Interview : Janne Teller

Fred Ricou - 17.03.2010

Interview - Janne Teller - entretien - Rien


Janne Teller est très connue au Danemark, elle à obtenu le prix du meilleur livre jeunesse par le ministère de la culture danois avec "Rien". Véritable surprise en France, ce livre sur le sens de la vie est certainement l'un des meilleurs de cette rentrée. Janne Teller vit entre Copenhague et Paris, nous avons profité d'une de ses visites pour la rencontrer...

 

Les Histoires Sans Fin : Bonjour Janne. En France, on vous connaît un peu pour deux romans, dont « Rien » qui est sorti à la rentrée aux Editions Panama. Puis-je me permettre de vous demander de vous présenter ?
Janne Teller : J'ai une formation d'économiste. J'ai travaillé pour les Nations unies à New York et en Afrique. J'ai toujours voulu écrire et j'adore la littérature. Je crois que l'on peut dire beaucoup plus de choses avec une histoire qu'avec un article de journal par exemple. Dans les histoires, il y a des univers et c'est ça qui me fascine. Dans mes livres, j'essaye toujours de trouver des réponses ou de m'approcher des choses que je ne comprends pas dans la vie. Dans « Rien », c'est le sens de celle-ci…
Naturellement, je ne trouve pas de réponses directes, mais j'essaie de m'en rapprocher. Dans le roman, je suis à la fois, Pierre Anthon qui se pose des questions sur la vie, mais aussi les enfants qui veulent lui prouver que la vie a un sens. Bien sûr, la façon dont les enfants vont le faire n'est pas très rationnelle, mais, dans l'histoire, finalement, ça devient logique…

L.H.S.F : « Rien », au milieu de la littérature jeunesse que l'on connaît, arrive un peu comme une sorte d'ovni, rien à voir avec ce que l'on a l'habitude de lire. Comment avez-vous démarré cette histoire ?
J.T : D'habitude j'écris pour les adultes, je ne pensais pas pouvoir écrire pour le jeune public. Un éditeur m'a demandé de faire quelque chose pour les adolescents, il a aussi demandé à d'autres auteurs « adultes » d'écrire quelque chose. Au Danemark, il n'y a pas beaucoup de livres pour cette tranche d'âge.
J'ai eu l'idée des quatre premières lignes de Pierre Anthon, que la vie n'a pas de sens et ainsi de suite… je l'ai installé dans l'arbre et je me suis dis : « qu'est-ce que l'on va faire de lui ? ». Je me suis posé les questions que je me posais à l'époque, quand j'avais 14 ans. Moi je n'ai pas d'enfants, ma sœur en a trois, mais comme je ne lis pas de littérature jeunesse, je ne savais pas ce que l'on peut raconter à des adolescents. Mais chaque fois que je croise des jeunes gens, je me dis que chacun porte en lui les grandes questions de la vie. Je me suis toujours posé ces questions, avec ce livre j'ai pu les poser plus simplement et les grandes questions sont simples. Si j'avais dû l'écrire pour les adultes, il m'aurait fallu faire des références philosophiques, et je crois que si l'on fait trop de références, on perd le sujet essentiel. Même pour moi ce livre a été une surprise…

L.H.S.F : Quand Pierre Anthon, au début, parle du sens de la vie et qu'il disparaît sans prévenir personne, on pense forcément au thème du suicide… Est-ce que c'était ce que vous souhaitiez ?
J.T : Non, pas quand je l'ai écrit. Il y a des gens qui m'ont demandé pourquoi Pierre Anthon n'est pas allé se suicider. Je crois que pour lui, la mort non plus n'a pas de sens. Parce que si la mort a un sens alors la vie aussi. En fait, lui veut juste « sortir » de la vie, un peu comme on sort par une porte. Il dit qu'il n'y a rien, et c'est ce « rien » qui fait peur aux autres personnages, c'est un peu comme un fantôme.

L.H.S.F : Les personnages vont très « loin » pour prouver à Pierre Anthon que la vie, ce n'est pas rien, justement, qu'elle a un sens. Au début, ça commence par « une paire de jolies sandales » et ça dérive assez vite. Le lecteur est pris dans une sorte de fascination et de malaise. Quelle était votre intention ?
J.T : En l'écrivant, j'ai ressenti moi aussi un malaise. J'ai essayé d'être réellement dans la tête des enfants et me suis demandé : « Que faire dans cette situation ? Si la vie a un sens, alors, ce n'est rien de se couper un doigt et de le mettre sur le mont de signification. » Et c'est là que les personnages deviennent « extrêmes » dans leur approche du sens de la vie ils ont beaucoup de mal à faire machine arrière. C'est quand ils vont déterrer le cercueil qu'ils se rendent compte qu'ils sont allés trop loin. Ce n'est pas Pierre Anthon qui est à la base de tout ça, c'est aussi le doute qui est en chaque enfant. Mais c'est vrai que je ne voulais pas aller aussi « loin »… Sur ce mont de signification, il y a tous les aspects de la vie : la mort avec le cercueil du petit frère, la nature avec le serpent dans le formol, l'univers avec la lunette astronomique, la religion avec le Jésus en croix…

L.H.S.F : Vous êtes danoise. Avec « Rien » vous avez reçu le prix du meilleur livre jeunesse par le ministère de la culture danois. Avez-vous eu des retours de lecteurs dans votre pays ? Comment le livre a-t-il été perçu ?
J.T : Le livre est sorti en 2000 au Danemark. Au début, comme « Rien » est différent de ce que lisent les ados dans le pays, peu l'ont lu. C'est au fur et à mesure, que le livre s'est fait connaître. Quand j'ai reçu le prix, on en a beaucoup plus parlé. Il y a eu deux approches : des adultes m'ont dit que l'on ne pouvait pas faire lire ça à des adolescents, que c'était trop dur, etc. Et d'autres m'ont dit que c'était exactement ce que les jeunes voulaient lire. Beaucoup de professeurs l'ont fait lire à des élèves et beaucoup ont eu du succès, même avec ceux qui d'habitude ne lisent pas. Maintenant le livre est même retenu pour les examens. Bon, il y toujours une polémique dessus certains adultes pensent encore que ce livre ne doit pas être lu par des enfants. Mais je reçois souvent des lettres de lecteurs qui me disent que ce livre leur a ouvert l'esprit sur le fameux « sens de la vie ».

L.H.S.F : Dans le livre, il y a des images qui sont extrêmement dures, même si le ton de la narratrice raconte tout ceci d'une façon presque détachée. Est-ce que justement cette façon de raconter l'histoire est là pour souligner presque l'absurdité de la situation ?
J.T : Oui, mais ce n'est pas une décision que j'ai prise au départ. Quand Agnès raconte l'histoire, c'est huit ans plus tard après les faits. Elle ne raconte pas ce qui s'est passé à la manière d'un adulte, elle ouvre cette petite boîte avec les cendres et c'est la première fois qu'elle a le courage de raconter ce qui s'est passé cette année-là. Elle le fait avec une grande distance, presque comme si elle n'avait pas été là, sans respirer, elle ne juge pas la situation. Elle sait que c'est très mal ce qu'ils ont fait, mais elle ne peut pas juger, elle était là aussi. C'était nécessaire d'employer ce ton-là, avec de la distance et un peu d'humour, autrement cela aurait été… insupportable (rires).

L.H.S.F : Tout le long, pendant la lecture, je me demandais comment le roman avait été reçu à sa parution, de la part des adultes mais aussi des adolescents ?
J.T : Les réactions sont toutes différentes, mais sont toujours très fortes. Au Danemark, il y a eu une censure de la part d'une région du Nord, très croyante. Lors de l'achat des livres scolaires, cette région a refusé de l'acheter. Au bout d'un moment, le livre a été accepté, mais la première réaction a été : non !
Sinon, en fonction de l'âge des lecteurs aussi, les réactions sont différentes, les plus jeunes veulent juste savoir si Pierre Anthon va descendre de l'arbre et comment les autres élèves vont le faire descendre. Quand ils sont plus grands, les lecteurs comprennent mieux le sens du texte. Je pense que le lecteur type devrait avoir 14-15 ans. Certains professeurs m'ont dit qu'ils ont fait lire « Rien » à des élèves de 12 ans et l'histoire leur est restée pendant 2-3 ans, ils ont continué à y réfléchir.

L.H.S.F : « Rien » a vraiment été la surprise de cette rentrée littéraire, vous allez continuer à écrire pour la jeunesse ?
J.T : J'ai un nouveau projet de livre pour les jeunes. J'ai fait, il y a quelque temps, un petit texte au sujet des réfugiés dans une guerre entre les pays nordiques. J'espère que le texte sera traduit ici, pour que les jeunes comprennent ce que cela fait de tout perdre, de se retrouver du jour au lendemain dans un pays d'accueil dont on ne comprend ni la langue, ni les traditions…

L.H.S.F : Dans chacun de vos textes, il y a un message ?
J.T : Oui, mais ce n'est pas le message que je mets en avant. C'est plus une mise en situation. Je me pose des questions sur des sujets que je trouve importants. À la fin, il y a un message mais ce n'est pas un message direct, politique ou quelque chose comme ça. C'est plus pour faire réfléchir le lecteur….

 




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