'J'ai été un très modeste patriote, mais du bon côté'

Clément Solym - 29.08.2011

Interview - paris - brule - t


Ancien journaliste à Paris-Match et Elle, Claude Brulé est un auteur dramatique de renom depuis 1960 pour le théâtre, la radio, le cinéma et la télévision. Scénariste des Liaisons dangereuses, de Barbarella, d’Angélique, marquise des anges, il a également travaillé sur le film Paris brûle-t-il ?, qui vient de sortir en DVD.

ActuaLitté : Paris brûle-t-il ? est sorti sur les écrans en 1966. 45 ans après, êtes-vous surpris de son succès persistant ?
Claude Brulé : Non, je n’en suis pas surpris, parce qu’il a comme assise un évènement dont l’importance est telle qu’il motive à voir le film. D’autre part, j’ai revu ce long métrage vendredi dernier en ne pouvant que constater à quel point René Clément était un metteur en scène génial. Je le savais déjà, ayant adoré tous ses films, mais vu la complexité du sujet son travail ici est véritablement exceptionnel. Il est bien plus ardu de raconter un évènement que la vie d’une personne, et ce qu’il en a fait est tout à fait remarquable.

Comment avez-vous été amené à travailler sur le projet ?
J’étais en vacance à Saint-Tropez avec ma famille, lorsque j’ai reçu un coup de fil d’un producteur de cinéma, Paul Graetz, avec lequel j’avais failli écrire une série télé sur les prix Nobel de la paix. Il m’a demandé si j’avais lu le livre, si je l’avais aimé, si je connaissais Dominique Lapierre : autant de questions auxquelles j’ai répondu par l’affirmative.
Graetz m’a alors expliqué que Lapierre vivait toute l’année à Ramatuelle, tout près de Saint-Tropez, où je l’ai joint par téléphone pour lui expliquer que Graetz voulait acheter les droits de son livre.
Dominique Lapierre et Larry Collins, qui habitaient à côté l’un de l’autre, se mettent donc en rapport avec Paul Graetz, et le travail commence. J’avais déjà écris à sa demande un chemin éventuel du film, du début à la fin, en 30 pages. Il s’agissait de trouver les grandes lignes du scénario où pourraient s’insérer ensuite les détails tellement divers de cette histoire.

Pourtant, plusieurs co-scénaristes ont composé l’équipe technique ?
Graetz m’a ensuite appelé pour me dire qu’il était en litige avec Jean Aurenche et Pierre Bost, et de m’expliquer que cela pouvait arranger ses affaires si j’acceptais de travailler avec eux. J’ai répondu « pas de problème », car je les connaissais déjà comme de superbes professionnels et techniciens. Nous avons alors composé, pour le mieux, un trio bizarre : Bost, petit homme protestant, mince, rédacteur des publications officielles du Sénat, adorable mais la rigueur même. A coté, une espèce de fou délicieux complètement anarchisant, Jean Aurenche, incroyablement talentueux malgré sa tendance à suivre tous les jupons qui passaient. Un jour que nous travaillions, nous avons buté devant une scène qu’il nous était impossible d’appréhender et de bâtir. Aurenche s’est soudainement levé, nous a demandé un quart d’heure avant de s’absenter. 15 minutes plus tard il est revenu avec des papiers, a lu quelque chose qui n’avait plus aucun rapport avec la scène sur laquelle nous nous échinions, mais ce qu’il avait produit était tellement bien écrit que nous avons choisi de l’utiliser pour remplacer la scène initialement prévue. Cela n’avait pris à Aurenche que 15 minutes, dialogues compris.

Avez-vous eu un rôle particulier dans le trio ?
C’est moi qui, en tant qu’ancien journaliste, était chargé de certaines enquêtes. J’ai notamment travaillé sur les fusillés de la cascade de Boulogne, l’histoire de ce traitre qui a persuadé des mômes de monter dans un camion pour se battre et les a fait se retrouver dans un garage avec des mitrailleuses. Nous avions décidé d’en faire un évènement important dans le film, alors je suis allé voir l’un des pères dont le fils était tombé dans le piège. Cet homme, gardien de prison à la retraite, avait choisi d’habiter un petit pavillon situé devant l’entrée principale de la prison de Frênes. J’y suis allé en ayant froid dans le dos, et lui ai demandé pourquoi il avait choisi d’habiter là. Il s’est levé, a ouvert un tiroir du buffet et en a sorti un révolver avant de me dire : « L’histoire de mon fils me hante, me torture et je me suis juré de tuer comme un chien celui qui ne m’en parlerait pas comme il faut ». De cette manière, nous avons pu donner à René Clément un riche cahier sur cette histoire. Tout était tantôt merveilleusement décrit dans le livre, mais certains épisodes étant davantage décrits par éclipses, il nous a fallu les compléter par des détails, des reportages, etc.

Comment Gore Vidal et Francis Ford Coppola ont-ils rejoint l’équipe ?
Nous répondions à la commande de Paul Graetz et tout se passait très bien lorsque René Clément, déjà très grand du cinéma, est arrivé. Nous lui avons rapporté au fur et à mesure les avancées de notre travail lorsque le producteur français, plein d’ambition mais aux ressources limitées, a très vite reçu des offres d’Hollywood. Ces derniers ont estimé que l’histoire racontée était immense... et ils ont envoyé des américains pour jouer dans la production. Du coup, les écrivains sont restés, mais l’esprit à changé. Car au travers de Seven Art, qui avait déjà toutes les qualités hégémoniques américaines (en faire le film le plus américain possible), des tensions sont apparues. Cela s’est terminé par Aurenche, Bost et moi chez Paul Graetz, expliquant que nous n’aimions pas l’orientation qui s’imposait peu à peu dans le film et que, si nous allions honorer notre contrat, c’était sans figurer au générique. Pour l’anecdote, Paul Graetz, emmerdé par ce qui arrivait, nous a répondu par un mot charmant : « Vous avez 3 jeune enfants, vous n’allez pas les priver de l’orgueil de voir le nom de leur papa en néons géants sur les Champs-Elysées ! ». Ce fut pourtant notre choix.
Concrètement, les gens de Seven Art ont fait venir deux scénaristes à eux : Gore Vidal, copain de Truman Capote, et Francis Ford Coppola, avec qui j’ai de délicieux souvenirs. Je regrette aujourd’hui la rupture américano-française, mais je garde de très bon souvenirs du travail accompli.

Quels ont été vos rapports avec Graetz ensuite ?
Le film a été un énorme succès dès sa sortie. Graetz m’a alors téléphoné pour savoir si j’étais d’accord de venir chez lui pour réaliser un film sur le débarquement. « Passez me voir pour les questions administratives demain au bureau », a-t-il conclu à la fin de la conversation. Mais, le lendemain, il est tombé mort, en ayant donné l’ordre de ne rien lancer sans que sa secrétaire ait été mise au courant… Et elle ne l’était pas.

Vos souvenirs de la Libération de Paris ont-ils marqué votre travail ?
Je n’avais alors que 19 ans et je ne connaissais naturellement, à l’époque, aucun des héros de l’histoire du film. Ce qui m’a aidé est que j’avais été, au lycée, un très, très modeste patriote du bon côté. Avec un petit peu de résistance, j’ai été parmi ceux qui distribuaient à Marseille le journal clandestin Combat et, en montant à Paris, j’ai été approché en khâgne au lycée Condorcet par un gars, Weil, que j’admirais beaucoup. Dans la classe à côté de la notre, enseignait un certain Jean-Paul Sartre... Weil m’a donné un jour rendez-vous pour le surlendemain au quartier Latin : « Si je ne suis pas là à 16h15 tu t’en vas », m’avait-il dit. Mais il n’est effectivement pas venu à l’heure dite. Le lendemain, j’ai su qu’il était venu en retard, par le métro, avec deux révolvers, un pour lui, un pour moi mais que, sentant le danger, il était rentré chez lui. Là, Weil apprit que les allemands menaient une enquête pour effectuer une rafle dans le quartier. Il a alors tiré en l’air et tenté de se frayer un passage dans la cohue avant d’être abattu par la milice... Quant à moi, j’ai ensuite aidé à construire la barricade de la rue de Condorcet, la haine au coeur lors de la libération… Je vivais dans une atmosphère de résistance « modestissime ».

Parmi tous les films sur lesquels vous avez travaillé, quel est votre préféré ?
J’en ai deux : Les liaisons dangereuses avec Jeanne Moreau et Gérard Philippe, de Roger Vadim, où j’ai été définitivement débauché du journalisme. Ca a été la naissance d’une belle et grande amitié puisque, après ce film, Vadim et moi ne nous sommes plus quittés. Puis Rocco et ses frères, où j’ai eu l’honneur de travailler pour et avec Luchino Visconti. J’en ai écrit d’autres que j’aime beaucoup mais ceux là, comme dirait la production, sont des « Paramount ».

Paris brûle-t-il ?, 2 DVD Paramount, 19,99 €.

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