Balak, auteur et créateur du Turbo Media : “Il y a un marché de la BD numérique”

Joséphine Leroy - 03.06.2016

Interview - Turbo Media BD numérique - Turbo Media Marvel DC Comics - lecture numérique BD


Le Turbo Media a été créé il y a sept ans. Ce type de récit en images remet le récit en dessin au centre de l’attention. Pas question de scanner les BD et de laisser le lecteur passif face aux images. Le lecteur devient actif, même si on ne lui en demande pas trop, pour ne pas perdre son attention. Il scroll, de gauche à droite, de façon fluide, et voit défiler sous ses yeux un diaporama. Depuis 2009, Turbo Media, initiative personnelle lancée en 2009, a été le premier à exploiter ce nouveau médium. ActuaLitté s'est entretenu avec Balak, le fondateur de Turbo Interactive, créé collectivement en 2014. 

 

 

 

 

ActuaLitté : Pouvez-vous définir en quelques mots ce qu’est pour vous le Turbo Media ? 

 

Balak : Le Turbo Media, c’est une grammaire de BD numérique. La technologie n’est pas du tout compliquée. Il s’agit simplement de remettre au centre la lecture du dessin. On part du principe qu’on est sur la lecture et pas sur autre chose. 

 

Qu’est-ce qui vous a inspiré dans la mise en place de ce nouveau genre BD numérique ? 

 

Balak : Nous nous sommes inspirés de choses éparses. D’abord, la frustration de ne pas voir se concrétiser quelque chose qui allait dans le bon sens. En 2009, on parlait de révolution numérique pour la BD, d’une BD numérique augmentée. Les Motion Comics de Marvel étaient présentés comme étant les comics de l’an 2000. Aquafadas [Société et plateforme de publication numérique, NdR] publiait des BD scannées, comme si on pensait la BD papier comme une finalité. Il y avait des exceptions, notamment sur des blogs comme Platinum Grit, qui pensaient autrement. La dessinatrice australienne Trudy Cooper [co-auteure et illustratrice de Platinum Grit, NdR] était allée dans ce sens : elle avait offert avec sa BD numérique une pensée hors papier. Cela rappelle l’univers de l’animation sans en être tout à fait. 

 

Ma formation d’animateur reste un peu, en ce sens. Auparavant, il y avait eu des tentatives avec des CD Rom interactifs par exemple. Mais on se laisse vite emporter par l’aspect gadget. Il faut quelque chose de durable et réapprendre comment construire une oeuvre narrative. Je pense aux pseudo BD interactives avec lesquelles il faut réfléchir pour savoir où on doit cliquer. J’ai voulu simplifier la chose au lecteur pour que la narration soit directement accessible. 

 

 

En place depuis quelques années maintenant, quels changements percevez-vous autour de ce mode narration peu exploité ? 

 

Balak : Au départ, tout est parti d’un ras-le-bol exprimé dans un forum Internet et d’une démo. Le mot, au début choisi comme une blague, est maintenant entré dans les moeurs. Marvel a écrit une ligne numérique entièrement basée sur ce genre là. 7 ans après la création, le panel éditorial va jusqu’à Marvel et DC, à moindre mesure pour ce dernier. 

 

On n’a pas encore atteint le grand public. On est freinés par la technologie et bloqués par le moteur de ComiXology de Marvel qui nous empêche d’explorer toutes les possibilités du médium. Mais le médium est relativement jeune. 

 

Comment le Turbo Media peut-il se développer ? 

 

Balak : Il faut rester dans la simplicité. Le logiciel Flash, qui était auparavant utilisé dans l’animation, permet une fluidité dans la navigation. Le code intégré, c’est le diaporama : le clic gauche/droite est on ne peut plus simple et on est juste focalisés sur la narration. 

 

Après, nous sommes ouverts à toute démarche. Quand j’ai rencontré Malec, le co-fondateur, j'ai lancé Turbo Interactive. Malec a tout de suite poussé la boîte vers l’animation, ce qui a contribué. Des gens intéressés m’ont contacté après des conférences ou des par mail et ont participé au travail collectif, comme par exemple Geoffo et Mast, qui travaillent actuellement pour Marvel. 

 

Tout le monde peut participer au développement du Turbo Media. Nous sommes propriétaires du nom mais il est réutilisable. Un médium, c’est fait pour vivre donc plus c’est repris, mieux c’est, même si nous ne connaissons pas tous les auteurs numériques qui en font. Comme dans une grammaire, il y a cependant des règles pour utiliser le Turbo Media. Cela dit, les gens qui s’investissent là-dedans ont compris le principe. 

 

Comment financez-vous le Turbo Media ? 

 

Balak : Avec Malec, on a officiellement fondé la société il y a deux ans grâce à la rencontre d'un développeur passionné, Batraf, qui s'occupe de toute la partie technique. L’argent n’est pas une priorité. Pour le moment, on offre des services, notamment d’encapsulage. On ne peut pas en vivre actuellement, mais la boîte n’est pas déficitaire. Avec ComiXology, les États-Unis ont trouvé une solution. Nous regardons pas mal ce qui se fait en Corée du Sud avec le webtoons. Ils sont beaucoup plus ambitieux que ce qui se fait ici. Il y a véritablement un marché de la BD numérique. 

 

 

 

Quels sont vos projets ? 

 

Balak : Pour le moment, je suis assez pris avec Marvel Infinite Comics et surtout Lastman, ma BD avec Bastien Vivès et Michael Sanlaville. Mais nous allons nous-mêmes nous inspirer du modèle webtoon et en faire un à notre manière, grâce notamment au Delitoon qui a été crée en France [en 2011 par Didier Borg, éditeur de BD NdR] . Tout est parti de la volonté de transposer le système coréen qui a explosé, avec des chiffres ahurissants. Donc nous utiliserons ce format et, à terme, nous proposerons de la vraie BD de création. 

 

Naissance du Delitoon

 

Le webtoon vient de Corée. C’est la contraction entre « webscroll » et « cartoon ». C'est une forme de BD qui se lit sur tous les écrans connectés (ordinateurs, tablettes ou smartphones). Le lecteur scroll l’écran de haut en bas, faisant ainsi défiler les images à sa guise. 

 

C’est Didier Borg, éditeur de Casterman, qui a repris l’idée et a tenté de l’implanter en France. En 2010, il créé Delitoon, un site de diffusion de BD en ligne sur le modèle du webtoon. Une première version du site est lancée en 2011. La version expérimentale a permis, en 2013, d’y présenter Lastman, une BD conçue par Vivès, Balak et Sanlaville. C’est lors du FIBD d’Angoulême que Didier Borg a fait savoir qu’il ferait suivre avec une application et qu’il développerait son catalogue. Une centaine de titres sont censés l'approvisionner dans le courant de l'année 2016, des titres en grande partie sud-coréens. La 8e saison de Lastman a été diffusée sur le site, dans une version colorée et « webtoonisée ». 

 

Le site passera au payant, avec un portefeuille électronique. Pour 3,99 €, le lecteur aura 14 unités de crédit et pourra payer chaque épisode. Parallèlement, certaines séries ou épisodes seront entièrement gratuits.