“En Tunisie, il n’y a quasiment plus de médias qui présentent la critique d’un livre” (Éditions Elyzad)

Nicolas Gary - 19.09.2016

Interview - Tunisie Éditions Elyzad - industrie livre Tunisie - Elisabeth Daldoul éditrice


ENTRETIEN - Fondatrice de la maison d’édition d’édition Elyzad, créée en 2005 à Tunis, Élisabeth Daldoul est une femme à la croisée des cultures. Dans un pays où l’État reste le plus important éditeur, l’ouverture d’une maison d’édition représente un défi d’envergure. Et dans un pays où les lecteurs sont réputés peu nombreux, le métier nécessite un investissement de tous les instants.

 

Elisabeth Daldoul, © Diane Cazelles

 

 

ActuaLitté : Quelles sont les relations que votre maison entretient avec les éditeurs français ?

 

Élisabeth Daldoul : Elles sont riches, empreintes de curiosité et d’intérêt mutuels. Je suis très attentive à la façon dont mes confrères français conçoivent notre métier, à leur expérience, comment ils appréhendent le marché. Bien sûr, nos contextes diffèrent, mais notre regard est tourné vers un même lectorat, celui de l’espace francophone.

 

 

ActuaLitté : Comment améliorer les échanges entre les éditeurs des deux pays ?

 

Élisabeth Daldoul : En multipliant les rencontres professionnelles. Elles sont un temps de partage d’idées et de projets.   

 

Je déplore que certaines manifestations n’aient pu perdurer, par manque de financement. Je pense aux « Rencontres méditerranéennes de l’édition » créées à l’initiative de l’association Éditeurs du Sud (regroupant des éditeurs de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur) qui a réuni plusieurs années de suite à Manosque des éditeurs des deux rives. Aujourd’hui, nous nous sommes un peu perdus de vue, je le regrette. En tant que passeurs de savoir, je pense qu’ensemble, éditeurs du Nord et du Sud, nous avons un rôle à jouer dans cette Méditerranée agitée.

 

 

ActuaLitté : Quelles problématiques communes pouvez-vous observer ?

 

Élisabeth Daldoul : Nous partageons la fragilité de notre métier et avons en commun ce combat que nous menons pour perdurer. 

 

Pour mes confrères français ayant une structure similaire à la mienne, il s’agit de faire face à la force marketing des grands groupes d’édition ; de mon côté, il me faut pallier l’absence de lecteurs sur le marché tunisien. Dans les deux cas, des démarches titanesques pour permettre à la maison d’édition d’exister. 

 

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Autre problématique : la visibilité de nos publications dans la presse, principale source de promotion auprès du grand public. En France, l’accès aux médias prescripteurs n’est pas chose aisée. En Tunisie, il n’y a quasiment plus de médias qui présentent la critique d’un livre. Dans l’une et l’autre situation, même si la cause diffère, le résultat est sans appel : l’information n’arrive pas jusqu’aux lecteurs. 

 

Mais nous avons aussi en commun une bonne dose de motivation et de pugnacité !

 

 

 

ActuaLitté : Quel regard portez-vous sur le marché tunisien, plus globalement – francophone et/ou arabe ?

 

Élisabeth Daldoul : Comme évoqué plus haut, le marché du livre tunisien est à la peine, autant en langue arabe qu’en langue française (les 2/3 des publications sont en arabe). Trop peu de librairies — essentiellement concentrées dans la capitale, une éducation à la lecture insuffisante tant dans le milieu scolaire que familial, des bibliothèques scolaires défaillantes...

 

Pourtant, si les chiffres disent que seuls 12 % des Tunisiens ont lu un livre l’année dernière, des signes sont encourageants. En effet, depuis la Révolution, plusieurs clubs de lecture animés par de jeunes Tunisiens ont vu le jour, notamment à l’intérieur du pays. Les jeunes lisent plus que leurs parents et sont très actifs sur les réseaux sociaux, parlent de leurs lectures.

 

Une jeunesse présente aux ateliers d’écriture et aux concours de nouvelles. Malgré un contexte politique morose, malgré une politique culturelle qui n’arrive pas à se mettre en place (nous sommes à notre 7e ministre de la Culture en 5 ans), cela insuffle un regain d’énergie…

 

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