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Hugh Howey : Silo, ou la tour de Babel dans les profondeurs de la Terre

Nicolas Gary - 04.12.2013

Interview - Hugh Owey - Silo - roman open source


Avant de se lancer dans l'écriture, Hugh Howey a travaillé dans une librairie, sur un campus universitaire. Depuis il est devenu l'un des auteurs autoédités le plus populaires de la planète, avec la sortie de Wool, traduit et publié chez Actes Sud sous le nom Silo. C'est que rendre le jeu de mots en français « c'était complètement impossible », explique-t-il. L'expression idiomatique, « pull the wool over eyes », qui signifie décevoir, ne pouvait se retrouver en français. Peu importe, pour Hugh : le plaisir de voir que son livre plaît est tellement plus important...

 

Très axé sur les réseaux, Hugh s'est constitué une communauté de lecteurs, et interagit énormément avec eux, que ce soit Twitter ou Facebook. Avec plus de 1,3 million de livres numériques vendus - il a conservé les droits - c'est une réussite incroyable, pour cet écrivain qui a commencé avec l'envie, simplement, d'écrire une histoire sur une page web.

 

« Il existe une grande liste de célèbres écrivains qui se sont autopubliés », explique-t-il modestement, mais de nos jours, la technologie et la culture de l'édition font que l'on n'a plus besoin d'imprimer les ouvrages. Plus besoin non plus de payer pour cette impression superflue : la commercialisation numérique, et l'impression à la demande sont des solutions plus efficaces et immédiates. « Je suis très chanceux de m'être mis à l'écriture alors que cette technologie était installée. »

 

C'est probablement la raison pour laquelle il a conservé ses droits : maîtriser l'oeuvre et sa publicité. « Je suis terrifié à l'idée de céder mon livre. Quand nous avons reçu les premières offres des éditeurs, voilà près de deux ans, ils ont voulu changer le titre du livre. » Mauvaise approche - et surtout, mauvaise idée. Avec Actes Sud, Howey inaugure une nouvelle collection, centrée sur la science-fiction, Exofiction. 

 

 

Hugh Howey - Silo

Hugh Howey

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Silo raconte comment un groupe d'humains, survivants dans un monde post-apocalyptique, s'est réfugié dans un silo de 144 étages, aux règles étranges. Un roman qui ressemblerait à une tour de Babel, mais qui s'enfoncerait dans les profondeurs de la terre. « C'est l'idée que, si vous ne pouvez pas communiquer, vous ne pouvez pas travailler ensemble, et donc pas atteindre les étoiles, ou Dieu. » Et le silo sait se montrer intraitable pour que règnent le silence et les non-dits. D'ailleurs, Howey règne dans le livre comme un dieu cruel : sans pitié pour les personnages, il n'hésite jamais à se séparer de l'un d'eux. « Si le personnage doit mourir, il meurt. » Implacable. 

 

Et pourtant, Howey aime ses créatures. « Je suis souvent très touché, émotionnellement, quand je les fais disparaître. Mais dans le monde des comics, on tue les héros, et ils reviennent trois épisodes plus tard. Nous ne sommes même pas tristes qu'ils meurent, parce qu'ils ressusciteront. Pour moi, cela dévalorise le danger dans la fiction. » Parce que c'est là justement, la connexion la plus proche avec le réel : la peur de perdre l'autre, c'est ce qui nous lie, nous relie. « Je ne veux pas que le lecteur se sente en sécurité. Ce n'est pas réaliste. Des choses terribles arrivent, et la vie est ainsi. »

 

 

"Je ne veux pas que le lecteur se sente en sécurité. Ce n'est pas réaliste. Des choses terribles arrivent, et la vie est ainsi."

 

 

Le plus déconcertant, c'est que Hugh vous raconte cela avec un grand sourire : rien de morbide dans ses propos, c'est tout le contraire.  Et plus encore, il est heureux d'apprendre que des fans poursuivent, au sein même de son univers, des scénarios alternatifs, comme des suites. « C'est une sorte d'univers Open Source, un multivers open source où les gens peuvent reprendre et écrire d'autres choses. Je ne peux pas écrire assez pour satisfaire tous les lecteurs, alors si d'autres écrivent à ma place, cela m'aide, et ça divertit les lecteurs. » Comme un retour à l'oralité des contes, et aux images d'Épinal qui en découlent : « On pouvait raconter une histoire, et deux semaines plus tard, en raconter une légèrement différente, plus drôle, plus triste, légèrement modifiée. Et surtout, je crois que nous avons tous une histoire à raconter. »  

 

D'ailleurs, Silo est moins une uchronie, qu'une utopie. Loin de l'oeuvre politique, le roman ne se mesure par à la République de Platon : Howey évoque une lecture sociale, puisque les différents étages sont autant de strates professionnelles. « Ce livre nous parle de nous, en tant qu'humanité, et de la manière dont nous nous comportons individuellement. Ce n'est pas simplement une lutte des classes, car ces gens sont contraints de vivre entre les murs du silo. »

 

Et à vivre ensemble, on en vient à jalouser, envier, convoiter... « Le message de ces trois livres, c'est que nous passons trop de temps en guerre les uns contre les autres, à nous craindre mutuellement, plutôt que de concentrer nos forces. Si nous avions écoulé toutes les ressources investies dans les guerres, nous serions déjà installés sur la Lune, ou Mars. [...] Nous ne pouvons même pas financer un programme spatial pour la NASA, alors que la guerre en Irak a coûté un milliard de dollars, et que nous n'en avons retiré que des ruines. [il marque une pause, et songe] Nous sommes trop obnubilés par notre jalousie, notre peur, notre haine, nos colères, pour alimenter cet espoir. » 

 

 

Hugh Howey - Silo

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

La morale, et la cohabitation, sont pourtant des réflexions essentielles pour Hugh, et principalement la notion de bonheur, qui découlerait d'une forme de liberté. « Si votre idée de la liberté est de jouer de la musique aussi fort que possible, et que dans la maison d'à côté, c'est de vivre en silence, alors vous ne pourrez pas vivre heureux et libres ensemble. C'est un exemple simple, pour une toute petite communauté. Dans Silo, c'est tout une société humaine qui vit autour de ces tensions. Toute liberté dépend de la liberté de quelqu'un d'autre, et donc du bonheur ou du malheur d'un autre. C'est ainsi que nous vivons. Et cela provoque un fameux bazar... »

 

 

"Nous sommes trop obnubilés par notre jalousie, notre peur, notre haine, nos colères, pour alimenter cet espoir."

 

 

Silo montre d'ailleurs des personnages qui assument leurs responsabilités, et endossent une grande charge. « C'est en lien avec l'éducation que j'ai reçue de mes parents. Dans bien des cas, on peut se retrouver dans une situation où l'on a fait une bêtise, et vont en découler des ennuis. Dans ce cas, on peut soit tenter d'enfoncer le clou, et se retrouver plus ennuyé encore, soit se demander ce qui s'est passé, et prendre le taureau par les cornes. » Mais l'humain a du mal à avouer ses erreurs. « Dans mes livres, j'essaie d'introduire cette idée : prendre ses responsabilités, et admettre ses fautes, ne pas chercher des excuses pour se justifier. C'est toute la philosophie de mes livres. »

 

Rapidement plébiscité, le livre a été acheté par Ridley Scott et Steve Zallian, pour une adaptation au cinéma. « Je sais, c'est dingue... mais je ne veux pas en parler. » Quoi ? « Vous savez, les options posées sur des livres pour la réalisation de films, cela arrive tout le temps, mais les adaptations sont moins nombreuses. Alors, si cela se fait, oui, ce sera super, mais j'attends que l'on m'appelle pour me dire ‘Ca commence.'. Mais vous pouvez être certain que je diffuserai sur Twitter les premières images, dès que ce sera le cas. » 

 

Hugh, fasciné par la capitale, aura l'occasion de revenir en France, du 4 au 6 avril, sur Lyon, pour la manifestation Quais du polar. Si vous êtes dans les environs, le rencontrer est une grande expérience. Peut-être vous racontera-t-il l'une des nombreuses vies qu'il a pu avoir, ayant passé dix années sur des bateaux, capitaine sur des yachts ou des voiliers... ou bien vous parlera-t-il de ces cinq dernières années, depuis lesquelles il est écrivain. « Ca aussi, c'est dingue... »

 

Merci à TheSFReader pour son aide

 

Silo, Tome 1, par Hugh Howey chez Actes Sud,