En bout de chaîne, “le libraire croule sous la quantité d’ouvrages publiés”

Nicolas Gary - 09.07.2018

Interview - librairie Hong Kong - Madeline Progin libraire - Parenthèse librairie Hong Kong


« Quand une passion vous tient les deux yeux grands ouverts, nuit et jour, vous les cerne depuis l’école primaire, ne seriez-vous pas convaincue d’avoir une base solide pour en tirer profit ainsi que les subsides afin de devenir, dans un marché en friche, libraire plutôt que de rester une potiche ? » 

 

Madeline Progin, propriétaire de la librairie Parenthèses, à Hong Kong, nous raconte son métier. Et sa passion...
 

Librairie Parenthèses (Hong Kong)
Parenthèses, CC BY SA 2.0
 
 
ActuaLitté : Quelle est l’histoire de votre librairie, comment l’avez-vous créée dans le contexte historique particulier d’un territoire comme Hong Kong ? Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les spécificités du marché du livre à Hong Kong ? 

 

Madeline Progin : J’étais et suis encore une femme d’expatrié qui aurait pu être potiche, mais voulait travailler et faire de sa passion un véritable métier ! Passion de la lecture, et bien sûr en français, dans un monde où le livre était en langue chinoise ou alors en anglais ! Car le commerce, la guerre et donc l’Histoire voulurent que Hong Kong, où je vis, soit une colonie de l’Empire britannique enclavée dans la Chine jusqu’en 1997. Une histoire qui voulut, comme dans les colonies, françaises, anglaises et autres, en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud, que pour nourrir le peuple, les industries prévalent sur les activités de la culture locale.
 

C’est pourquoi je dirais qu’avant les années 90, Hong Kong n’était rien d’autre qu’industries, matériel et usines au milieu d’un grand vide culturel, pour ne pas dire un désert. 
 

Des raisons pour lesquelles, le marché étant vierge, en 1987, une librairie française au nom de Parenthèses naquit d’une passion et d’un manque évident. Point de livres en français autres que ceux des rayons de l’Alliance française : ni films, ni musique, ni journaux quotidiens de la France, de la Suisse, de la Belgique, de la francophonie à voir, à entendre ou à lire à Hong Kong ! Trop tôt pour l’internet et les chaînes câblées. J’aurais pu mourir d’ennui... un peu comme aujourd’hui si je devais survivre en ne vendant rien d’autre que des dicos et des méthodes de langues...
 

D’être libraire à H.K., aux portes de la Chine, de diriger une librairie à 100 % française en Extrême-Orient, me permit d’exister d’une manière différente, de vivre une expérience unique et de savourer un plaisir auquel rarement un libraire en Europe ne peut atteindre. Car une librairie française au milieu de la Chine est une ambassade multiculturelle. Mieux, elle est un lieu de vie et d’intérêt public. Elle représente la diversité de toutes les sortes d’art transcrites sur du papier où chacun, dans un rayon ou sur un autre, y trouvera une identité propre à la sienne. Outre la source du savoir, c’est un lieu où, quand on se sent fatigué de son travail, de la superfluité des avalanches d’infos que diffusent le net et les réseaux sociaux, on vient se ressourcer, au calme, de nouvelles forces et de valeurs. 
 

Le plaisir d’y être une, c’est aussi d’être libre de ses choix sans qu’ils ne soient dictés par les éditeurs. Ce privilège incite la libraire, la vraie, la professionnelle qui s’informe des tendances, qui lit beaucoup, à faire des choix judicieux, selon la demande et la connaissance de sa clientèle. En ce sens, à la récompense commerciale s’ajoute la satisfaction d’être au service de la communauté et de bien faire son boulot.


Librairie Parenthèses (Hong Kong)
Parenthèses, CC BY SA 2.0
 

En France, on est libraire de quartier, d’une petite ville, ou encore libraire inconnu, c’est à dire vendeur dans une grande surface comme dans un kiosque d’aéroport. On y vend trop souvent ce que le marché dicte et moins ce que pourrait conseiller un libraire avisé. Voilà qui correspond à l’anonymat des « services » offerts par le net. Point besoin d’être libraire pour traiter ce commerce.


À H.K. nous sommes libraires de la ville, de 8 millions d’habitants, des pays limitrophes, au service des écoles de toutes nationalités, des consulats, des ambassades. Nous sommes libraires de l’étudiant chinois comme du touriste japonais ou de l’expatrié francophone. Nous sommes une minuscule France, le havre de la francophonie, un lieu de rencontre avec un grand pouvoir : nous parlons de la culture et nous la diffusons, puisque nous en avons fait notre choix ; mieux, nous dirigeons nos choix ! 

 

À ce jour, à quelles problématiques faites-vous face ?

 

Madeline Progin : Cependant cette impression de pouvoir et de grandeur n’autorise pas des ambitions démesurées. Les coûts d’exploitation, exorbitants, limitent les désirs d’expansion et forcent à la modestie. Outre les frais de transport ajoutés, le prix du livre est grevé par des charges financières intolérables, telles celles des loyers qui nous renvoient dans les étages d’un immeuble non commercial. Seule une gestion saine permet de faire tourner une librairie à Hong Kong, et encore…

Il s’agit de vendre, donc de promouvoir, de créer des évènements, des échanges, d’être professionnel avant que de penser au plaisir de la lecture. Il faut sans cesse se renouveler, non seulement dans nos achats et nos produits, mais dans les activités. Il faut être « à la mode », vigilant et rapide, battre la concurrence du net, être libraire à HK comme si on était en France, c’est-à-dire avoir dans nos rayons dans les 3 jours ce qui fait l’évènement à Paris et sur le net ! Une gageure qui, tenue à 10.000 km de la France, amène alors le succès. 
 

Peut-on aimer ce qu’on ne peut toucher ni voir tout en chair et moins en os ? Sans doute, mais le plaisir, pour l’occurrence du net, est virtuel ! Voilà pourquoi, et par raison les gens viennent nous voir, nous consulter ; pourquoi notre fauteuil d’académie dans lequel s’assirent tant d’écrivains a reçu plus de 200 auteurs ces 20 dernières années.

Sans en énumérer les noms illustres, je cite ici Boualem Sansal, qui, parmi tant d’autres, eut non seulement du plaisir à parler de ses œuvres, mais sut résumer ce que devrait être une vraie librairie. Voilà ce qu’il en dit :
 

« Comment faire de sa librairie une librairie mythique ?

La question étant posée, il faut y répondre. À mon avis, quatre conditions doivent être réunies :

1 : installer sa librairie dans un endroit charmant ;

2 : aménager la librairie d’une manière originale ;

3 : offrir au public un large choix d’œuvres fortes ;

4 : organiser des rencontres littéraires avec des auteurs de renom.

 

Cela suffit-il pour atteindre le niveau mythique ? Pas du tout, toutes les bonnes librairies dans le monde font cela, et rares sont celles qui sont qualifiées de mythiques. 


Et la librairie Parenthèses ? Ah, elle, est mythique et bien plus. D’abord, elle se trouve au bout du monde, à Hong Kong, la cité mythique par excellence. D’entendre seulement son nom, on se sent frémir de curiosité et de mystère.

En plus, chose unique, elle est, ou doit être la seule librairie au monde à se situer dans un appartement, on y accède en prenant l’ascenseur, comme si on allait rendre visite à des parents, à des amis, ou un amant ou une amante. Ici, on est à l’étroit, ce qui offre une belle intimité pour chiner (on est en Chine), fouiller les étagères, où on trouve ce qu’il y a de mieux en matière d’édition.


Librairie Parenthèses (Hong Kong)
Parenthèses, CC BY SA 2.0

 

En plus, périodiquement, la librairie organise des débats littéraires avec des auteurs de grand renom et des publics super intéressés. On est serrés comme des sardines, pris entre les bacs de livres, ce qui renforce l’intimité des lieux et la communion entre l’auteur et le public. On dirait qu’on se fait des confidences, qu’on échange des secrets d’État. On s’attend à ce que d’un moment à l’autre débarque la Police du Roy pour embarquer les comploteurs et les conduire au stade où ils seront triés et fusillés ! 
 

Ce n’est pas tout, il y a Madeline Progin et Emmanuelle Le Moing, les maîtresses des lieux. On ne le remarque pas tout de suite, mais elles ont une baguette magique cachée dans la manche qui leur permet de tout réussir du premier coup et de créer autour de ces débats une atmosphère magique.
 

Ce que je dis est vrai, je suis allé dans cette librairie, j’y ai fait un débat fabuleux avec un public passionné et passionnant, je témoigne donc en connaissance de cause. 

Si un jour vous allez à Hong-Kong, montez voir cette librairie. Voici son adresse, vous ne le regretterez pas, vous saurez ce qu’est une librairie mythique... »
 

Comment établissez-vous votre sélection d’ouvrages mis en avant dans la librairie ?

 

Madeline Progin : S’agissant des choix de nos achats, ils correspondent à la vie courante et donc à la réalité que vivent les citoyens de la communauté francophone avant tout. Ils sont entrepreneurs, banquiers, commerçants, bistrotiers, vendeurs de vins, de services, en grande majorité jeunes, dynamiques, voyagent beaucoup en Chine, et en Asie en général. Beaucoup vivent en famille, ont des enfants en bas âge.

Les livres pour la jeunesse, et les bandes dessinées ont donc énormément de succès ; nos rayons Extrême-Orient regorgent de littératures chinoises et asiatiques en général, bien sûr version française ; les rayons cuisine et pâtisserie marchent très bien et attirent également les Chefs de Hongkong ; les poches, les polars et les nouveautés suivent l’actualité littéraire, les guides de voyages de la zone Asie se vendent très bien, bref il faut avoir de tout, tout savoir sur tout, et se renouveler sans cesse, c’est le challenge de tout libraire.


Nous avons bien sûr, un rayon complet et une grande table FLE pour nos clients Hongkongais apprenant le français et nous servons les départements FLE des écoles et universités de Hongkong.
 

Quelles sont vos relations avec les diffuseurs/distributeurs ?

 

Madeline Progin : Nos relations avec les distributeurs sont excellentes parce que nous travaillons directement avec eux sans autres intermédiaires hors de la France. 
 

Cependant nos comptes libraires sont ouverts chez les distributeurs principalement et nous n’avons pas accès directement aux éditeurs qui souvent ne nous connaissent pas, ne savent pas que depuis 30 ans nous travaillons à les faire connaître à 10 000 kilomètres de Paris. De plus nous faisons beaucoup d’efforts pour présenter une grande diversité d’éditeurs dans nos rayons et sur nos tables, les petits éditeurs sont très bien représentés à Parenthèses.
 

Nous organisons également nos propres livraisons via Roissy, et recevons ainsi chaque semaine une à deux livraisons de 100 à 200 kg de livres en aérien. Cette manière de travailler est indispensable, car nous gardons totalement le contrôle sur nos commandes et les frais de transport, et sommes à même de savoir où sont nos colis et nous sommes aussi rapides qu’Amazon.fr notre principal concurrent.
 

Librairie Parenthèses (Hong Kong)
Parenthèses, CC BY SA 2.0

 

Vous êtes adhérente à l’Association internationale des libraires francophones. Que vous apporte le réseau de l’AILF ?


Madeline Progin : Le réseau AILF nous donne des nouvelles des libraires du monde, c’est rassurant et stimulant de savoir que nous ne sommes pas seuls loin de Paris à vivre de notre passion. Les rencontres AILF au Salon du livre de Paris ou celles organisées hors de France sont nécessaires et permettent de partager des problèmes parfois communs et d’essayer d’y apporter des solutions constructives. 
 

Quel regard portez-vous sur l’industrie du livre ?

 

Madeline Progin : Le libraire est bout de la chaîne du livre juste avant le lecteur et elle croule un peu sous la quantité d’ouvrages publiés. Ici à Hongkong, Parenthèses n’accepte pas les offices, cela oblige les libraires à suivre les parutions et laisse la liberté du choix des ouvrages. De plus à 10 000 kilomètres de Paris, les « retours » coûtent cher en frais postaux.
 

C’est la diversité et la qualité de l’offre des éditeurs qui font le succès de l’industrie du livre, non la quantité qu’elle produit. Il est navrant de savoir que plus de 60 % de ce qui est publié est rapidement recyclé en pâte à papier ! C’est pourquoi le bon libraire vend mieux ce qu’il achète, faisant des choix personnels qui correspondent à son marché, et donc souvent plus judicieux que ceux des éditeurs qui publient à tout prix et font trop la promotion des « grands et populaires » et oublient les moins connus.
 

Les fournisseurs, tels Amazon, l’ont sans doute compris, puisqu’ils n’ont rien en stock autre que des best-sellers. Les listes des meilleures ventes sont un triste piège… Pour nous aussi…
 

J’ajoute que le livre en papier n’est pas prêt de disparaître puisque le livre virtuel n’a jamais existé...
 

Vous fêtez les 30 ans de la Librairie Parenthèses. Que de chemin parcouru, d’expériences vécues, de rencontres enrichissantes et de lecteurs reçus dans votre librairie ! Aujourd’hui, comment définiriez-vous le rôle du libraire francophone à l’étranger ?


Madeline Progin : Parenthèses a organisé pour cet anniversaire une exposition de photos magnifiques sur les murs de la galerie Latitude 22, qui nous a reçus pour une semaine. Elle racontait nos 30 ans de vie à travers une galerie de portraits d’auteurs venus présenter leur travail d’écriture, ces visages à eux seuls, donnaient déjà du sens à notre travail de libraire.
 

Une vie qui a évolué aussi avec les outils de communication. Nous parlons avec nos lecteurs via Facebook ou Instagram et notre site internet permet, entre autres, de gérer les commandes scolaires, nous invitons les lecteurs à partager nos coups de cœur et nos soirées dédicaces, etc.


Librairie Parenthèses (Hong Kong)
Parenthèses, CC BY SA 2.0

 

Mais l’essentiel de notre quotidien reste dans l’accueil en librairie, l’écoute, le conseil, l’échange. Ici à Hongkong nous sommes en étage, chaque personne qui passe le seuil de Parenthèses est un client et 30 % de ces clients sont Hongkongais, nous sommes pour eux souvent le premier accès oral à la langue française, c’est tellement important pour eux de franchir ce seuil au propre comme au figuré.
 

En tant que libraire indépendant, nous n’avons, certes, pas de mission à remplir pour la France, mais cependant une vocation de défendre le français afin que nos enfants le parlent à bon escient, et le garde toujours vivant. Nous sommes un peu des passeurs de culture.
 

En partenariat avec l'AILF

 




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