté d'expression ou du harcèlement, Internet est le champ de plusieurs batailles menées autour d'un enjeu central: laisserons-nous le cyberespace devenir un appareil de domination ou saurons-nous au contraire réaliser pleinement les potentialités d’un réseau de communication décentralisé qui serait entretenu et développé par et pour la population? À l'heure où la « neutralité du Net», la «taxe Netflix» et l'invasion d'Uber et d'Airbnb sont chaudement débattues, le combat pour un Internet libre et commun est plus que jamais d'actualité.

J'achète ce livre grand format à 18 €

J'achète ce livre numérique à 18.00...78108674.................09........1......