La Carte et le territoire fera son entrée dans les oeuvres les plus piratées

Clément Solym - 07.12.2010

Interview - houellebecq - wikipedia - creative


Coauteur de l'étude publiée par le MOTif EbookZ, Mathias Daval, consultant pour la société Edysseus, revient avec nous sur l'affaire Houellebecq-Wikipedia.


ActuaLitté : Pour le moment, le piratage de l'oeuvre de Houellebecq n'est que présumé, la justice tranchera. Mais que démontre ce type de comportement de la part des internautes, en matière d'attente et de demande de livres numériques ?

Mathias Daval : D'abord, il faut replacer le piratage de "La carte et le territoire" dans son contexte : il ne s'agit pas, à proprement parler, d'un acte de piratage habituel, mais plutôt d'un acte « idéologique » en vue de provoquer un débat sur la question de la propriété intellectuelle. (notre actualitté)

Selon l’auteur du piratage, son l'acte a également été motivé par le fait que l'ouvrage de Houellebecq n'avait pas d'offre numérique disponible.

C’est un argument difficilement recevable. En effet, si le livre piraté a été repris et diffusé ces derniers jours par de nombreuses plates-formes illégales (en téléchargement direct comme en P2P), personne ne peut dire quel a été le volume global de téléchargements et donc l’attente du public pour ce fichier numérique spécifique.

On retrouve ici le décalage qui existe entre l'offre et la demande d'ebooks pirates. Les différentes études produites par ElabZ du MOTif montrent que la demande pirate est encore faible et difficilement mesurable. Les pratiques de lecture numérique, peu répandues, font que les volumes de téléchargement, légaux comme illégaux, sont encore extrêmement faibles comparés à ceux de la musique et de la vidéo.

Bien entendu, comme l'a souligné l'étude EbookZ (publiée en octobre 2009), le développement du piratage montre combien il est nécessaire pour les éditeurs de développer une offre numérique légale attractive. Pour autant, dans ce cas d’espèce, rien ne prouve que Monsieur Gallaire n’aurait pas piraté le fichier numérique légal.


ActuaLitté : Comment un éditeur pourrait-il parer à ces infractions ? La vente simultanée du papier et du numérique pourrait-elle avoir une influence ?

Mathias Daval : Encore une fois, ne nous trompons pas de débat. Je ne pense pas que l’existence d’un fichier numérique légal du livre de Michel Houellebecq aurait changé quoi que ce soit à l’acte de Monsieur Gallaire, considérant qu’il le lie à des considérations liées à un usage, qu’il juge abusif, par Michel Houellebecq des textes publiés sous licence « creative commons » de Wikipédia.

Ceci précisé, Elabz a montré combien la qualité de l'offre légale numérique sera essentielle à terme, et cette qualité se mesure selon plusieurs points. Le prix du livre, bien entendu (reste à définir quel est le juste écart entre un livre papier et sa version numérique), mais aussi et surtout les conditions de sa commercialisation : présence de DRM ou non, d'extraits ou de fonctionnalités de visualisation... Dans l'étude « Tableau de Bord n°1 de l'offre numérique » (publiée en juillet 2009), il apparaît ainsi que seulement 37 % des plates-formes de distribution numérique de livres permettent aux internautes d'ajouter des commentaires, 17 % de recommander ou de partager la fiche du livre.

Quant aux éditeurs, il est clair que le calendrier de publication est essentiel. On peut d’ailleurs noter que le Goncourt de l’année dernière, Trois femmes puissantes, disposait d’une version numérique légale dès sa sortie ou presque. Toutefois, la publication simultanée de la version numérique des livres n'aura d'intérêt que si, dans une logique de l’offre, elle rencontre les lecteurs numériques et donc provoque leur achat.


ActuaLitté : Selon vos analyses, où se situe Houellebecq dans les auteurs les plus piratés ? Et la maison Flammarion ?

Mathias Daval : Dans l'étude EbookZ, Flammarion était situé à la 8e place des éditeurs ayant le plus de titres piratés, avec une dizaine de titres différents. Parmi ces titres, la majorité était des ouvrages pratiques (surtout des guides de cuisine). Houellebecq quant à lui n'avait 2 titres piratés ("Extension du domaine de la lutte" et "Les particules élémentaires"), ce qui le situait loin d'auteurs comme Gilles Deleuze, Bernard Werber, Amélie Nothomb ou encore Frédéric Beigbeder (ayant respectivement 13, 11, 10 et 7 titres piratés). Cela s'explique notamment par la taille de la bibliographie de Houellebecq comparée à celle de ces autres auteurs (en 2009, seulement 4 romans, auxquels s'ajoutent quelques essais et œuvres poétiques plus confidentiels).

La mise à jour de l'étude EbookZ, qui paraîtra au début de l'année prochaine, montrera où se situent à l'heure actuelle Flammarion et Michel Houellebecq en termes d'offre pirate. Il est probable que "La Carte et le territoire" fasse son entrée parmi les œuvres francophones les plus proposées en téléchargement illégal sur les différentes plates-formes.


ActuaLitté : Pour ElabZ cette histoire doit être un cas d'école incroyable !


Mathias Daval : Non. Car encore une fois, il s’agit d’un acte idéologique de piratage, revendiqué comme tel et assumé. Ce qui serait intéressant, à présent, ce serait de traquer la circulation de ce fichier numérique, premier à apparaître sur la toile avec un tel retentissement dans les médias traditionnels, dans l’offre numérique globale de livres piratés et de voir en quoi cela influe ou non sur les chiffres de piratage global de Michel Houellebecq et de Flammarion. Je vous donne donc rendez-vous sur le site du MOTif pour les prochaines mises à jour d’ElabZ.