Éditions Wildproject : découvrir les racines des humanités environnementales

Antoine Oury - 05.07.2019

Interview - Wildproject editions - livres pensee ecologie - rachel carson livres


Dix années d'édition, et une pertinence qui ne se dément pas, bien au contraire : la maison Wildproject, basée à Marseille, permet aux lecteurs français de revenir aux sources des humanités environnementales, avant de partir à la découverte des pensées écologiques et des écritures contemporaines de la nature. Rencontre avec Baptiste Lanaspeze, fondateur, et Georgia Froman, traductrice, à l'occasion des Rencontres nationales de la librairie.

Éditions Wildproject - Rencontres nationales de la librairie française
Une partie de la production de Wildproject (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


ActuaLitté : Comment est née la maison d'édition Wildproject ?

Baptiste Lanaspeze : À la base, je suis quelqu'un qui a étudié la philosophie, et comme tous les étudiants de cette discipline, on m'a expliqué qu'il n'y avait pas de nature, qu'elle se fabriquait éventuellement dans les laboratoires des chercheurs en science, mais que nous, dans les domaines de la philosophie et des sciences humaines, on ne s'intéressait pas à la nature, mais aux représentations de la nature que les cultures et les sociétés peuvent générer. Cette disparition de la nature dans la philosophie m'a toujours parue problématique et difficilement tenable : en tant qu'étudiant, j'avais essayé de creuser ce sujet, et trouvé quelques références au sein de la tradition philosophie occidentale. 

Je suis allé aux États-Unis pendant un an, ce qui m'a permis de découvrir une série d'auteurs qui travaillaient précisément sur la création d'une nouvelle pensée, d'une nouvelle forme d'écriture de la nature contemporaine, informée par les sciences et par l'écologie, mais qui contribue à repenser la notion de nature autrement que comme « l'autre de l'homme ». Pas forcément dans une perspective romantique de grand tout, vitaliste, mais de différentes manières, en reprenant l'idée que nous sommes aussi le produit d'une évolution de la Terre, qui a 4 milliards d'années, ce qui implique des conséquences majeures, psychologiques, sociologiques, etc. Et surtout que les sciences humaines sont prises dans ces questions relatives à notre naturalité.

Pourquoi avoir commencé le catalogue de la maison avec deux ouvrages de 1962 et 1973, Printemps silencieux de Rachel Carson et Vers l'écologie profonde, d'Arne Naess ?

Baptiste Lanaspeze : Je suis rentré en France et me suis rendu compte que ces références n'étaient pas ou plus disponibles en français : dès 2003, j'avais dans l'idée de créer cette maison d'édition, ce que j'ai pu concrétiser en 2008 avant de publier les premiers livres l'année suivante. Très vite, le Printemps silencieux de Rachel Carson est devenu une évidence, avec celui du philosophe Arne Naess, qui a créé l'écologie profonde en 1973 en se revendiquant de l'œuvre de Rachel Carson. Ces deux livres représentent un chainon de bascule de l'écologie, qui de science devient philosophie : ces livres datent de 1962 et 1973, mais les rendre disponibles ou redisponibles en français en 2009 était malgré tout « révolutionnaire » à l'époque.

La disparition du Printemps silencieux des catalogues prouve qu'en France, les intellectuels ne se souciaient pas de l'histoire intellectuelle de l'écologie. Cette dernière est considérée comme une chose politique ou une occupation de guide marabout avec des solutions comme « faire pipi dans la douche ».

La ligne éditoriale de la maison croise donc politique et écologie ?

Georgia Froman : Au départ, la maison d'édition avait pour objectif d'ouvrir la France aux humanités environnementales, un champ beaucoup plus développé en littérature anglophone, aux États-Unis, mais aussi au Japon, avec Kinji Imanishi par exemple. Le départ de la maison a été très philosophique. Depuis, nous avons ouvert une collection de littérature, qui s'appelle Tête nue, et rassemble du nature writing, mais aussi des œuvres comme le livre de Matthieu Duperrex, qui croise l'écriture littéraire et les sciences sociales. La troisième collection creuse aussi des questions écologiques et politiques : Le monde qui vient y ajoute une dimension de réflexion sur la colonisation.

Le catalogue s'est donc considérablement étoffé au fil des années, avec l'apparition de titres en français ?

Georgia Froman : La stratégie a été la même que celle de nombreux jeunes éditeurs : en 2009, la maison a commencé avec des traductions pour se créer un catalogue de qualité. Republier Rachel Carson était aussi une bonne occasion. Depuis, de plus en plus d'auteurs français, car le champ des humanités environnementales en France est en floraison : La propriété de la terre, de Sarah Vanuxem, en est un exemple, ou Bulles technologiques de Catherine et Raphaël Larrère.

Quelques romans ont aussi fait leur apparition, comme Nitassinan, de Julien Gravelle, qui a déjà signé Musher chez Wildproject. Il vit au Canada et écrit sur ses expériences, avec ses chiens de traineau pour Musher, ou sur un morceau de terre pour Nitassinan, qui entrelace les histoires des animaux, celle des peuples indigènes, de la forêt...

Dix ans plus tard, quel regard portez-vous sur le domaine des humanités environnementales ?

Baptiste Lanaspeze : Dix ans plus tard, la problématique a changé : le rayon écologie et humanités environnementales (histoire environnementale, géographie environnementale, philosophie environnementale) a explosé chez les libraires. En tant que lecteur, cela devient difficile à suivre. Les gros éditeurs s'y sont mis aussi, et la problématique de cohabitation entre de petits éditeurs avec 100 titres au catalogue, comme Wildproject, et le Seuil ou autres, est entière.

Il nous est nécessaire de consolider notre catalogue, et en même temps, d'innover en prenant des risques avec des sujets ou des marchés qui s'ouvrent. Ce qui est sûr, c'est que la concurrence a permis au marché de se développer : nous vendons de plus en plus, l'ensemble est dynamique. 

Georgia Froman : Un festival des sciences sociales va se tenir à Marseille en septembre 2019, le premier organisé par l'EHESS : le thème choisi est l'écologie, preuve que ce sujet se développe et qu'il bouscule les humanités et les sciences sociales en France.

Et quel bilan pour le catalogue de Wildproject ?

Georgia Froman : Nous proposons désormais environ 80 titres au catalogue, avec un rythme de publication annuelle de 5 ou 6 livres. En 2019, nous avons compté 6 ou 7 parutions, dont la biographie de Daniel Pauly, un océanographe pionnier, un grand lanceur d'alerte sur la surpêche.

Éditions Wildproject - Rencontres nationales de la librairie française
(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)
 

Baptiste Lanaspeze : Nous avons fait un livre spécial pour les 10 ans de la maison, intitulé Un sol commun, une cartographie de cette production foisonnante actuelle supervisée par Marin Schaffner, qui vient de l'ethnographie et étudie notamment les ZAD, mais s'est ensuite intéressé à l'écologie, ce qui lui permet une double approche idéale pour ce livre. L'opération commerciale que nous avons proposée autour de ce titre a été très suivie, par une centaine de libraires en France, ce qui est énorme pour nous.

Les Éditions Wildproject sont basées à Marseille : quels sont les liens avec la ville ?

Baptiste Lanaspeze : Je connais plusieurs auteurs sur Marseille, et je suis moi-même basé à Marseille, amoureux de Marseille et marseillologue [il est auteur de deux ouvrages sur la ville, chez Actes Sud et Autrement, NdR]. Par la force des choses, j'ai ouvert une collection consacrée à Marseille, « À partir de Marseille », dans laquelle il y a des ouvrages que je voulais faire depuis longtemps, dont cette histoire du rap marseillais, M.A.R.S., qui n'existait pas auparavant. 


Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.