Autopublication : Distinguer les auteurs avec une démarche professionnelle

Nicolas Gary - 16.01.2015

Interview - John Degen - auteurs autopubliés - livre lecture


Voilà quelques semaines, la députée de Saône et Loire, Cécile Untermaier, a soumis une question au ministère de la Culture. Pourquoi interdire aux auteurs indépendants, autopubliés, l'accès aux bibliothèques ? Alors que l'argent public sert en grande partie dans la rémunération des créateurs, les auteurs sans contrat d'édition sont privés de cette solution. De quoi « créer un monde de l'écriture à deux vitesses », souligne-t-elle. 

 

 

À ce jour, la Sofia, qui sert d'intermédiaire pour la rémunération des auteurs, dont les livres sont proposés en bibliothèque, refuse en effet d'accepter les auteurs indépendants. Sollicité sur la possibilité d'ouvrir le champ de son action, l'organisme, en qualité de société agréée par la rue de Valois, préfère attendre la réponse de la ministre. Si elle le fait. Mais entre deux travées de livres, on nous explique que l'autopublication a toujours très mauvaise presse, et que la littérature, voyez-vous, ne peut se permettre d'être ouverte aux quatre vents, et à n'importe qui. 

 

En attendant la position officielle du ministère de la Culture, nous avons souhaité entamer les discussions avec l'Union des Écrivains du Canada – la Writers Union of Canada (WUC). En effet, depuis l'an passé, cette organisation d'auteurs a décidé d'ouvrir les inscriptions aux auteurs autopubliés. John Degen est romancier et écrivain, il préside la WUC et a accepté de répondre à plusieurs questions sur ce qui a motivé cette ouverture.

 

 

John Degen

 

 

La réflexion était en cours depuis plusieurs années, « nos membres autopubliaient certaines de leurs œuvres – le mot-clef était “certaines” ». Et, depuis, nombre d'auteurs professionnels ont appris qu'une fois leurs livres commercialisés traditionnellement, et épuisés, leurs droits leur revenaient. « L'autopublication devenait une option viable, compte tenu de tous les services offerts aujourd'hui aux auteurs. » Mais cela concernait principalement le fonds. 

 

Dans le même temps, cette réflexion sur l'élargissement des critères d'adhésion aux auteurs exclusivement indépendants nécessitait une évolution même des modalités d'inscription à la Writer's Union. Il fallait répondre et agir « avec l'évolution de l'époque, dans le monde de l'édition ». La décision finale n'a pas été prise sur un coin de table : « Nous avons réuni un groupe de travail, pour étudier l'état de l'autopublication », nous explique John Degen. Il fallait en effet trancher : existe-t-il suffisamment de distinction entre la vanité qui découle de la publication d'un livre et les nouveaux comportements ?

 

Après une année de travail, un rapport a été remis, et en 2013, lors de la réunion à Ottawa, une longue conversation en a découlé. Le vote qui s'en est suivi a validé la proposition, à l'unanimité. 

 

Désormais, tout auteur peut faire une demande d'adhésion à l'Union, mais celle-ci reste la dernière à décider : « Nous avons mis en place un processus de qualification, qui comprend la collecte d'informations pertinentes, auprès du demandeur, au sujet de leur processus d'autopublication. » Ainsi, l'Union souhaite disposer de preuves précises d'un comportement professionnel. 

 

"Il y a de la place pour tout le monde dans le secteur de l'écriture, mais le professionnalisme est une distinction importante que nous maintenons pour rester aussi efficaces que possible dans notre démarche."

 

Par exemple, « peuvent-ils apporter un exemple de montage professionnel, ou d'un plan marketing ? La première, et peut-être la plus importante, des qualifications est que les livres autopubliés démontrent une réelle intention commerciale ». Autrement dit que l'auteur(e) démontre une approche sérieuse dans la mise sur le marché de son œuvre : a-t-il eu recours à des correcteurs pour la relecture, un graphiste pour sa couverture, etc. Et si l'Union se focalise sur ces points, c'est qu'elle reste méfiante à l'égard d'une trop grande frivolité dans la publication.

 

« Si un écrivain n'a pas l'intention de mettre son livre sur le marché de façon sérieuse, nous ne sommes probablement pas l'organisation adaptée. Et je tiens à souligner que ce n'est pas un jugement de valeur sur l'écriture, ni le livre en question, ou encore l'écrivain. Nous essayons simplement de maintenir notre propre vocation, vis-à-vis de l'industrie, autour des auteurs qui abordent leur travail comme une profession. »

 

L'Union cherche en effet à représenter les auteurs, qui gagnent leur vie, ou une partie significative de leur vie, avec l'écriture. Elle est en partenariat avec de nombreuses autres organisations d'écriture, qui ne sont pas strictement axées sur la professionnalisation. Ces dernières sont alors plus à même d'accueillir des auteurs qui n'ont pas d'intention commerciale stricte. « Il y a de la place pour tout le monde dans le secteur de l'écriture, mais le professionnalisme est une distinction importante que nous maintenons pour rester aussi efficaces que possible dans notre démarche. »

 

John Degen est par ailleurs président de l'International Authors Forum, dont le siège est à Londres. L'IAF représente plus de 250.000 auteurs au niveau mondial, et « un grand nombre, j'imagine, doivent avoir des œuvres autopubliées ». Si pour l'heure, le Forum n'a pas abordé la question de l'ouverture aux auteurs indépendants ni sur la croissance de ce secteur, plusieurs organisations d'auteurs se sont ouvertes à ces derniers. « À mon avis, un consensus mondial se développe autour du fait que l'autopublication est une pratique acceptée, technique, mais des normes professionnelles s'appliquent toujours. »