Éditions Ganndal : se battre pour faire exister le livre en Guinée

Nicolas Gary - 09.05.2017

Interview - Aliou Sow éditions Ganndal - Guinée Conakry éditeur - Afrique francophone édition


ENTRETIEN – Créées en mars 1992, dans un contexte de pénurie quasi totale de structures de production de livres en Guinée, les éditions Ganndal fêtent en ce début 2017 leur 25e anniversaire. Et avec les honneurs, puisque la maison a été désignée comme meilleur éditeur africain pour la jeunesse 2017 par la Foire du livre de Bologne. Aliou Sow, directeur général et cofondateur de cette maison, raconte son expérience d'éditeur en Guinée. Et plus largement, dans l'Afrique francophone? 

 

 

Quelle est l’histoire de votre maison, et sa ligne éditoriale aujourd’hui ?


Aliou Sow : Cette maison d’édition au capital guinéen fait aujourd’hui figure de pionnière dans le secteur éditorial guinéen en particulier et africain francophone en général, pour avoir survécu durant ces 25 années aux innombrables difficultés techniques et financières qu’il serait fastidieux de citer ici. Mais, par la volonté de son équipe dirigeante et du soutien de son vivier d’auteurs, Ganndal vit et continue de publier les écrivains guinéens et étrangers. Ce qui se traduit aujourd’hui par près de 300 titres dans son catalogue, tous genres confondus. 

 

Sur le plan de l’appartenance aux organisations professionnelles, Ganndal est membre fondateur de plusieurs regroupements d’éditeurs dont le Réseau des éditeurs africains (APNET), l’association Afrilivres, l’Alliance internationale des éditeurs indépendants (AEI) et le Groupe d’action pour la promotion de l’édition en langues africaines (GRAPELA).

 

De par sa politique éditoriale, les éditions Ganndal sont spécialisées dans la littérature de jeunesse, les manuels scolaires, la littérature générale et les publications en langues nationales. 

 

Comment vous inscrivez-vous dans le marché national ?


Aliou Sow : Il existe encore à ce jour très peu d’éditeurs fonctionnels en Guinée et Ganndal se positionne dans le peloton de tête avec, notamment, sa position d’éditeur leader de littérature de jeunesse. Ce qui lui a d’ailleurs valu le prix international de « meilleur éditeur africain de livres de jeunesse de l’année » qui vient de lui être décernée le 3 avril 2017 par la Foire internationale du livre de Bologne (Italie).

 

Aussi, Ganndal est le principal éditeur national de manuels scolaires à travers ses collections pour le préscolaire, le primaire et des ouvrages scientifiques au secondaire. Cette orientation devait lui servir d’élément moteur pour mobiliser des fonds à l’interne et assurer l’autofinancement de ses productions. Malheureusement, le fait que le marché officiel du livre scolaire se trouve fortement plombé par les pratiques défavorables en cours dans le pays ne favorise aucunement la pleine concrétisation de cette option, pourtant à portée de main. De ce fait, la maison vit davantage sur la réédition de ses productions scolaires antérieures.

 

Quelles sont les spécificités de l’industrie du livre sur votre territoire ?


Aliou Sow : Dans le cadre de ses engagements en soutien à l’initiative Conakry capitale mondiale du livre 2017, Ganndal a supervisé la mise en œuvre d’une « étude diagnostique sur la situation et le contexte actuel de l’industrie du livre en Guinée », dont le rapport vient d’être disponible, en prélude au processus de formulation d’une politique nationale du livre pour la Guinée. 

 

Des principaux constats, on peut résumer l’état des lieux en reprenant les propos d'Aliou Sow, Abou Soumah et Maky Diallo, dans leur « étude diagnostique sur l’industrie du livre en Guinée », ADEA, Abidjan, 2016.. D’une manière générale, la filière livre reste fortement confrontée à des obstacles d’ordre économique, politique et institutionnel, mais aussi à des problèmes liés à l’inorganisation même du marché du livre et de la faible professionnalisation des acteurs dans les différents maillons de la chaîne. 
 

Si la chaîne de production et de commercialisation du livre en Guinée (création, édition, impression et librairie) est majoritairement tenue par le secteur privé national, elle est particulièrement concentrée à Conakry, constituée de PME. Chaque secteur d’activités de la chaîne emploie peu de personnes par unité, avec des niveaux de formation professionnelle généralement peu satisfaisants, dus au fait qu’il n’existe aucun centre de formation aux métiers du livre dans le pays et du manque de structures offrant de la spécialisation. De la conjonction de tous ces facteurs, on remarque aisément que leur taux de pénétration dans le tissu économique national reste globalement faible : la loi de “l’offre et de la demande” est loin d’être équilibrée.

 


 

Le livre constitue aussi un outil indispensable pour l’accès des populations à la formation et à l’information, et un vecteur essentiel de la consolidation de la démocratie et des droits fondamentaux des citoyens. De ce point de vue, l’État guinéen devrait jouer un rôle de premier plan dans le soutien au secteur du livre et plus particulièrement à l’édition. Cet appui reste cependant attendu depuis de longues décennies et c’est pour cette raison que les professionnels nationaux réclament la formulation et l’adoption d’une Politique nationale du livre explicite et volontariste afin d’amener les autorités à s’inscrire dans une logique de soutien et de pérennisation du secteur du livre. 

 

Quelles approches avez-vous développé concernant le format numérique ?


Aliou Sow : Les éditions Ganndal viennent de franchir concrètement leur virage vers le numérique à travers la mise en commercialisation de douze titres de leur catalogue jeunesse sous des formats EPUB et MOBI, par le biais d’un partenariat technique et financier avec Worldreader. Lesdits ouvrages se retrouvent aussi disponibles à ce jour sur la plateforme d’Amazon.

 

Un projet est en cours de négociation pour l’insertion du fonds de Ganndal dans un mécanisme d’appui à des bibliothèques numériques dans le cadre du soutien à l’évènement Conakry, capitale mondiale du livre. À ce projet s’ajoute une initiative que nous voulons novatrice, sur une approche multi-acteurs, pour la production d’une version électronique interactive de notre ouvrage Dantema traitant de la production artisanale du sel en Guinée maritime.

 

Toutefois, il faut souligner que les intentions de la maison en faveur du développement de ressources numériques sont fortement réduites du fait de la difficulté de trouver des financements adéquats.

 

Comment abordez-vous le marketing pour sensibiliser les lecteurs à vos ouvrages ?

 

Aliou Sow : Au-delà des lancements officiels et présentations à la presse, plusieurs approches sont mises en place par les structures spécialisées de Ganndal, soit la direction littéraire et la direction éditoriale et du marketing. 

 

Nous citerons la fourniture de kits scolaires aux élèves du primaire en partenariat avec certains partenaires techniques et financiers et des ONG d’éducation permettant ponctuellement de fournir des ouvrages sélectionnés à des groupes d’élèves dans des zones précises d’intervention.
 

L'édition au Cameroun : “On devient lecteur tôt ou on ne le devient jamais”
 

L’autre initiative phare pour faire connaître nos productions au lectorat s’inscrit dans la mise en œuvre d’un jeu de lecture interscolaire « Défi lecture » qui prend de plus en plus d’essor dans la capitale Conakry, en impliquant chaque année plus d’écoles primaires et secondaires, et que nous tentons d’élargir aux préfectures avoisinantes tant le succès est là. Les équipes des écoles travaillent prioritairement sur les productions littéraires de la maison qui autrement, ont du mal à s’écouler sur le marché à cause des faibles habitudes d’achat de livres en Guinée.

 

Sans ce type d’initiatives innovantes, la vente de livres est très aléatoire dans le pays et ceci est dû à la fois à l’analphabétisme élevé, au manque d’habitude de lecture et d’achat de livres, au faible pouvoir d’achat et au manque de soutien de l’État à la disponibilité et l’accessibilité du livre.

 

Que représente la contrefaçon – numérique – pour vous à ce jour ?


Aliou Sow : Il s’agit incontestablement d’un grand problème qui affecte tous les professionnels travaillant dans le respect des normes et procédures en matière de production et vente de livres. Le phénomène du piratage des œuvres et du photocopiage illicite du livre est une préoccupation majeure en matière de violation du droit d’auteur.



Malheureusement très peu, voire aucun d’effort n’est à signaler de la part des autorités devant protéger ce secteur culturel important. Tout le monde doit y veiller et trouver ensemble des solutions de protection au niveau des professionnels du livre eux-mêmes, à travers la viabilisation, le renforcement et la collaboration étroite des différentes associations nationales aux différents maillons de la chaîne du livre.

 

Quelles sont les manifestations primordiales pour votre activité – nationales ou internationales ? 
 

Aliou Sow : En cette année 2017 marquée du sceau de l’évènement « Conakry, capitale mondiale du livre » en Guinée, outre la participation prévue à diverses rencontres du livre à l’étranger, les éditions Ganndal se positionnent sur plusieurs activités de visibilité à l’échelon national et sous régional, dont :

  • la relance du Salon international du livre de jeunesse de Conakry prévu fin novembre 2017 avec la participation de plusieurs éditeurs de la sous-région ouest-africaine ;
  • l’organisation d’un Salon de l’écrit et du livre en langues africaines (SAELLA) en partenariat avec l’Alliance internationale des éditeurs indépendants, le groupe de travail sur les livres de l’ADEA, des ONG nationales et d’autres structures intéressées par la question du développement du livre et de la lecture dans les langues africaines ;
  • l’organisation d’un atelier de formation au livre numérique pour une douzaine d’éditeurs africains francophones en novembre à Conakry, en partenariat avec l’Alliance internationale des éditeurs indépendants et l’Organisation internationale de la Francophonie ;
  • l’organisation d’un Colloque sur la problématique du livre de jeunesse en Guinée en partenariat avec l’Association nationale des écrivains de livres de jeunesse de Guinée ;
  • encadrer et accompagner techniquement la formulation d’une politique nationale du livre pour la Guinée.

 

 

Comment travaillez-vous avec les pays francophones ? Quels sont vos partenaires privilégiés ?


Aliou Sow : Les éditions Ganndal ont traditionnellement été très ouvertes à la collaboration éditoriale à l’intérieur de la francophonie. C’est ainsi que très tôt des partenariats ont été noués avec des éditeurs du Québec, de la France et d’Afrique dans de nombreux projets aussi bien scolaires que généraux. 

 

En matière de coédition et de codistribution, Ganndal a coédité de nombreuses collections de jeunesse en Afrique avec ses partenaires, dont Assélar (Mali), Céres (Tunisie), Eburnie (Côte d’Ivoire), Graines de Pensées (Togo), NEAS (Sénégal), Ruisseaux d’Afrique (Bénin), et nous citerons entre autres les collections « Serin », « Libellule », « Nimba », « Case à palabres », « Je découvre », « Miroir d’encre » et « À saute-mouton », regroupant plus d’une trentaine de livres tous publiés et distribués. 

 

En plus, des coéditons ont été faites avec onze autres éditeurs francophones d’Afrique, d’Europe et du Canada, réunis sous le label « Enjeux planète » (soutenues par l’Alliance internationale des éditeurs indépendants), avec plus d’une quinzaine de titres co-publiés et traitant de divers problèmes actuels concernant la mondialisation, l’environnement... ou plus récemment avec la collection « Terres solidaires », en littérature.

 

réalisé en partenariat avec

l’Alliance internationale des éditeurs indépendants