'La francophonie c'est une population qui partage des valeurs et une langue'

Clément Solym - 21.02.2011

Interview - fatou - diome - francophonie


À l’occasion du prix des libraires 2011, ActuaLitté a décidé de rencontrer les trois auteurs sélectionnés afin qu’ils nous parlent de leur livre et de leur vision de l’écriture. Jeudi dernier, c’est avec Fatou Diome, auteure de Celles qui attendent, que nous avons eu le plaisir de discuter…


Si on parlait de littérature francophone ?

Je ne m’occupe pas des étiquettes. Je pense qu’il y a une bonne et une mauvaise littérature et que les auteurs cherchent seulement à faire au mieux quelles que soient leurs origines. Pour moi, la francophonie représente une population qui partage des valeurs et une langue, mais ce n’est pas un critère déterminant. Nous devons revendiquer notre littérature autrement. D’ailleurs, le concept de francophonie tient plus de la politique et de la géographie que de la littérature.

Fatou Diome ©Arnaud Février Flammarion
Il n’y a pas de style francophone, le style est personnel. Je ne connais pas le rôle de ma mélanine dans mon écriture. Pour moi, il n’y a aucune différence entre Hemingway et Senghor : ce sont tous les deux de très grands écrivains. La littérature francophone c’est la littérature des opprimés. La quête identitaire que l’on s’entête à y voir est engendrée par la domination.

Mais tout cela ne me regarde pas en tant qu’écrivain : c’est le travail de la critique littéraire de déterminer ces questions. Personnellement, je veux dénoncer l’absurdité des cases : je ne veux pas être rangée dans un tiroir. Vous savez, chez Flammarion mes livres sont classés dans la littérature générale, tout simplement.


À quel public destinez-vous vos livres ?

Je ne choisis pas une cible, ce n’est pas un commerce. Comment peut-on destiner un livre à des gens alors qu’on ne les connaît pas ? Les gens qui me lisent sont tous différents. Encore une fois, ce n’est pas parce que je suis africaine que j’écris pour les Africains. Il y a des Japonais qui me lisent et qui se sentent touchés et concernés par ce que j’écris.


La littérature doit-elle délivrer un message ?

Cela dépend de ce que l’auteur recherche. La littérature doit d’abord être libre. Mais il faut qu’elle dise quelque chose, sinon à quoi servirait-elle ?

On transforme souvent une révolte en création artistique. Pour moi, c’est en quelque sorte ma manière d’être au monde, mais ce que je veux avant tout c’est m’amuser, m’éclater en écrivant. Je ne « dois » rien ; j’écris ce que j’ai envie et comme j’en ai envie.


À l’image de la littérature francophone, existe-t-il, selon vous, une littérature féminine caractéristique ?

Encore une fois, ce sont des cases. Est-ce que je ne suis qu’une francophone et qu’une femme ? La marginalité, on l’accepte ou on ne l’accepte pas. J’ai refusé de me laisser enfermer ; c’est comme ça que j’en suis arrivée là. J’essaye juste de bien faire ce que j’ai à faire.

Être une femme me rend peut-être plus conscience des problèmes des femmes, mais là encore, si les hommes voyaient leurs droits bafoués, je me battrais tout autant pour eux. Et si j’étais un homme, je m’intéresserais tout autant aux problèmes des femmes. Ce que je veux, c’est défendre les injustices. Il faut juste voir les difficultés humaines où elles se trouvent, quels que soient le genre et l’origine. De toute façon, comme disait Simone de Beauvoir, tout cela n’est qu’un « accident génétique ».


Quelles relations entretenez-vous avec les librairies ?

Je vais aux rencontres qu’organisent les libraires, même si je suis un peu casanière. Vous savez je n’aime pas beaucoup la foule, mais je pense que le livre ne dit rien sans les lecteurs, donc je vais les voir par respect et par gratitude envers eux. Et puis je vais les voir pour rendre le dialogue possible et prolonger la réflexion, car on ne peut pas tout mettre dans un livre.


Avez-vous un avis sur le numérique ?
Je pense que le numérique est un mouvement irréversible de l’Histoire. C’est une évolution à laquelle on ne peut rien. Il faut juste veiller à ce que les droits de chacun soient respectés, mais il serait inutile de lutter contre ça.

J’aime l’objet livre, son odeur et son toucher, je ne pense pas que je pourrai m’en passer. Mais le numérique représente aussi la démocratisation de la connaissance et des savoirs, y compris dans des lieux improbables. Je ne suis pas pour l’interdiction égoïste des téléchargements, etc. Vous savez, au Sénégal, j’encourage ceux qui ne peuvent pas s’offrir mes livres à en faire des photocopies, par exemple. L’important n’est pas de toucher des droits ; l’important c’est d’être lu.


Retrouvez Celles qui attendent, neuf ou d'occasion