Inclood : Langue des Signes et magie des mots pour “des livres inclusifs”

Antoine Oury - 23.11.2016

Interview - Inclood Labo de l'édition - livre langue des signes - Inclood langue des signes


La jeune société Inclood, tout juste créée, a bénéficié du programme d'accélération du Labo de l'édition : Marlène Varnerin et Brigitte Gros, les cofondatrices, proposent des livres illustrés, une application et des animations autour de la lecture destinés à rendre le plaisir de lire accessible aux enfants et adultes sourds, sans exclure les lecteurs non sourds. Une certaine idée de l'édition et de la lecture, que les cofondatrices ont accepté de nous expliquer au cours d'un entretien par mail.

 

ActuaLitté : Qui constitue l'équipe d'Inclood et pour quelle raison avez-vous souhaité créer votre société ?

 

Marlène Varnerin et Brigitte Gros : Nous sommes deux entrepreneuses sourdes, Marlène et Brigitte, passionnées de livres et de multimédia. Nous avons constaté qu’il existe encore très peu de supports de lecture adaptés aux jeunes sourds. La variété éditoriale étant insuffisante, et la richesse de la Langue des Signes doit être valorisée. Non seulement pour les personnes sourdes, mais pour tous. L’innovation numérique nous permet aujourd’hui de proposer ces supports innovants, et c’est pourquoi nous avons eu l’idée de créer la société Inclood, en faveur d’une meilleure inclusion et d’une meilleure acquisition des connaissances.

 

Quels types d'activités autour du livre propose Inclood ? Quel est l'objectif de ces activités ?

 

Marlène Varnerin et Brigitte Gros : Inclood propose deux activités :

 

- édition : Publication de livres illustrés sous notre marque Inclood, accompagnés de l’application du même nom. L’application Inclood se "connecte" aux pages du livre et active une vidéo en LSF correspondante. Ce livre interactif est un support de lecture adapté aux enfants et adultes sourds, dont la langue naturelle est la Langue des signes française. Leur compréhension passe d’abord par le canal visuel et gestuel, avant de se poser sur l’équivalent en français. Bien sûr, le large public, non sourd, s’intéresse à ce type d'édition innovante, qui leur permet de découvrir la Langue des signes autrement. De plus, nous proposons aux éditeurs d’intégrer le concept à leurs publications et de les rendre accessibles à ce public, grâce à notre application.

 

- animation : l’atelier Livres et Langue des Signes, à destination du jeune public sourd, ou entendant, sachant signer. (signer étant le verbe pour « communiquer en langue des signes »). Nous avons organisé jusque là deux ateliers, qui ont accueilli chacun une dizaine d’enfants. L’objectif est de permettre aux jeunes sourds de prendre du plaisir au récit en LSF par le conteur, et de s’approprier le livre ensuite. Le défi est que l’enfant sourd ne se contente pas d’écouter une histoire en LSF, mais aussi qu’il veuille la ramener chez lui, livre en main. L’incompréhension provoque souvent le rejet, il s’agit donc que l’enfant comprenne le sens de l’histoire, pour attirer sa curiosité vers l’objet livre, et en fonction de son âge, vers la lecture du texte en français.

 

 

Inclood proposera bientôt une production éditoriale : sous quelle forme et à quel rythme ?

 

Marlène Varnerin et Brigitte Gros : Nous projetons de publier notre premier livre jeunesse courant printemps 2017, ce livre étant accompagné de l’application mobile Inclood. Il s’agit d’une histoire inventée par un comédien sourd, qui plaît au jeune public. L’histoire, publiée en deux langues (français et Langue des signes française) sur les 2 supports papier et mobile, sera ainsi pérenne. Nous souhaitons ensuite produire 2 à 3 livres par an, l’objectif étant tout de même de proposer la solution aux éditeurs. Sur cet axe-là, il serait possible de proposer 10 à 20 titres traduits en LSF, sur 3 ans.

 

Quel est l'état actuel de l'offre éditoriale à destination des personnes sourdes ou malentendantes ?

 

Marlène Varnerin et Brigitte Gros : Nous parlons d’une offre bilingue, proposant à la fois le français et la LSF. Il existe quelques publications de ce type mais cela reste insuffisant. L’offre actuelle se concentre sur une production traditionnelle de livres avec DVD, ou d’édition 100% numérique. Nous avons constaté que les DVD sont en diminution et que lire devant un ordinateur ou un écran n’était pas privilégié par les parents. Bien sûr, nous proposons également un support numérique mais il n’est pas exclusif. Une fois l’histoire en LSF comprise, l’enfant peut se contenter du livre papier, et « se déconnecter ».

 

Marlène Varnerin et Brigitte Gros

 

Quel type d'accompagnement est nécessaire pour l'apprentissage de la lecture par les jeunes sourds et malentendants ?

 

Marlène Varnerin et Brigitte Gros : L’apprentissage de la lecture pour les jeunes sourds se fait, comme pour tous les autres enfants, à l’école. Pour un apprentissage dans les meilleures conditions, cela se passe dans les écoles bilingues, avec des professeurs sourds. L’enseignement des matières se fait en Langue des signes française, et l’enfant ayant une base langagière solide, apprend ensuite le français, un peu comme une deuxième langue. Ces professeurs, côtoyant les enfants sourds au quotidien, ont besoin de plus de supports de travail, de livres à faire partager aux élèves. Nous travaillons justement avec quelques uns de ces professeurs sur l’élaboration de notre prochain livre. Ensuite, il y a les parents, qui sont également là pour transmettre la passion du livre à leurs enfants. Nous ne nous substituons pas aux parents ni aux professionnels, nous voulons leur fournir des moyens, des livres inclusifs, qui pourront être partagés et diffusés, pour le plaisir de tous.

 

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Les outils numériques peuvent-ils être utiles dans l'apprentissage de la lecture pour ce public ?

 

Marlène Varnerin et Brigitte Gros : L’outil numérique que nous proposons pourra favoriser le plaisir de lire, et donc de l’apprentissage de la lecture par ce public. Nous préférons parler d’acquisition de connaissances, d’histoires, plutôt que de technique d’apprentissage, qui reste du domaine scolaire. Nous devrons évaluer notre solution, mais nous comptons bien sûr un résultat positif.

 

 

Pourquoi avoir rejoint le Labo de l'édition et quelles sont vos pistes de développement ?

 

Marlène Varnerin et Brigitte Gros : Le Labo de l’édition, qui est une structure d’incubation du réseau Paris&Co, nous a permis de clarifier notre idée, de mettre au point notre concept et de démarrer doucement notre activité. Ce lieu nous a semblé propice à notre domaine d’activité et c’était l’occasion rêvée de confronter nos idées à l’univers de l’entrepreunariat. En tant qu’entrepreneuses sourdes, nous avons des difficultés et une perception des choses différentes, ceci dit en tant que personnes sourdes nous sommes tout de même plutôt bien placées pour répondre à certaines problématiques posées par ce public :)

 

Nous sommes en phase d’amorçage, et nous avons lancé notre première campagne de financement participatif sur le site Ulule.

 

Nous souhaitons développer notre équipe, intégrer notamment un développeur ainsi que d’autres profils... et nous installer dans un nouvel incubateur, afin de passer aux phases de développement suivantes. Nous évoquons également les possibilités d’évolution technique avec un avatar en Langue des Signes. Le tout est de faire reconnaître l’utilité du concept d’Inclood, à divers éditeurs, ou tout autre structure souhaitant intégrer la Langue des Signes à leur publications.