"Stéphane Richard, dites-nous si Orange va au bout de MO3T" (SLF)

Antoine Oury - 23.06.2015

Interview - Matthieu de Montchalin - RNL - librairie


Les 3es Rencontres nationales de la Librairie ont pris place à Lille, ces 21 et 22 juin : deux jours de débats, d’analyses et de réflexions sur le métier de libraire, et sa place dans la chaîne du livre. Matthieu de Montchalin, libraire à L’Armitière (Rouen) et président du Syndicat de la Librairie Française est revenu pour ActuaLitté sur quelques sujets qui occupent la profession.

 

Rencontres nationales de la librairie 2015 - Lille

Matthieu de Montchalin, à la tribune (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

ActuaLitté : La ministre de la Culture Fleur Pellerin a de nouveau appelé de ses vœux la création d'une solution européenne globale pour la vente de livres numériques. Le projet d'Orange, MO3T, a-t-il été enterré, et la solution allemande Tolino est-elle plus susceptible de convenir aux besoins des libraires ?

 

Matthieu de Montchalin : Je ne crois pas que l'on puisse dire que le SLF est plus favorable à telle ou telle solution. Le syndicat a été parmi les premiers partenaires de MO3T, et je me suis beaucoup engagé dans les réunions avec les éditeurs, le ministère, Orange et les équipes de libraires pour que ce projet avance. Je ne crois pas que le projet MO3T soit enterré, mais plutôt qu'Orange est un très grand groupe, avec beaucoup d'étapes de validation avant le lancement d'un projet.

 

Le SLF a également eu des échanges avec Tolino : le système est techniquement très bon, il a fait ses preuves commercialement, mais en termes de coûts, il est quand même très cher pour des libraires indépendants, bien plus que MO3T. Le travail du SLF est de trouver la solution numérique économiquement viable, pas seulement pour les grandes librairies, mais pour des centaines de librairies de taille moyenne, qui pourront alors proposer des ebooks à leurs clients. Nous avons tiré beaucoup d'enseignements de 1001Libraires, qui se retrouvent dans Place des Libraires, ou leslibraires.fr, qui réunissent plusieurs centaines de libraires et qui marchent très bien, à des coûts défiant toute concurrence. Ma propre librairie [L'Armitière, à Rouen, NdR] ne dépense que quelques dizaines d'euros par mois pour être présente sur Internet, et vendre du numérique. Ce qui compte pour le SLF, ce sont des outils mutualisés, pour que toutes les tailles de librairies puissent accéder aux documents, et pas seulement les plus grandes librairies.

 

Je sais bien qu'il ne s'agit pas de la préoccupation première des libraires du SLF, mais j'imagine toujours une situation où le livre numérique progresserait de 10 % en 18 mois, comme cela s'est produit dans beaucoup de pays, pour finalement représenter 5 à 10 % du marché : le libraire se retournera vers le syndicat en déplorant l'absence de solution. C'est la responsabilité du syndicat d'aider à l'émergence de solutions, avant même que le marché se développe : il n'est pas trop tard, et c'est une chance que nous devons saisir.

 

Qu'apportera, selon vous, l'intervention de Fleur Pellerin vis-à-vis d'Orange, ou d'autres acteurs européens ?

 

Matthieu de Montchalin : La ministre a envie d'accompagner la création d'un grand acteur du numérique en France, qui soit ouvert aux librairies. Les modalités sont encore à définir, comme l'a souligné Fleur Pellerin : va-t-on aller chercher Deutsche Telekom pour implanter Tolino en France ? Orange va-t-il implanter MO3T sur le modèle de ce qu'il s'est fait en Allemagne ? Les différents acteurs européens de la télécommunication vont-ils, chacun sur leur marché, adopter à peu près le même système et faire en sorte que l'on obtienne un grand acteur européen, ce que le SLF appelle de ses vœux ? On ne sait pas vraiment. Ce qui est sûr, c'est que cela doit se décider vite. Il faut qu'à la rentrée de septembre, le groupe Orange donne une réponse claire sur le projet MO3T, oui ou non. Nous avons tous les atouts en main, et je lance un appel à Stéphane Richard : dites-nous si le groupe Orange va au bout de son projet MO3T : les libraires seront à vos côtés si c'est le cas, parce qu'il s'agit d'un excellent projet.

 

L'autre annonce ministérielle de ces Rencontres, c'est l'allongement de l'aide accordée aux librairies par le Fonds d'avances de trésorerie aux librairies indépendantes (FALIB), de un à cinq ans : pourquoi ce laps de temps est-il important ? Les commerces ne risquent-ils pas de se retrouver dépendants de ce fonds ?

 

Matthieu de Montchalin : Les librairies ne seront pas sous perfusion, puisque le FALIB accorde un prêt, et non une subvention, pour restructurer les trésoreries. Quand un libraire a une trésorerie défaillante, il se retrouve, dans certaines périodes de l'année, avec des déficits qui ne lui permettent plus de payer correctement ses fournisseurs. C'est là qu'il y a un risque de cessation de paiement, de fermeture de compte, de rejet de traites, d'inscription Banque de France... Bref, une sorte de spirale infernale, puisque le libraire qui a une difficulté accumule souvent d'autres difficultés. Le FALIB permet, en un temps très court, de mobiliser de l'argent pour passer les échéances. Et comme l'IFCIC (Institut pour le Financement du Cinéma et des Industries Culturelles) est une banque, il est aussi capable de parler avec la banque de la librairie. Il est capable de mettre 50.000 € sur la table, pour inciter la banque du libraire à réaliser le même effort. Ces 100.000 € permettront au libraire de respirer, même si le prêt court terme le conduira à rembourser cette somme.

 

L'IFCIC était auparavant limité à une période de un an pour faire levier avec les autres banquiers. Or, les libraires, experts-comptables, banquiers, qui travaillent sur les bilans des librairies, expliquent qu'un remboursement sur un an ne permet pas toujours de corriger les problèmes. Si l'on étale la durée de remboursement sur 3 à 5 ans, les mensualités sont plus limitées, et le libraire peut travailler avec ses fournisseurs, sur ses frais généraux, pour économiser ces quelques milliers d'euros à rembourser chaque mois. Rembourser 50.000 € d'une traite est bien plus difficile.

 

Le FALIB fonctionne aussi bien pour les petits que pour les grands établissements. Sur les 57 librairies aidées, plus d'une trentaine sont des petites librairies. Ce qui compte, aujourd'hui, c'est de pouvoir étendre la durée de remboursement, pour que l'effet de levier soit plus long : si le FALIB s'engage sur 3 ans, alors le banquier du libraire suivra sur 3 ans.

 

La question des marchés publics et des achats des bibliothèques a été abordée au cours de ces Rencontres : le SLF est-il partisan d'un droit de prêt numérique, calqué sur le fonctionnement du droit de prêt papier, comme le recommande le rapport amendé de Julia Reda ?

 

Matthieu de Montchalin : Sur toutes ces questions, j'essaie de faire attention à ce dont on parle : il s'agit d'un rapport parlementaire, pas d'une directive de la commission. Il faut se méfier, avec le numérique, parce que la vérité d'un jour n'est pas la vérité du lendemain. 

 

En France, nous avons trouvé un accord à moyen terme entre les besoins et les intérêts des uns et des autres, autour de PNB, Prêt Numérique en Bibliothèque, qui ne comporte pas de droit de prêt aujourd'hui. Faut-il ouvrir cette porte-là demain ? Je ne sais pas : il n'y a pas de marché, pas de réalité économique, nous ne sommes pas tout de suite dans une problématique d'urgence. 

 

Le SLF participe à l'EIBF (Fédération européenne et internationale des libraires), et nous sommes très attentifs à tout ce qu'il se passe autour du droit d'auteur et du rapport Reda. Au sein de l'EIBF, nous discutons avec les éditeurs, les représentants des auteurs et des traducteurs, l'Union européenne : très franchement, j'ai l'impression que le rapport Reda a parfois des solutions simples, pour une réalité qui ne l'est pas. Par exemple, quand on affirme qu'il y aura une rémunération des auteurs, cela reste très vague. Je me positionnerai sur ce projet le jour où l'on me montrera précisément ce qu'il peut être : le droit d'auteur, le prix pour le client, le coût pour la collectivité. Si les livres deviennent deux fois plus chers avec un droit de prêt, les bibliothèques n'en achèteront sûrement pas plus, ou le même nombre. Je pense que sur des sujets très juridiques, très techniques, très complexes comme celui-là, il faut favoriser la discussion. 

 

Ce que je n'oublie pas, c'est que la France avec son système PNB est enviée, car c'est le seul pays où les libraires sont dans la boucle pour la vente aux bibliothèques. Ce que le rapport Reda ne dit pas, c'est que ce sont les éditeurs qui vendent directement aux bibliothèques, et prennent donc le risque de déstabiliser le réseau de la librairie, dans pratiquement tous les pays européens. En France, une position d'équilibre a été trouvée, et une charte a été signée par les associations de bibliothécaires, les auteurs, les éditeurs, les pouvoirs publics et les libraires au Palais de l'Architecture, en décembre 2014. Je ne considère pas que la situation à la française ait lésé qui que ce soit. Si la position française doit bouger, cela doit se définir de manière commune, et je pense qu'il faudra discuter entre nous des tenants et des aboutissants.

 

La question qui a beaucoup occupé les confrères libraires belges porte bien entendu sur la tabelle, ce surcoût appliqué par Hachette et Interforum sur les livres français : le syndicat y voit-il le symptôme d'une pression économique exercée sur les librairies ?

 

Matthieu de Montchalin : Il est difficile de porter un jugement à l'emporte-pièce, mais on pourrait effectivement se demander pourquoi certains éditeurs le font, et d'autres non, sans que cela porte préjudice à ces derniers. Ceux qui le font l'expliquent avec un outil de diffusion et de distribution spécifique, qui nécessite une rémunération. Il y a visiblement des évolutions : Volumen est racheté par Interforum, et Interforum respectera les conditions commerciales jusqu'alors appliquées par Volumen, qui n'appliquait pas la tabelle. C'est un signe positif. Je pense que, sur une longue période, nous allons plutôt vers un abandon de la tabelle, parce qu'Internet a vraiment changé la donne, sur ce plan : les lecteurs belges peuvent commander sur Internet, voire franchir la frontière pour aller acheter leur titre, comme en Suisse, et obtenir un prix très intéressant sur un titre similaire.