"Il n'y a plus de science-fiction radicale" (Joël Houssin)

Clément Solym - 17.10.2012

Interview - Joël Houssin - Loco - éditions Ring


L'écrivain majeur de la science-fiction et du polar français, Joël Houssin, signe son retour sous le label des éditions Ring, à l'occasion de la sortie de Loco. Salué par la presse américaine comme notre Stephen King national, le créateur du Dobermann revient avec une mordante fresque d'anticipation apocalyptique, réécriture de son premier roman Locomotive Rictus. Les Editions Ring ont misé gros sur la SF à l'occasion de cette rentrée littéraire, entre les publications de la Satellite Sisters de Maurice Dantec et du dernier bébé mutant de Joël Houssin.

 

Fils unique, élevé par ses grands-parents alors que sa mère l'avait abandonné en bas âge, il s'est forgé une expérience dans la rue ou en tant que joueur professionnel et dresseur de chiens nordiques. Joël Houssin se définit lui-même comme borderline. La révolte et les écorchures régulièrement infligées au politiquement correct au travers de son œuvre n'ont pas empêché l'écrivain de marquer les esprits, bien au contraire. Son audace a été par deux fois récompensée par le Grand Prix de l'Imaginaire.

 

C'est par une journée pluvieuse que je découvre la tour d'ivoire de Joël Houssin, à Paris, non loin de la Tour Eiffel. Les lieux sont paisibles, on y est bien accueilli. Un vieux juke-box trône en bonne place dans le salon. Le maître de maison apprécie le rock'n roll, et, non sans sourire, il plaide non coupable tandis que je remarque un disque du groupe ABBA dans l'appareil. On le dit sauvage, mais Joël Houssin ne vit pas seul et semble tout ce qu'il y a de plus sympathique. Au travers de la baie vitrée du 21e étage, la capitale s'étend jusqu'à l'horizon. Vu d'ici, les piétons ne sont pas plus gros que des insectes. La pluie lave les rues, et lui confie apprécier l'orage.

 

Inutile de vous mettre à l'abri, Loco c'est un peu ça : un ciel lourdement chargé de nuages, suivi d'un gros coup de tonnerre et de trombes d'eau venant balayer l'humanité sur leur passage.

 

 

© Didier Cohen

 

ActuaLitté : Avant Loco, vous n'aviez pas publié de livres depuis 1990. Comment expliquez-vous ce long silence radio ?

J'ai été principalement occupé par le cinéma et la télévision... Des séries policières au début, comme le Commissaire Moulin et Navarro, puis Josiane Balasko a fait appel à moi pour son film Ma vie est un enfer. Ensuite, la machine était lancée.

 

Littérature, cinéma, deux exercices différents pour la même passion de l'écriture ?

Au cinéma, j'ai écrit principalement des scénarios, c'est pas pareil que les livres. Dans les scénarios, il n'y a quasiment rien de descriptif, il n'y a pas cette profondeur là. Alors qu'avec Loco, je retrouve un plaisir que j'avais perdu. Au début j'ai trouvé ça très bien, surtout à l'époque de Dobermann [le film de Jan Kounen, NdR], quand il n'y avait pas ce qu'on appelle le politiquement correct. Maintenant on peut plus rien faire sur les écrans, il n'y a plus d'audace, c'est terrible. Par exemple, des producteurs ont demandé d'ôter les mentions liées à la drogue dans la suite du Dobermann qui est en préparation... mais enfin c'est le Dobermann, c'est pas Babar.

 

À quoi est dûe cette censure ? 

Aujourd'hui c'est le business, les diffuseurs ne prennent plus de risques.  Je me demande si le retard sera rattrapé un jour. Quand on voit l'écart qu'il y a entre les productions télévisées américaines et françaises... Aujourd'hui on dirait qu'il n'y a plus que Canal qui fait des trucs en France. Les émissions de TF1 ne s'exporteront pas. Regardez Joséphine, ange gardien, c'est très franco-français.

 

Ce retour au roman de science-fiction, avec Loco, a été entraîné par quelle perspective créatrice ? Une volonté de dépasser cette limite ?

Loco, c'est particulier comme exercice, parce que c'est une réécriture de mon premier roman Locomotive Rictus, paru dans les années 70. Ca a été un vrai plaisir. J'ai relu et j'ai du tout refaire. Un roman pas totalement différent, l'homme que j'étais quand j'avais 18 ans est toujours là, mais il a pris de la bouteille. Un but était peut-être aussi de redécouvrir cet homme-là. Puis j'étais très en colère quand j'ai écrit Loco, c'était un moyen de l'exprimer. Je ne sais pas encore s'il y en aura d'autres après ça.

 

La colère, c'est une bonne source d'inspiration pour un auteur ? L'engagement est-il un sacerdoce à vos yeux ? 

Il y a une colère évidente. je pense que tous les artistes doivent être en colère. On peut pas se dire qu'il n'y a pas d'histoires, que tout va bien, non... on ne vit pas dans le meilleur des mondes. Notre rôle en tant qu'artistes c'est aussi de contrebalancer la politique de l'autruche. Aujourd'hui, on spécule sur les entreprises, on spécule sur les gens aussi. On est dépassé par l'allure du progrès scientifique alors qu'il n'y a pas de progrès en matière d'humanité, du vivre ensemble. On est dans l'ère de la dématérialisation et de la réalité augmentée, ça va vite. Les lois Asimov, c'est aujourd'hui, pas demain.

 

Comment nous présenteriez-vous l'ambiance et la trame de ce nouveau roman ?

Loco est une apocalypse, c'est vraiment la fin du monde. L'homme que nous connaissons va disparaître. La démarche n'est ni pessimiste, ni optimiste. J'ai pas fait le tour de la question, mais j'y pense. L'homme n'est qu'un passage. Des espèces dominantes ont disparu à plusieurs reprises de la surface de la terre, d'autres suivront encore. L'homme est fragile, il suffirait de débrancher la prise. Au début de Loco, la catastrophe a eu lieu, les survivants ne savent pas vraiment ce qui a pu se passer. Un vieux personnage évoque l'idée que le cataclysme aurait été provoqué par les ordinateurs, l'argent, mais derrière tout ça il y a toujours l'homme lui-même... La populace s'est divisée en deux : les irradiés atteints de maladies qui les transforment en véritables mutants, et le peuple autoproclamé Sain, qui s'est replié dans sa ville. Alors forcément, il y a ceux qui ont tout et ceux qui n'ont rien, et avec l'arrivée d'un agitateur, la situation finit par exploser. C'était une situation qui ne pouvait pas durer.

 

La science-fiction, c'est un moyen de prédire le futur en quelque sorte ?

La SF est souvent tournée vers le futur, mais pas vraiment le futur que l'on vit. Pour s'en rendre compte, il n'y a qu'à se rappeler les couvertures de magazines des années 70, qui imaginaient des années 2000 avec des voitures volantes partout... En même temps l'évolution va tellement vite ces dernières 50 années, il faut faire attention quand on écrit ce genre de bouquin. Bernard Werber a fait des conférences là-dessus, sur les éventuels moyens de voir l'avenir, avec des démonstrations brillantes. C'est dans la nature de l'homme. Il y a toujours eu cette aspiration divinatoire, seulement elle évolue à travers les âges et les lieux.

 

 

 

Comment travaillez-vous votre style d'écriture ? Dans quel acide trempe votre  plume pour écrire des phrases parfois très corrosives ?

C'est le style que j'ai... écrire c'est pas juste raconter une histoire. Il ne suffit pas pour moi d'avoir raconté des péripéties. Si je ne suis pas content de la musique, du rythme, je ne serai pas content du reste. C'est une exigence que je n'avais pas quand j'avais 18 ans. Ça s'est développé au fil du temps. Et puis en littérature, le mot juste n'est pas souvent le bon mot. Si vous l'employez, vous risquez de passer à côté de ce que l'on ressent. Le but d'un auteur, c'est d'être compris par le plus grand nombre. Si vous utilisez des mots trop compliqués et obligez le lecteur à sortir son dictionnaire, vous avez perdu cette bataille-là.

 

Il y a des scènes de véritable horreur dans Loco, mêlant l'abominable avec le plaisir sexuel par moments. Un rapport avec les oeuvres du Marquis de Sade ?

Il y a un peu de ça, oui. Sade était lui-même un personnage extraordinaire. Il a été dénigré, il symbolise parfaitement le combat contre la censure. Si y'a vraiment un écrivain qui a eu la rage dans le sang, c'est lui. D'ailleurs il a littéralement fini par écrire avec son sang, sur ses draps ou ses murs de prison parce qu'on lui avait confisqué son papier et son encre. Mais finalement, par le concours de quelques complices, on voyait encore paraître des livres de Sade alors qu'il était emprisonné. J'ai écrit des romans gores aussi, comme L'écho des suppliciés.

 

Après l'apocalypse, l'homme aura droit à une rédemption selon vous ? Le mystère plane dans Loco, le mystique  a t'il sa place également ?

Y'a des personnages religieux dans le livre, mais je n'aborde finalement pas trop cet aspect. Je suis sûrement profondément marqué par les religions judéo-chrétiennes, mais je suis plutôt un... scientiste. C'est peut-être contradictoire mais cette science il faut bien la rattacher à une ferveur. Par contre, je ne suis évidemment pas pour les querelles et toute la propagande religieuses. En ce moment, c'est chaud à ce niveau. Je ne sais pas s'il y aura une rédemption pour l'homme après la fin de Loco, j'ai ajouté ce flou par scrupule. Maurice Dantec, dans son dernier livre, il fait le pari de la conquête spatiale. Il voit un avenir à l'homme mais hors de la terre. C'est un prophète Maurice, c'est vraiment dommage ses soucis avec notre éditeur David Kersan. Dans Loco, j'imagine que tout dépend si l'homme réitère ses erreurs ou non.

 

Comme souvent vos personnages peuvent compter sur un large éventail de drogues pour pallier aux sérieux tracas de leur quotidien. C'est l'horreur de la situation qui les a amenés à la drogue ou plutôt le contraire ? 

Je crois qu'il y a deux manières de se droguer. Dans Loco, la terre est dévastée, y'a rien pour s'amuser. Les survivants sont entourés de monstres dans un univers où n'importe quelle bactérie mutante constitue une menace potentielle. Alors il ne leur reste plus grand-chose, ils se disputent les derniers scorpions grillés en faisant la queue devant les barbecues, alors il leur reste la drogue et le sexe pour passer le temps. Pour les autres, qui cherchent l'avenir en utilisant des hallucinogènes, je sais pas comment ça marche chimiquement, mais j'y crois pas trop en réalité. Le problème des drogues hallucinogènes, c'est qu'elles sont incontrôlables. Et c'est sans compter que chaque individu y réagit différemment. Certains disent que le problème de la drogue c'est surtout quand ça s'arrête. Il y a eu ces expérimentations de LSD sur les armées anglaise et américaine, quand on voit le résultat lamentable d'un point de vue disciplinaire, on se dit que c'est peut-être la solution pour avoir la paix.

 

Dans Loco, l'homme se retrouve opposé à l'animal, au loup plus précisément. Quelle est la place de la métaphore dans votre démarche artistique ? 

Les loups sont des animaux qui fascinent depuis la nuit des temps. Ils se méfient, ils ont besoin de garder toujours une distance de sécurité avec l'homme. Il ne se laisse pas approcher, à la différence des coyotes. Les chiens nordiques, j'en ai élevé par le passé, ne respectent l'homme qu'en chef de meute. Même si je n'écris pas ma propre histoire, il y a toujours des éléments qui se rapportent à mon expérience. L'écriture prend parfois la forme de métaphores mais je ne réfléchi pas trop à cet aspect. Mon style est très loin du surréalisme.

 

Quel regard portez-vous sur la science-fiction d'aujourd'hui ? Vous regrettez l'âge d'or ?

Le problème avec la SF, c'est que les livres et les films sont destinés à un public de plus en plus jeune. La SF existera toujours, mais on voit toujours plus de trucs pour adolescents, des aventures de jeune sorcier ou de gentils vampires par exemple. Y'a des auteurs qui sont capables de vendre des tonnes de livres mais ce n'est plus de la SF radicale.

 

La révolution numérique, le piratage des oeuvres protégées, vous en pensez quoi ?

Il faut vivre avec son temps, le changement est instoppable. Je ne pense pas que la lecture numérique va tuer le papier. Je ne m'y suis pas vraiment mis, mais ça viendra peut-être. Néanmoins faut que les disques durs soient en béton, ce serait horrible de perdre sa bibliothèque du jour au lendemain. Je ne considère pas le piratage comme une menace non plus. Les oeuvres partagées par des passionnés sur les plateformes servent également à promouvoir les oeuvres. Statistiquement les films les plus téléchargés illégalement ne sont paradoxalement  pas exclus des top des ventes. Mais y'a des gens qui défendent leur truc, c'est le même combat que pour la presse papier. Je pense que les livres devraient être moins chers, à 2 euros par exemple il s'en vendrait plus.