Auteurs BD : “Nous ne voulons pas une guerre, nous voulons un rééquilibrage”

Nicolas Gary - 29.01.2016

Interview - bande dessinée - éditeurs relations - transparence comptes


Intervenu en marge des États généraux, Mathieu Gabella, du SNAC BD, venait présenter le cahier de doléances que porte le syndicat. L’occasion également de revenir sur tout une année 2015 de mobilisation de la part des auteurEs, tant du côté des réformes sociales que de leur rémunération. Un constat : globalement, beaucoup de difficultés à se faire entendre.

 

SNAC BD - Mathieu Gabella

Mathieu Gabella au micro - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Les réformes sociales ont débuté en mai 2014 avec celle portée par le RAAP, qui entraînerait la perte d’un mois de revenu pour les auteurEs. Pétitions, marche à Angoulême, manifestation tant au salon du livre de Paris qu’à Montreuil : en dépit des efforts, tout fut réglé le 30 décembre dernier, avec l’aval du ministère de la Santé. 

 

Ce qui revient, c’est le mépris sinon déclaré, du moins affiché tant de « certains membres du conseil d’administration du RAAP que du ministère des Affaires sociales. Ce dernier a toujours rejeté la responsabilité de la réforme sur le CA en affirmant qu’il n’était qu’une tutelle ». Et dans le même temps, le ministère de la Culture est apparu comme un acteur engagé, dont « les services ont visiblement du mal à travailler avec la sécurité sociale ». 

 

Bien entendu, les relations satisfaisantes entre auteurEs et éditeur, « cela n’a rien d’étonnant : moi aussi j’aime mes éditeurs, je travaille avec les deux mêmes personnes depuis 10 ans ». Pourtant, en dépit de l’entente ou de l’amitié, « nous savons tous que, quand il faut parler d’argent, il n’y a plus de confiance. Sur l’argent, il n’y a pas de transparence, il n’y a que de la défiance. Tout le monde le sait ».

 

Auteurs et éditeurs : des rapports de force

 

D’ailleurs, au niveau syndical, l’histoire du SNAC BD et du SNE BD « se résume à des rapports de force ». De l’individuel au collectif, reviennent les mêmes difficultés. Même au cœur des négociations entre le CPE et le SNE, « la négociation n’a jamais pu permettre d’aborder la rémunération ». Rappelons d’ailleurs que si la loi Création a permis de faire reprendre les échanges entre les deux parties, c’est avant tout grâce à l’amendement de Patrick Bloche

 

Pour le SNAC BD, 2016 doit porter plusieurs combats. « Que les auteurEs se syndiquent, qu’ils adhèrent à la SOFIA, qu’ils se renseignent sur leurs cotisations sociales. Si vous voulez de l’action, il faut y participer et l’organiser. » 

 

Mais c’est aussi le contribuable français qu’il faut interpeller. « Nous ne voulons pas de votre argent : nous voulons l’argent de la BD. Nous avons accepté les aléas de notre métier, que nos revenus dépendent de notre succès ! Mais il y a un minimum sans lequel nous ne pouvons pas travailler. Il y a de l’argent dans notre secteur : nous demandons simplement qu’il soit mieux réparti. » Et avec une note d’espièglerie, on rappellera que les aides versées sont perçues par les entreprises et pas par les auteurEs.

 

Au RAAP, on adresse moins de gentillesses : « Nous n’en avons pas fini avec vous. Nous ne laisserons pas passer la réforme en l’état, et, au pire, vous nous retrouverez aux élections du prochain CA. » Au ministère de Marisol Touraine : « Foutez-nous la paix, ou, au moins, écoutez nous pour la mise en place de la future réforme, afin d’éviter la catastrophe. »

 

Marche des auteurs à Angoulême

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

Ouvrir l'industrie du livre à l'autoédition

 

Quant au ministère de la Culture, il doit « intervenir concrètement pour rééquilibrer le partage de la valeur dans le secteur du livre ». Que l’on parle de la transparence des comptes, des pourcentages, des étendues de cessions, de l’exploitation numérique, tous ces champs relèvent de la compétence de la rue de Valois. « C’est la pérennité du secteur qui est en jeu. »

 

Et dans le même temps, on appelle à permettre « le développement de l’autoédition, de l’autodiffusion. Simplifiez les statuts : à l’heure où l’on célèbre sans cesse le numérique et l’esprit d’initiative des start-ups, permettez aux auteurEs d’accéder à ces outils pour ouvrir une voie complémentaire ou alternative, à ceux qui voudraient quitter la chaîne du livre traditionnelle, proposer en direct leurs livres aux lecteurs et aux libraires ».

 

Enfin, on appelle les éditeurs à la barre : la transparence doit concerner la rémunération des auteurEs. Et la négociation doit aboutir, sous peine de générer de nouvelles actions, et des recours. « Nous ne voulons pas une guerre, nous voulons un rééquilibrage. » De même pour l’autoédition : ce secteur peut se construire avec les éditeurs ou contre eux. « Si aucune concession n’est faite, les auteurEs ne manqueront pas de s’emparer de ces outils. »

 

C’est que les temps ne changent pas : les temps ont changé. L’éditeur, engagé dans le financement et la prise de risque, pour la création a-t-il perdu une partie de son métier ? « S’il ne rémunère plus, et ne défend plus l’auteurE et ses projets, à quoi sert-il ? » D’ici dix ans, cinq peut-être, ou moins, les créateurs s’interrogeront « sur l’utilité de leur éditeur. Et l’auteurE s’adaptera comme le demandent certains. Il s’adaptera dans la douleur pour lui, mais aussi pour les éditeurs et pour la chaîne du livre. »

 

La messe n’est pas dite. Mais le vin est tiré. Il va falloir le boire.