Entretien avec Sylvie Perez : quand l'amitié devient littérature

Cécile Pellerin - 08.03.2016

Interview - interview - Sylvie Perez - maladie de Crohn


En 2015, Sylvie Perez a écrit J'ai envie de tout un roman singulier, difficile à oublier, à la fois parce qu'il bouleverse, étonne et déstabilise, attache et enthousiasme, retient par surprise.  Lors d'un récent passage à Paris, Sylvie Perez a accepté spontanément de revenir sur cette histoire. Avec sincérité et naturel. Et beaucoup de sympathie. Lisez plutôt, tout cela s'entend. Ardemment.

 

L’origine de cette histoire

 

CP - En quelques mots, que raconte votre livre J’ai envie de tout (Lemieux éditeur, 2015) ?

Sylvie Perez - Pauline (l’héroïne) suggère à son amie (la narratrice) d’écrire un livre sur elle. Le livre raconte trois choses. La vie de Pauline. Le récit qui se construit. Les relations qui lient l’héroïne et la narratrice.

La vie de Pauline – Elle mène une existence baignée de musique, de soleil, de plaisirs en tous genres. Refusant le joug d’une maladie de Crohn apparue à l’âge de six ans, Pauline ne s’est jamais rien interdit. Elle est malade mais elle s’en fout.

La construction du récit - Le roman est ponctué par dix étapes qui révèlent les secrets de fabrication, depuis la proposition de départ, extravagante et inattendue, jusqu’au choix de la scène finale.

Les relations héroïne/narratrice – Des origines séfarades communes, à une demi génération d’écart. L’une est née en Tunisie, l’autre non.

Certains libraires vendent des livres cachés dans un emballage kraft sur lequel ils inscrivent des mots clés. Ici, ils auraient noté : maladie de Crohn, garde à vue, Brésil, amitié, couscous au poisson, Auroville, caisson hyperbare, identité.

 

CP - Quelle a été sa genèse ?

SP - L’initiative est venue du sujet ! Celle que j’appelle Pauline dans le roman m’a un jour dit, comme une boutade, “tu devrais écrire un livre sur ma vie”. Puis elle l’a redit, sur un ton un peu plus posé. Puis encore une fois. J’ai fini par comprendre que ça n’était pas une boutade.

 

CP - Quel était votre but essentiel en écrivant ce livre ?

SP - Je voulais décrire cette femme qui ne s’est jamais imposé qu’une seule contrainte : la légèreté.

Je me méfie de la gravité. Les gens qui s’indignent sont souvent des menteurs. Il me semble que celui qui parvient à se maintenir sur le fil de l’ironie a toutes les chances d’être dans le vrai.

 

CP - Avez-vous pensé au lecteur ?

SP - Tout le temps ! Il ne fallait pas qu’il soit perdu, j’ai pris soin qu’il s’y retrouve entre les différents personnages, lieux, époques. Et puis, le lecteur, on y pense aussi dans la mesure où on n’a pas envie qu’il s’ennuie en vous lisant. Pour ce faire, j’essaye d’éviter les élucubrations.

 

CP - Qu’avez-vous le plus redouté en écrivant ce livre ?

SP - Quand on écrit une fiction, on est seul et libre de ses mouvements. On n’a de comptes à rendre qu’à soi-même (ce qui n’est pas de tout repos, mais enfin, disons qu’on a la maîtrise). A partir du moment où vous racontez des choses vraies, tout est plus compliqué. J’ai envie de tout évoque l’histoire d’une femme qui existe. Tout ce qui a trait au personnage de Pauline est vrai, ou en tous cas rapporté tel que Pauline me l’a raconté, ce qui est encore différent. On peut discuter à l’infini de ce qui est vrai ou pas…

J’ai écrit il y a quelques années un livre d’entretiens avec le comédien et metteur en scène Georges Wilson, qui se souvenait d’histoires extraordinaires. Est-ce qu’il exagérait ou forçait le trait, comment savoir ? Il racontait les anecdotes sous une certaine forme, celle que sa mémoire avait modelée pendant 30, 40 ou 50 ans. Au fond, la façon dont l’histoire est racontée en dit autant sur le personnage que l’histoire elle-même.

Mais, oui, pour revenir à votre question, la difficulté de ce livre tenait au fait d’impliquer quelqu’un d’autre. C’était délicat. En ce sens, il était heureux que l’initiative soit venue d’elle. Cela me libérait d’une part de responsabilité.

 

©Sonia Fitoussi

La forme que prend cette histoire

 

CP - Votre livre raconte en parallèle deux histoires : celle de Pauline et celle de l’écriture du livre (et la vôtre, forcément aussi un peu). Comment avez-vous procédé pour construire (à partir de tout cela) une unité aussi fluide, parvenir à un équilibre et un rythme aussi justes ?

SP - Merci, cela me fait très plaisir ! Effectivement, je ne me suis pas interdit des sauts dans le temps ou dans l’espace, nous sommes au Brésil dans les années 80, puis en Inde trente ans plus tard, retour à Montparnasse fin des années 60, un épisode à Djerba sous l’occupation allemande…

Je me suis attachée à rédiger des chapitres courts. J’ai procédé de façon empirique. J’avais tout de même concocté un déroulé chronologique, document qui me servait de repère si nécessaire. Au fil des relectures, il m’est arrivé d’intervertir des scènes, de tordre la chronologie, de modifier les saisons. Je m’assurais aussi que les personnages secondaires ne soient pas laissés de côté. Et évidemment, Pauline est le motif principal du livre, c’est elle qui en influence les événements autant que le ton.

Pauline est un personnage inspirant dans la mesure où elle propose un mélange intéressant entre tradition et modernité. Elle est à la fois ancrée dans le passé (du fait de son histoire) et totalement ouverte au monde, poreuse (ce qui m’a permis de piocher dans le matériel contemporain, d’évoquer les aspects absurdes et drôles de notre temps).

 

CP - Vous êtes ainsi présente dans ce livre, sans excès. (Discrète et bienveillante) Est-ce facile d’écrire sur soi ?

SP - C’est très désagréable. Mais il m’a semblé que c’était la moindre des politesses, vis-à-vis de Pauline qui se mettait totalement à nu, que de me déshabiller un peu aussi ! Il y a une autre raison pour laquelle je m’inclus dans ce roman. L’histoire de Pauline n’est pas seulement celle d’une femme atteinte d’une maladie de Crohn. C’est aussi l’histoire des Juifs tunisiens, d’un monde qui disparaît (une Tunisie où cohabitaient Juifs, Chrétiens, Musulmans). Si j’allais écrire la vie de Pauline, il fallait que je compose quelque chose autour de cette histoire-là, qui fait le lien entre son destin et le mien.

Mais il paraît que ce roman n’entre pas dans la catégorie “autofiction” dans la mesure où je n’y suis pas le personnage principal. Tant mieux ! “Donner au public des détails sur soi-même est une tentation de bourgeois à laquelle j’ai toujours résisté”, a écrit Flaubert. Disons que je n’ai pas complètement failli à la règle.

 

 

Pauline

 

CP - Aviez-vous, avant même ce projet d’écriture, saisi toute la puissance romanesque de Pauline ?

SP - C’est ce qui m’a motivée pour écrire le livre. Elle a une personnalité singulière.  Excentrique mais sans impudeur. Le tout appuyé sur une grande finesse psychologique.

Du reste elle a suscité l’admiration de nombreux lecteurs. Et même leur affection. Elle est très aimée par un tas de gens qui ne l’ont jamais rencontrée ! J’ai reçu de longs mails de lecteurs. Je suis très touchée par les réactions que suscite ce livre. Pauline aussi bien sûr.

 

CP - Avez-vous redouté le regard des autres, de ceux dont vous parlez notamment et qui accompagnent la vie de Pauline ?

SP - Certains personnages existent, d’autres sont inventés. Pour tous, j’éprouve de l’affection et du respect. Je crois qu’ils l’ont ressenti.

Par écrit, il me semble qu’on exprime mieux un sentiment de tendresse en étant crû voire brutal. Je me suis efforcée que les dialogues comme les scènes ne soient jamais enrobés ou mièvres. Mais ce serait mentir que d’affirmer qu’on ne pense pas au moment où les personnes concernées vous liront. C’est même vertigineux !

 

CP - Pauline suivait-elle votre travail d’écriture pas à pas ?

SP - Pas du tout. Nous ne parlions quasiment pas du projet que nous étions en train d’ourdir. On faisait comme si de rien n’était. C’était très amusant. Mais ça, je le raconte dans le livre.

Elle a découvert le manuscrit une fois terminé. C’aurait été impossible autrement. Il est indispensable que le personnage dont vous racontez l’histoire lâche prise. Et je dois dire qu’elle a joué le jeu d’une façon époustouflante. Elle m’a fait une confiance totale. Peu de gens auraient ce courage.

 

CP - Après lecture du manuscrit, Pauline a-t-elle demandé à modifier certains passages ?

SP - Deux micro-détails. Rien d’autre. Pauline a joué le jeu de bout en bout. Elle n’est pas quelqu’un de frileux ni de soucieux du qu’en dira-t-on. C’est une femme extraordinairement libre. Le roman décrit un personnage correspondant à ma vision de ce qu’elle est. Cette vision ne pouvait pas coïncider point pour point avec l’image qu’elle se fait d’elle-même. Mais elle s’y attendait.

Il n’y a jamais eu de confusion des rôles ou de frustration de son côté ou du mien. Chacune avait sa partition. Elle racontait, ce qu’elle voulait, à sa façon. J’écrivais, ce que je voulais, à ma façon.

 

CP - Au final, pensez-vous que ce livre a pu aider Pauline dans sa lutte contre la maladie ?

SP - Même dès le départ. Dès la première fois où elle a exprimé cette idée que j’écrive un livre sur elle. Elle a toujours vécu à cent à l’heure malgré sa maladie. Sans jamais “plier”, ne se soumettant ni aux diktats médicaux, ni aux inquiétudes de ses proches, ni à quiconque de son entourage. Elle a toujours pris les décisions toute seule (comme souvent avec ces maladies compliquées qui se soignent mal). Mais au moment où elle me suggère d’écrire ce livre, Pauline est rattrapée par le Crohn et c’est un peu comme si c’était une dernière arme contre la maladie. Raconter, reprendre toute l’histoire, s’y retrouver. Donner un sens à sa douleur, un cadre. Chaque épisode, même les plus pénibles, venait enrichir le récit. La douleur était “recyclée”, en quelque sorte. Et puis, bien sûr, ce projet la détournait de l’odeur de l’hôpital.

 

CP - Comment va Pauline aujourd’hui ?

SP - Elle est actuellement en voyage au bord de la mer dans le Tamil Nadu. Ça n’est pas facile tous les jours mais elle se sent mieux en Inde. En guise de réponse, elle fredonnerait la chanson d’Aznavour : “Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil”…

 

 

 

Votre regard et votre travail d’écriture spécifique

 

CP - Est-ce difficile de rendre compte objectivement d’une réalité aussi intime et parfois éprouvante ?

SP - La maladie de Crohn touche à tout ce qu’il y a de plus intime. C’est une inflammation des voies digestives. Autrement dit, tout ce dont on ne veut pas parler. Mais Pauline a une façon directe d’évoquer ses problèmes de santé, à la fois sans complaisance et avec humour. Une façon imagée aussi. “C’est pas un cul que j’ai, c’est un volcan”, “Des fissures, des fistules, des abcès, y a tout ! Mon corps tout entier, c’est un cactus”. Du fait qu’elle invente sans arrêt, son vocabulaire n’est jamais vulgaire. J’ai eu un plaisir fou à retranscrire sa façon de s’exprimer.

 

CP - Avez-vous parfois été freinée dans votre démarche, incapable de tout écrire ? Est-ce qu’à certains moments, vous avez eu peur du voyeurisme ?

SP - Pour tout vous dire, au départ, nous avons utilisé le vrai nom de Pauline. Et c’était bien, car il sonne bien. Mais au dernier moment, j’ai eu peur pour elle. Elle, qui n’a jamais froid aux yeux, était partante pour apparaître démasquée. Nous en avons discuté. Je ne regrette pas notre décision de changer son nom.

 

CP - Votre attention à la douleur va au-delà de la maladie de Crohn et convainc par sa tonalité sensible et vraie. Les mots sont-ils venus spontanément ou bien est-ce le travail d’une longue réécriture (malgré cette expérience intime) ?

SP - Pauline a traversé des moments physiquement et psychologiquement cruels. J’ai décrit cette expérience humaine observée de près. L’empathie était naturelle.

 

CP - Avez-vous besoin d’un postulat de départ très réaliste et proche de votre existence personnelle pour construire un récit ou est-ce spécifique à ce livre ?

SP - Mon roman précédent se déroule en Grèce antique mais à partir d’un canevas historique. Ici, je parle d’un milieu qui m’est plus familier. Il y a aussi une trame réelle. De toute façon, est-ce que tout roman n’a pas pour ambition de décrire une réalité ? Soit de décrire une époque, soit de décrire une expérience humaine, ancrée ou non dans une époque ?

 

 

Et demain ?

 

CP - Ce livre a-t-il suscité d’autres envies romanesques ?

SP - Bien sûr. Fiction pure, cette fois !

 

CP - Quels sont vos projets à venir ?

SP - Un autre roman. Un peu tôt pour en parler.

 

 

A noter enfin que  Sylvie Perez sera présente au salon du livre de Neuilly-Ancelle, le 13 mars prochain de 13h à 19h,  Centre Jérôme Cahen. N'hésitez-pas, la rencontre vous plaira !

 

 

Bibliographie

 

Romans

J’ai envie de tout, Sylvie Perez, Lemieux éditeur, Paris 2015

La Scandaleuse de Périclès, Sylvie Perez, éditions Robert Laffont, Paris 2012.

 

Essai

Un couple infernal : l’écrivain et son éditeur, Sylvie Perez, éditions Bartillat, Paris 2006.

 

Livres d'entretiens

Ces années-là, Claude Lelouch, conversations avec Claude Baignères et Sylvie Perez, éditions Fayard, collection « Témoignages pour l’histoire », Paris 2008.

Le fil d’or, Georges Wilson, conversations avec Claude Baignères et Sylvie Perez, éditions Fayard, collection « Témoignages pour l’histoire », Paris 2007.

 


Pour approfondir

Editeur : Lemieux
Genre : litterature...
Total pages : 280
Traducteur :
ISBN : 9782373440256

J'ai envie de tout

de Sylvie Perez (Auteur)

" Mon amie Pauline voudrait que j'écrive un livre sur sa vie. La Tunisie, l'exil à Paris, les catastrophes, les coups de chance, le Brésil et puis l'Inde, la maladie, les souffrances physiques, les histoires à dormir debout, ça n'a pas arrêté. " Pauline est belle. Sa jeunesse juive tunisienne en fait une Orientale.

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