medias

Censure : le numérique, “un moyen de rendre accessibles les livres interdits”

Nicolas Gary - 22.03.2019

Interview - censure liberté publier - édition numérique liberté - livres interdits censure


ENTRETIEN  – La censure, une pratique protéiforme, qui s’est développée avec le temps plus fortement que jamais. Anne-Marie Voisard, mandatée par l’Alliance internationale des éditeurs indépendants, réalise actuellement une étude, sur les liens entre indépendance dans l'édition et liberté. Interrogeant les contraintes qui pèsent sur les éditeurs, elle interviendra à l’occasion du salon du livre de Genève, pour en présenter les premières conclusions. 

Pour ActuaLitté, elle dévoile quelques-uns des éléments marquants, dans un entretien en avant-première. Les conclusions définitives de l'étude seront, elles, communiquées à Francfort.

Anne Marie Voisard
Anne-Marie Voisard
 


ActuaLitté : Pourquoi cette étude ?  De quel constat part-elle ? 


Anne-Marie Voisard : Cette étude est une initiative de l’Alliance internationale des éditeurs indépendants, un collectif de professionnels qui réunit plus de 550 maisons d’édition indépendantes à travers le monde. Elle vise à mettre au jour et à analyser différentes atteintes contemporaines à la liberté d’éditer, dans des terrains politiques et géographiques variés. 

Parce que la censure est l’une des manifestations privilégiées du pouvoir, elle est, dirons-nous, nécessairement toujours d’actualité. Nous constatons toutefois depuis quelques années que de nouvelles menaces, plus ou moins diffuses, compromettent la liberté d’éditer des livres audacieux, exigeants, émancipateurs, critiques, notamment dans un contexte mondial où les espaces démocratiques tendent à être remis en cause et où les libertés publiques sont menacées. Si les dangers qui pèsent sur la liberté de presse et les journalistes sont connus et documentés, le champ de l’édition, et a fortiori de l’édition indépendante, souffre d’un déficit d’études empiriques sur les atteintes contemporaines à la liberté d’éditer. 

Il nous semblait donc primordial de recueillir les témoignages de première main d’éditeurs indépendants, pour mieux repérer, à partir de situations concrètes et localisées, les mécanismes de la censure tels qu’ils s’exercent concrètement; mettre en évidence leurs techniques, leurs procédés, leurs points d’applications, leurs effets de contrainte. Nous voulions aussi documenter les pratiques de résistance, les modes de contournement, les ruses ou les compromis que les éditeurs mettent en œuvre, en ne négligeant pas les pratiques d’autocensure à l’œuvre.

La liberté d’éditer, dans son potentiel émancipateur, est indissociable du projet démocratique. Nécessaire au questionnement des formes établies de pensée, elle contribue à l’émergence de voies alternatives de redéfinition de la vie commune et demeure un outil de résistance contre toutes les oppressions. 

Plus qu’une contribution à la connaissance, cette étude entend donc constituer un outil de sensibilisation et d’alerte à destination du grand public, des pouvoirs publics, des organismes internationaux et des professionnels du livre, quant à toutes les formes de censure qui compromettent aujourd’hui la mission des éditrices et des éditeurs indépendants 
 

Comment se définit la censure dans le monde contemporain ?


Anne-Marie Voisard : Cette question est l’objet de maints débats. Je crois pour ma part qu’il faut se garder d’essentialiser la censure, en la rendant prisonnière d’une conception qui serait étroitement juridique et qui limiterait celle-ci à l’examen et au contrôle préventif des productions culturelles. Ce serait faire obstacle à la compréhension de nombreuses formes contemporaines de régulation et de répression des discours et des écrits, plus informelles, insidieuses ou diffuses, ou qui ne peuvent pas être saisies à travers l’exercice d’une autorité détentrice de cette fonction. 

Notre étude est fondée sur quelque soixante entretiens avec des éditrices et éditeurs indépendants de près d’une quarantaine de pays, pour qui la question de la « censure », ou des mises en danger de la liberté d’éditer, renvoie nécessairement à des réalités, des contextes et des trajectoires fort variés. Notre parti pris est donc de n’écarter a priori aucune conception de la censure et de considérer de manière large les atteintes portées à la liberté, soit la liberté de choisir un auteur, de retenir ou de commander des textes, de les mettre en forme et de les publier, de les diffuser et de les commercialiser. 

L’on doit par exemple aux éditeurs indépendants d’avoir alerté des dangers que fait peser la concentration financière de leur secteur, de plus en plus dominé par des groupes monopolistiques, sur la bibliodiversité (la diversité appliquée au monde du livre)

gagged
Charlie Day, CC BY 2.0

 
C’est donc dire que la censure ne se réduit pas aux sanctions qui s’abattent de manière manifeste ou brutale sur la parole ou les écrits.

Elle renvoie également aux conditions structurelles et sociales qui opèrent en amont de la publication et qui, dans l’économie générale du champ éditorial et des discours, invisibilisent, excluent ou condamnent à la marge des littératures subalternes, des voix infériorisées, des discours ou des imaginaires alternatifs, des livres qui dérangent, bousculent des frontières ou interrogent des rapports de domination. 
 

Quelles nouvelles formes avez-vous identifiées ? 


Anne-Marie Voisard : Il y aurait beaucoup à dire. En ce qui concerne la censure d’État, l’une des évolutions qui me semble cruciale est la montée en puissance d’un certain mode de gouvernement de type contre-insurrectionnel. Nous avons vu émerger ou se consolider des régimes qui, en dépit de leur évidente hétérogénéité, ont en commun de prendre plus ou moins opportunément appui sur le prétexte de soulèvements, de menaces avérées ou alléguées d’insurrection ou de terrorisme, pour mieux déployer une série de mesures d’exception, de répression, voire de terreur, destinées à écraser toute forme d’opposition ou de critique. Cette gouvernementalité contre-insurrectionnelle se caractérise par toute une série de tactiques est de logiques connues : désignation d’ennemis internes, militarisation des forces de l’ordre, chasse aux opposants, hausse préoccupante des violations de libertés ou de droits humains, recours à l’usage de la force brute. 

Outre l’exemple flagrant de la contre-révolution syrienne, on peut penser à la Turquie, où le putsch raté a fourni au pouvoir le prétexte d’une très préoccupante dérive répressive envers les opposants présumés au régime, ou encore à l’Égypte, où la lutte antiterroriste cautionne une répression sans précédent des libertés politiques et contraint fortement les espaces d’expression que la révolution de 2011 avait semblé ouvrir. Les cas que nous avons étudiés se caractérisent par une hausse et une aggravation significatives des atteintes portées à la liberté d’éditer : la fermeture de maisons d’édition, la confiscation et l’interdiction de livres, l’arrestation, la répression et l’emprisonnement d’écrivains, d’intellectuels et d’éditeurs, etc.

Les pratiques contre-insurrectionnelles méritent d’autant plus d’être prises au sérieux qu’elles ne sont pas l’apanage de régimes ouvertement autoritaires. Les démocraties libérales ont progressivement intégré des dispositifs d’exception dans leur arsenal sécuritaire et la « guerre contre le terrorisme » sert aussi de prétexte pour rogner les libertés publiques et réprimer des mouvements citoyens et sociaux.

Par ailleurs, bon nombre des pressions directes et des tentatives de musellement qui s’exercent aujourd’hui sur les professionnels du livre ne sont pas le fait d’organes centralisés de l’État, mais plutôt celui d’individus, de groupes ou d’organisations, motivés par des revendications identitaires, nationalistes ou religieuses, ou encore par des intérêts économiques. La censure tend en quelque sorte à se « privatiser ». 
 

Comment expliquez-vous ces évolutions ? 


Anne-Marie Voisard : Nous sommes les contemporains d’un moment historique marqué par une sérieuse régression de l’idéal égalitaire et de la démocratie. Le monde tangue sous les assauts croissants des autoritarismes, des conservatismes, des ethno-nationalismes et des fondamentalismes, tandis que les inégalités socioéconomiques connaissent une hausse sans précédent. Alors que le dogme néolibéral s’est largement internationalisé sur les fronts économique et social, l’État se voit de manière croissante assigné à une place précise : celle du maintien de l’ordre.
 
Cela se traduit par un effritement des libertés civiles et des droits politiques, et par une répression de la dissidence accrue. L’espace de la liberté d’expression tend à se réduire, tandis que les injonctions au silence s’intensifient en violence, en particulier pour les paroles contestataires.

Partout où l’on cherche à imposer par la contrainte un ordre politique, moral, religieux,  ou économique, écrire et publier restent des activités potentiellement suspectes et susceptibles d’attirer les foudres du pouvoir. 

8410-muzzle
Brian Bennett, CC BY ND 2.0
 

On accuse souvent les réseaux sociaux d’être des outils terribles en la matière : qu’avez-vous remarqué ?


Anne-Marie Voisard : Les réseaux sociaux jouent un rôle paradoxal. Ils peuvent servir de catalyseur à la participation démocratique, au débat public et à la mobilisation, comme cela a pu être souligné, par exemple, à la suite des « Printemps arabes ». Dans les contextes autoritaires, caractérisés par le musellement de la presse écrite, ils deviennent parfois des canaux d’informations privilégiés et peuvent être utilisés pour contourner la censure et la propagande des médias traditionnels. Ils offrent aussi une chambre d’écho pour des voix contestataires, y compris pour dénoncer des actes de censure et manifester du soutien aux victimes de censure. 

En revanche, ce type de plateforme permet aux autorités étatiques d’accroître leurs activités de surveillance et d’étendre le champ de la répression. Le cyberespace fait par ailleurs lui-même l’objet d’un contrôle accru de l’État, avec la mise en place de mécanismes de filtrage et de blocage. Des raisons sécuritaires sont parfois invoquées pour justifier des coupures complètes d’Internet, comme ce fut le cas en janvier dernier en République démocratique du Congo à la suite des élections. 

S’ils peuvent ouvrir un espace de dialogue pour des voix minoritaires ou critiques, les réseaux sociaux sont par ailleurs aussi un instrument de mise sous pression, de harcèlement, d’intimidation. Bref, ils peuvent aussi être utilisés pour faire taire. Nous savons que de véritables campagnes de haine sont orchestrées par des communautés d’individus via ces plateformes, y compris dans les pays dits démocratiques. Bien que cet enjeu n’ait été soulevé que marginalement dans l’ensemble des entretiens menés au cours de cette enquête, il constitue une préoccupation pour les éditrices (et écrivaines) féministes. 
 

Quelles solutions de contournement les professionnels ont-ils mis en place pour s’y soustraire ? 


Anne-Marie Voisard : Les stratégies de contournement à proprement parler ne sont qu’une des formes de résistance à la censure possibles parmi d’autres (la lutte, la ruse, la provocation, l’ironie, l’évitement, etc.). 

Mais en ce qui concerne celles-ci, mentionnons que dans les pays fortement soumis à la censure, l’édition numérique est devenue un moyen de contourner les restrictions imposées à la liberté d’éditer et de rendre accessibles les livres interdits. Des éditrices et des éditeurs de la diaspora iranienne ont ainsi permis à des auteurs locaux de diffuser en ligne des manuscrits censurés par le ministère de la Culture iranien. Ils ont aussi publié des traductions persanes d’œuvres littéraires qui autrement n’auraient pas été accessibles au lectorat iranien. 

Dans le monde arabe, la censure peut être en partie contournée grâce à l’existence de plusieurs marchés différents. Par exemple, avant que le conflit n’éclate en Syrie, des éditeurs syriens imprimaient leurs livres à Beyrouth, pour ensuite les importer en Syrie, profitant ainsi du contrôle plus modéré des instances de censure. Des éditeurs ont parfois profité de brèches ouvertes durant les foires du livre, à des moments où la censure semblait se relâcher momentanément, pour des raisons d’image et de développement économique. 


Anne-Marie Voisard exposera les premières conclusions de l'étude avec Laurence Hughes, directrice de l'Alliance internationale des éditeurs indépendants le mercredi 1er mai 2019, lors des assises de l’édition (salon du livre de Genève) à 10h15. Programme complet de la journée ici.

ActuaLitté est partenaire des assises de l'édition


Anne-Marie Voisard a été responsable des affaires juridiques d’Écosociété de 2008 à 2013, pendant l’affaire Noir Canada. Elle a publié, chez ce même éditeur Le droit du plus fort, un essai relatant toute l’expérience de la maison, prise dans un procès-baillon inouï.


Anne-Marie Voisard – Le droit du plus fort – Ecosociété – 9782897194079 – 19 €

#SDLGENEVE19 ​​​​​​​

Dossier : Salon du livre de Genève 2019 : la Belgique à l'honneur
 


Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.