L'Indéprimeuse : repenser (avec humour) le métier d'imprimeur

Laure Besnier - 29.11.2017

Interview - L'indéprimeuse Imprimerie - Maison Impression - Hamlet Jambonlaissé


ENTRETIEN - Davina Sammarcelli, ou L'Indéprimeuse, est la spécialiste de « l'imprimé inutile » et du « livre illisible ». Parmi ses nombreux faits d'armes : la publication de La Volonté de Puissance en Comic Sans MS de Nietzsche (qui, comment dire, jette un tout autre éclairage sur l'œuvre du philosophe) ou encore la traduction par Google de Hamlet en Jambonlaissé, la meilleure adaptation jamais réalisée de l'ouvrage de Shakespeare, de son nom français, comme chacun sait, Guillaume Remuepoire. 

 

Contactée par ActuaLitté, l'« imprimeuse humoriste » a bien voulu répondre à quelques-unes de nos questions, sur son parcours et son métier, menant une réflexion sur l'activité d'imprimeur, son amour pour la littérature, sa relation avec le papier et son adaptation nécessaire aux réseaux sociaux ainsi qu'aux nouvelles pratiques de découverte et de lecture. 

L'Indéprimeuse, Dessin de Julie Blois

 


ActuaLitté : Comment êtes-vous devenue L’Indéprimeuse ? Quel est votre parcours ?

 

L'Indéprimeuse : Au début, il y avait ce questionnement qui hantait les gens : est-ce que le numérique allait tuer le papier ? Pour moi, qui étais issue de toute une famille d'imprimeurs dans le métier depuis plus d'un siècle, la question était un peu bizarre. En effet, je suis moi-même devenue imprimeuse en reprenant avec ma soeur l'entreprise familiale, et je l'ai fait en utilisant les moyens actuels du secteur, un ordinateur, des logiciels professionnels et une presse numérique. Pour moi, tous ces grands discours sur la mort du papier, ce n'était que des fantasmes !

 

En revanche, en venant à ce métier après mes études d'Histoire de l'Art, j'ai vu combien je pouvais trouver mon compte dans une pratique de l'imprimerie facilitée par le numérique : j'étais et je reste passionnée par dada et les surréalistes, par l’absurde et la Pataphysique... Avec l'histoire de l'imprimerie, d'un côté, et les outils numériques, de l'autre, on peut rêver une nouvelle forme d'imprimerie, avec des exemplaires à la demande, des expériences amusantes ou oniriques, des tests sur écran, des textes sur les réseaux... L'Indéprimeuse est bien née de cela, un rêve d'imprimeuse.

 

Que signifie le nom L’indéprimeuse ?

 

L'Indéprimeuse : Ce nom est l’un des mots-valises que j'invente parfois pour m’amuser. Ne pas déprimer en imprimant. C’est un  hommage à l’univers de Boris Vian et à son pianococktail, je ne sais pas si on saisit que c’est de la même veine, mais moi c’est bien en rêvant à tout ça que j’ai pensé au nom de "L'indéprimeuse". L’Indéprimeuse a une machine qu’elle alimente de toute sorte de choses qu’elle aime : cela va de la lettre imprimée au vin rouge jusqu’à la bouche de Mae West ré-inventée par Salvador Dali.

 

Vous êtes très active sur les réseaux sociaux et vous y êtes très drôle. Peut-on dire que cela fait de vous une « imprimeuse 2.0 » ? N’avez-vous pas trouvé une nouvelle manière, moderne, de mettre en valeur le métier d’imprimeur ?

 

L'Indéprimeuse : Au départ, le projet était d’être riche et puis quelque chose a dû mal s’enclencher et apparemment je suis devenue drôle, mais ce n’était pas mon but.

 

Je ne sais pas si je suis une imprimeuse 2.0... Mais, en revanche, je suis certaine que l’imprimerie est à un tournant, qu’il faut repenser, actualiser, moderniser le métier, mais que les professionnels du papier sont encore bel et bien dans la course.
 


 

Parlez-moi de votre travail. Quelles sont vos influences ? Où trouvez-vous vos idées ?

 

L'Indéprimeuse : Mes années en fac d’art m’ont fait comprendre peut-être une seule chose, fondamentalement : il faut interroger, ré-interroger, réinterpréter, tout et tout le temps.

 

Je vous le conseille : même si vous avez l’impression de l’avoir déjà fait, refaites-le. Le résultat sera toujours différent. Réinterprétez les films que vous avez vus, les livres que vous avez lus, vos certitudes, vos histoires d’amour, votre métier, etc. C’est ma solution pour ne pas être lassée et désenchantée. Je fabrique des carnets dans lesquels je glisse un mode d’emploi. C'est évidemment une rigolade, tout le monde sait utiliser un carnet, mais tout le monde ne sait pas qu’un carnet peut aider à draguer, à être hautement considéré par son entourage ou encore à avoir la paix quand le désir s’en fait ressentir.

 

Mon travail est bien là : réinterpréter le rôle du livre, du papier et de la lecture.

 

Vous utilisez les codes esthétiques du « beau livre ». Pourquoi ce choix ? Quelles techniques utilisez-vous ?

 

L'Indéprimeuse : Je suis un peu déçue quand les éditions considèrent les livres d’humour comme des livres peu sérieux, les couvertures sont souvent peu élégantes, voire ridicules. Je voulais donner de l’humour aux couvertures canoniques de la littérature française (ou du sérieux aux couvertures des livres humoristiques) en usant d’un très beau matériel ; du papier vergé d’art et du papier bouffant mêlé à la sobriété de la mise en page.

 

Pour ce qui est de la technique, j’utilise tout ce que mon atelier peut offrir : impressions offset et numérique, gaufrage ou dos carré collé.

 

Parmi toutes vos créations, laquelle préférez-vous ? Pourquoi ?

 

L'Indéprimeuse : J’ai peut-être un attachement pour les toutes premières… La couverture Ça déborde d’un côté avec le titre coupé. C’est à partir d’une anecdote que l’aventure de L’Indéprimeuse a commencé. J’étais à l’atelier avec mon père. Il était au massicot et me donnait une leçon en insistant sur la concentration et la rigueur qu’il qualifiait de “vertus capitales” pour cette étape… et d’un coup il a loupé sa coupe. Travail bon à jeter, tout a dû être réimprimé en quatrième vitesse ! Après l’énervement ça nous a fait beaucoup rire et j’ai voulu rendre hommage à tout ce travail perdu, à tous ces papiers que tant d’imprimeurs ont dû se résoudre à détruire.

 

Vous êtes connue pour avoir traduit Hamlet de Shakespeare, grâce à Google Traduction, en Jambonlaissé (Ham-let). Comment avez-vous eu cette idée ? Comment vous y êtes-vous prise ?

 

L'Indéprimeuse : Je parlais théâtre avec un ami metteur en scène, et comme il connaît mes goûts, il me parlait de Ionesco et du théâtre absurde, notamment de La Cantatrice chauve où l'auteur de moquait de la méthode Assimil, très en vogue à l’époque et qui ôtait toute beauté à la langue. J’ai pensé très rapidement que l’Assimil actuel était Google Traduction, j’ai réfléchi à un nom de chef d’œuvre impossible à traduire et Hamlet est apparu, j’ai forcé Google, à l’aide d’une espace, à livrer “Jambon laissé" pour Hamlet,  et ensuite j’ai fourni le texte initial à Google. La mise en page n’a pas été simple, Google est très désordonné, mais après un effort j’ai réussi à dompter ce texte et à en faire un livre !


L'Indéprimeuse



Il est possible de vous commander des impressions « classiques ». Est-ce aussi une grande partie de votre travail ?

 

L'Indéprimeuse : Parfaitement ! Je suis une imprimeuse avant tout ! Mon site a un tchat en ligne et une boîte aux lettres virtuelle pour me poser toutes les questions que vous voulez (qui traitent de l’imprimerie n’est-ce pas, ne me demandez pas ce que je pense de Donald Trump ou la recette de l’omelette à la truffe… même si j’ai des réponses à ces deux questions). Je vous aiderai à trouver ce qu’il vous faut et j’essaierai de trouver des solutions pour arriver à vos désirs sans exploser votre budget. J’ai récemment fabriqué des étiquettes avec du cuivre à chaud et j'ai imprimé en très petite quantité un conte de fée qu’une jeune femme avait écrit et qu’elle voulait offrir à son ami. Des travaux très jolis que j’ai adoré faire avec eux.

 

Quels sont les machines et le matériel que vous utilisez ?

 

L'Indéprimeuse : Mon atelier possède deux machines offset quatre couleurs, deux typos et une presse numérique ! J'aime utiliser du papier d'art assez précieux comme du papier vergé, du papier toilé ou encore du papier vélin. Le grand projet de L'Indéprimeuse est bien de rendre hommage à mon atelier et au savoir-faire des imprimeurs et des imprimeuses !

 

Quels sont vos projets pour la suite ?

 

L'Indéprimeuse : Je crois que j’ai attrapé le virus de vouloir tout imprimer… Je réfléchis à d’autres supports que le papier.

 

Réinterpréter les objets de tous les jours avec des mots me plaît énormément, c’est devenu un jeu… j'ai travaillé sur un prototype de chaussette avec écrit “enfin quelque chose qui m’arrive à la cheville”. J’imagine quelqu’un les porter et cela me fait rire. On va voir si tout cela est possible à matérialiser.

 

Vous étiez à Paris pour l’événement « La Fabrique du Père Noël », un pop-up store « géant » rassemblant des créateurs français. Que nous conseillez-vous comme cadeau de Noël parmi vos créations ?

 

Mon cher et tendre Jambonlaissé, ou bien La Volonté de puissance, de Nietzsche en Comic Sans MS, peut-être ! Mais en fait tout ce qui sort de mon atelier trouve grâce à mes yeux... Venez plutôt me voir pour me dire ce que vous, vous préférez ! Et si vous êtes loin, vous pouvez toujours aller sur mon site !

L'Indéprimeuse