"En littérature jeunesse, le Québec n'a pas peur d'aborder certains sujets frontalement"

Bouder Robin - 19.06.2017

Interview - québec éditions - congrès association bibliothécaires france - marché du livre québec


Après une mise à l'honneur lors du Salon du livre de Genève, le Québec conquérait le 63e Congrès de l'Association des bibliothécaires de France du 15 au 17 juin. Et pour présenter l'édition québécoise, une délégation de Québec Éditions occupait un stand, en tant que vitrine de l'ANEL, l'Association nationale des éditeurs de livres du Québec. Nous avons rencontré Sylvain Neault, chargé de mission pour l'ANEL, pour parler de l'intégration du Québec dans le marché du livre français.


Sylvain Neault - ActuaLitté, CC BY SA 2.0


 

ActuaLitté : Quels sont les enjeux de votre participation à des salons francophones en Europe ?

 

Sylvain Neault : Faire connaître encore plus le livre québécois ! On est mieux connus aujourd'hui, avec moins de clichés qu'avant. D'année en année, à force de faire des salons depuis 20 ou 30 ans, on voit une différence ; au début, on nous demandait régulièrement de conseiller « des livres qui parlent du Québec ». Mais si on demandait de la même façon « un livre qui parle de la France », les gens nous prendraient pour des nationalistes. Aujourd'hui on est sortis des clichés. Les gens découvrent une littérature ouverte sur le monde, qui évoque des problématiques universelles, avec des liens avec le Québec, forcément.

 

C'est la première fois qu'on est présent à ce congrès. On vient pour deux choses : d'une part, voir comment ça marche, comment les bibliothèques sont informées, achètent leurs livres, quels sont les critères de sélection... On connaît bien le marché de la librairie via la distribution classique, moins en ce qui concerne les bibliothécaires. D'autre part, il s'agit pour nous de donner des informations sur nos propres maisons d'édition et leurs productions. 

 

Et comment s'est passé le Salon du livre de Genève ?

 

Sylvain Neault : C'était la folie ! Le Québec était invité d'honneur. Globalement, le salon du livre de Genève a perdu des visiteurs, mais pour nous, c'était l'inverse. Il faut savoir d'une part que les Suisses ont un pouvoir d'achat assez important et achètent des piles de livres au Salon de Genève. D'autre part, à Genève et en Suisse, on ne trouve pas de librairie québécoise, contrairement à la France et à la Belgique, et il est très difficile de trouver des livres québécois là-bas. Donc généralement, le stand du Québec rencontre un succès important chaque année.

 

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Justement, qu'est-ce qui attire autant dans le livre québécois ?

 

Sylvain Neault : C'est quelque chose qui me surprend à chaque fois, mais je dirais : tout ! Jeunesse, essais, poésie, livres de recettes... Ce n'est pas tant la particularité du livre québécois qui attire que le lectorat qui nous est fidèle : d'une année sur l'autre, les lecteurs s'informent et viennent au salon avec une liste de livres dont ils entendu parler. Il y a toujours des personnes qui découvrent le stand, mais la majorité de la clientèle est contente de nous revoir tous les ans. Ça nous permet de discuter, de partager.

 

Est-il simple de trouver une place sur le marché français ?

 

Sylvain Neault : Non, c'est un marché saturé. Même pour un éditeur français, faire sa place n'est pas facile. Il y a la partie éditoriale, puis la partie diffusion et distribution, la façon dont les médias vont parler du livre... Ça fait plusieurs personnes à convaincre. Et quand on n'est pas du tout connu, tout est à bâtir ; c'est à mon avis encore plus difficile aujourd'hui qu'avant, parce que la concurrence est plus rude.

 

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En revanche, c'est plus facile pour certains éditeurs québécois qui sont installés depuis une dizaine d'années et sont déjà ancrés dans le paysage éditorial français. Certaines personnes viennent nous voir et sont surprises de constater que tel éditeur, qu'ils connaissaient depuis quelques années, est en réalité du Québec. Et puis, on essaie de s'adapter au marché du livre français. Il faut être réaliste : un livre trop québécois ne parlera pas au lecteur français.
 

Et donc, qu'est-ce qu'un livre trop québécois ?

 

Sylvain Neault : Un livre qui jouera trop au niveau de la langue avec des québécismes, par exemple, ou qui évoquera des événements, des actualités politiques ou sociétales de notre pays. Par ailleurs, certaines mentalités sont quelque peu différentes entre le Québec et la France, et tous les sujets ne seront pas traités de la même façon. En jeunesse notamment, le livre québécois pourra parler sans tabous de divorce, d'homosexualité, de décès... On n'a pas peur d'aborder certains sujets de manière très frontale, un peu à l'américaine. En France, on essaie de protéger l'enfant parce qu'on a peur et qu'on est très réticent envers certains sujets, comme la sexualité. De même, on peut parler salaire, on peut parler argent, alors qu'en France, c'est un sujet tabou. Forcément, ça joue sur le type de livres que nous allons vendre ici.

 

Le tout est d'être conscient de son marché ; si on veut que le livre marche en France, il faut bien cerner le public cible : à qui s'adresse-t-on ? Qui va s'intéresser à notre livre ? Ce n'est pas parce qu'on vend un livre à 50 000 exemplaires au Québec que ce sera la même chose ici. Il faut adopter un certain recul, regarder la concurrence, aller dans les librairies, les salons, parler avec les gens. Seuls les lecteurs peuvent nous dire ce qu'ils attendent.