L'Afrique du Sud, petit marché du livre où “chaque point de vente compte“ (Modjaji Books)

Nicolas Gary - 09.03.2017

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ENTRETIEN – Colleen Higgs a ouvert sa maison en 2007, Modjaji Books. À l’époque, elle travaillait pour le Center for the Book de Cape Town. Son premier ouvrage fut... une collection de poésie, avec le livre de Megan Hall, Fourth Child. Reconnue pour la qualité de ses publications, l'éditrice nous raconte le marché du livre en Afrique du Sud.

 

Collen Higgs

 

 

Comment avez-vous commencé votre maison d’édition ?

 

Colleen Higgs : Cette année, Modjaji Books a dix ans : c’est très jeune, mais elle compte beaucoup de belles publications, en dépit de sa taille et de ses ressources limitées. Avec la première parution de Megan Hall, en 2007, nous avons remporté le prix Ingrid Jonker. J’ai décidé de faire de l’édition à temps plein en lisant le livre de Tracey Farren, Whiplash. Je savais que je ne pouvais pas publier ce livre sur mon temps libre, alors j’ai fait un acte de foi, démissionné de mon emploi à temps plein, et publié Whiplash.

 

Farren avait démarché d’autres éditeurs, sans succès : son roman parle d’une prostituée nommée Tess, qui travaille dans les rues de la banlieue balnéaire de Muizenberg. Le livre explore comment elle en est arrivée là, et la manière dont elle parvient à changer sa vie, à travers une série d’événements et de choix. Le livre a été adapté, il est au cinéma depuis février (et a remporté plusieurs prix).

 

Modjaji Books publie les œuvres d’auteures d’Afrique australe, et tente de présenter des livres « fidèles à l’esprit de Modjaji, la reine de la pluie, une puissante force féminine, agissant pour le bien, la croissance, la vie et la régénération ».

 

En temps qu’éditrice féministe, publiant ce type d’ouvrages, nous privilégions la recherche de voix qui ne sont pas entendues, et leur donnons une place dans ce monde. Modjaji estime qu’une œuvre est féministe non parce que l’écriture de son auteure a une approche féministe. Par exemple, nous avons publié une collection de récits personnels de femmes musulmanes, Riding the Samoosa Express.

 

Ce sont des textes racontant des mariages et les suites : nous avons trouvé que la seule existence de ce livre était une façon de présenter la vie de femmes vivant en Afrique du Sud. Et de la rendre plus visible, auprès de ceux qui ne font pas partie de leur communauté.

 

Aujourd’hui, quel est votre positionnement sur le marché d’Afrique du Sud ?

 

Colleen Higgs : Nous sommes un petit acteur en termes de ventes globales, et de chiffre d’affaires. Cependant, malgré notre taille, nous sommes désormais bien connus, localement, et même internationalement – avec la réputation d’un travail de qualité, novateur et important. Des éditeurs plus grands ont repris des tendances développées par notre maison, influencés par nos couvertures et le lettrage à la main.

 

Les choix éditoriaux, centrés sur les femmes, et particulièrement des femmes noires, sont désormais devenus une tendance en Afrique du Sud, alors que, dix ans auparavant, elles étaient très peu publiées. En outre, nos auteurs ont remporté de nombreux prix au cours des dix dernières années, et sont souvent sur les listes. Ils sont invités, dans des festivals littéraires et des événements du pays. On doit pouvoir dire que nous faisons bien les choses.

 

En 2015, pour la première fois, nous avons rejoint l’association nationale des éditeurs, mais après une année, nous avons réalisé que nous ne pouvions pas nous le permettre. Ils décident des frais d’inscriptions sur la base du chiffre d’affaires, et non du bénéfice. Au fur et à mesure que notre CA augmente, notre bénéfice se maintient, c’est-à-dire que nous atteignons le seuil de rentabilité, mais réalisons un petit profit.

 

 

 

Justement, quelles sont les spécificités de l’industrie du livre chez vous ?

 

Colleen Higgs : Comme bien des pays africains, la majeure partie de nos revenus provient de l’édition pédagogique. Une partie bien plus petite – peut-être 25 à 30 %, est liée à l’édition commerciale. Le pays dispose de librairies dans toutes les grandes villes. Mais l’héritage de l’apartheid persiste, car on trouve très peu de librairies dans les petites villes, les zones rurales et les townships.

 

Récemment, le département de l’Éducation du gouvernement sud-africain a décidé de prendre en main le secteur de l’édition scolaire – ce qui a eu un effet négatif sur l’ensemble de l’industrie. De plus, des choix visant à limiter le nombre de manuels scolaires durant la scolarité des élèves, et de cadrer le nombre de livres par éditeurs. L’idée, en partie, est de répartir les ventes vers des nouveaux éditeurs et de les diffuser plus largement.

 

Cependant, cette sélection limitée a eu un impact négatif : ainsi, les éditeurs ne sont pas suffisamment informés des appels lancés par le Département de l’Éducation. Le soutien du gouvernement est faible et aucun effort stratégique n’est là pour inciter les éditeurs à produire des livres qui amélioreraient la démocratie et la bibliodiversité durablement.

 

Tout cela n’affecte pas directement Modjaji Books, mais la fermeture d’imprimeurs et le sentiment généralisé de désespoir dans le secteur touche tous les éditeurs. Au cours des cinq dernières années, le secteur a connu de nombreuses suppressions et pertes d’emplois.

 

Dans le domaine de l’édition commercial, on trouve plusieurs chaînes de librairies – Exclusive Books, CNA, les deux plus importants, ainsi que Bargain Books et Wordsworth. Les petits éditeurs ont du mal à trouver une place dans ces chaînes, et la plupart d’entre nous passe par un distributeur qui dispose d’un compte et acceptera de prendre nos titres. Dans les plus grandes villes, on trouve un ou deux excellents libraires indépendants, comme The Book Lounge à Cape Town, Love Books à Johannesburg et Adams à Durban.

 

Comment envisagez-vous le développement numérique du livre ?

 

Colleen Higgs : Tous nos titres sont disponibles en format numérique, mais à travers notre partenaire African Books Collective. Nous leur envoyons nos fichiers et ils les convertissent. Nous collaborons également avec d’autres organisations, comme Worldreader et Fundza, et partageons nos titres avec eux, tout en recevant un pourcentage ou une somme forfaitaire contre l’utilisation de nos livres.

 

Et qu’en est-il de la contrefaçon ?

 

Colleen Higgs : Nous n’en sommes pas vraiment alertés, même si cela peut arriver.

 

 

Quelles sont les solutions de marketing que vous déployez ?

 

Colleen Higgs : Nous utilisons les réseaux sociaux, Facebook et Twitter, ainsi qu’un blog et un site web.

Nous employons également un spécialiste des relations presse en free lance, avec un mandat pour solliciter les revues, organiser des entretiens, et disposer d’une couverture médiatique. Nous ne pouvons pas nous permettre de faire de la publicité dans les médias, mais il existe encore de l’espace pour les livres et la critique.

 

Notre site web est simple, et nous y vendons directement les livres aux lecteurs. Ce n’est pas notre principale source de revenus, mais elle compte tout de même. Nous vendons également des livres aux auteurs avec une remise de 40 % et ils se chargent de leurs propres événements et vendent les ouvrages en se faisant une marge avec ce commerce. Nous agissons au sein d’un marché relativement petit : chaque point de vente compte.

 

Quels événements privilégiez-vous, pour votre maison ?

 

Colleen Higgs : La Foire du livre de Francfort, celle d’Afrique du Sud et les festivals littéraires locaux – jusqu’aux événements pour chaque lancement de livres que nous publions – comptent. Tous ces instants apportent quelque chose de différent. À Francfort, nous rencontrons des membres de l’Alliance internationale des éditeurs indépendants, et d’autres éditeurs avec lesquels nous avons depuis lié des relations. Nous vendons des droits et nous informons sur ce qui se passe dans le monde de l’édition.

 

À la foire du livre d’Afrique du Sud, nous rencontrons des lecteurs et des gens de différentes parties du marché local, et nous profitons de nouvelles opportunités pour vendre nos ouvrages.

 

Les festivals littéraires locaux donnent à nos écrivains une opportunité, enrichissent leur visibilité et rend possible la rencontre avec d’autres auteurs et des lecteurs, mais également des médias. D’ailleurs, les manifestations locales ont connu une croissance telle, au cours des dix dernières années, qu’on trouve des événements littéraires presque chaque mois.

 

Nous apprécions enfin les lancements, pour célébrer la publication d’une nouveauté, en annonçant à la presse et aux lecteurs intéressés que le livre est disponible. Chaque fois, nous opérons des publications sur les réseaux sociaux et diffusons des photos, ainsi que des extraits des échanges qui ont lieu.

 

Quelles sont vos relations, aujourd’hui, avec les pays francophones ?

 

Colleen Higgs : Modjaji Books propose un catalogue référençant les petits éditeurs africains indépendants, grâce auquel nous avons instauré de bonnes relations avec les éditeurs africains francophones.

 

Nous avons coopéré avec l’Institut Français d’Afrique du Sud, mais, jusqu’à présent, nos échanges restent assez modestes. Nous n’avons pas encore trouvé d’éditeur français pour nos livres. Bien que nous ayons un traducteur qui apprécie beaucoup nos titres, et tente d’intéresser les éditeurs français : pour l’instant, nous n’avons pas trouvé de collaboration possible.

 

Nous avons aussi un agent qui sélectionne chaque année un ou deux de nos livres pour les présenter à des éditeurs en Europe. Cela n’a pas non plus encore porté ses fruits en France, mais nous avons pu vendre des droits à l’Allemagne, par son intermédiaire.

 

réalisé en partenariat avec

l’Alliance internationale des éditeurs indépendants