"La littérature numérique montre que le texte n'est pas qu'un texte"

Nicolas Gary - 16.01.2013

Interview - Alexandra Saemmer - littérature numérique - textes numériques


Un cycle de conférence sur les différents aspects du numérique est actuellement organisé par le Centre du livre et de la lecture en Poitou-Charentes en partenariat avec la Ville de Poitiers, la médiathèque François-Mitterrand, l'Espace Mendès-France, l'université de Poitiers, la Fondation Calouste Gulbenkian (Portugal).Les rencontres ont lieu entre le 22 novembre 2012 et le 14 février 2013 pour continuer d'explorer les mutations induites par le numérique dans l'univers du livre et de la lecture.

 

Ces conférences se déroulent en partenariat avec ActuaLitté.

 

 

ActuaLitté : Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?  

 

Alexandra Saemmer : Je suis enseignante-chercheur en Sciences de l'information et de la communication à l'Université Paris 8. Pendant ma thèse en littérature française, donc à la fin des années 90, j'ai commencé à m'intéresser à la littérature numérique. J'ai immédiatement été fascinée par le nouveau potentiel d'expression qui s'ouvrait à travers la jonction entre textes, images, vidéos, hyperliens et éléments animés, à la surface observable de l'écran.

 

J'ai voulu explorer ce potentiel en tant que chercheur, et en tant qu'auteur. Plus tard, j'eus la possibilité de rejoindre le laboratoire Paragraphe à l'Université Paris 8, où cette littérature numérique s'expérimente depuis de nombreuses années. Depuis l'année dernière, je suis directeur adjoint du Labex Arts-H2H : la relation entre les formes artistiques, le numérique et les médiations humaines se trouve au centre des axes de recherche de ce laboratoire d'excellence.

 

 

ActuaLitté : La littérature numérique présente pour vous quatre niveaux, expliquiez-vous en avril 2011, lors d'une conférence de l'Atelier français. Quels sont-ils, et vers quoi tendent-ils ?

 

Alexandra Saemmer : En effet, la littérature numérique me semble caractérisée par quatre composantes principales :

1. L'animation textuelle : Les lettres et les mots se mettent en mouvement, et ce mouvement rentre dans une relation potentiellement signifiante avec le sens du texte.

2. Le programme : Le programme informatique agit, même si le lecteur ne voit pas son action sur l'écran. D'ailleurs, le programme n'est pas forcément exécuté de la même façon sur n'importe quel ordinateur, ce qui rend cette littérature foncièrement fragile, voire éphémère.Certaines animations qui duraient une vingtaine de minutes dans les années 80, passent aujourd'hui sur l'écran en quelques secondes, et deviennent quasiment illisibles – un problème pour la préservation, mais aussi un défi pour les auteurs qui font du caractère éphémère de leurs œuvres un principe esthétique fondamental.

3. L'interactivité : Une troisième caractéristique de la littérature numérique est l'interactivité : le texte devient manipulable sur l'écran ; nous pouvons cliquer dessus, déplacer des lettres et des mots, insérer nous-mêmes des contenus…Se créent donc des relations potentiellement signifiantes entre le texte manipulable, le texte généré par notre geste, et le geste de manipulation lui-même.

4. Le multimédia : La quatrième caractéristique de la littérature numérique concerne son caractère multimédia : la littérature numérique expérimente souvent avec une fusion entre le texte, l'image fixe et animée, et le son – caractéristique qui rapproche cette littérature des arts plastiques. 

 

 

ActuaLitté : Lire, écrire, penser et conserver le numérique sont des pans très complémentaires. Mais la conservation ne reste-t-elle pas primordiale, pour assurer la transmission - surtout qu'elle est le seul acte qui ne découle pas directement de la pratique artistique ?

 

Alexandra Saemmer : Oui, un objet culturel est souvent défini par sa permanence. La littérature numérique est, comme je viens de l'expliquer plus haut, caractérisée par sa fragilité technologique : les systèmes d'exploitation et les programmes changent, et beaucoup d'oeuvres littéraires numériques ne pourront sans doute pas être conservées telles quelles. Cet aspect rapproche la littérature numérique des arts de la scène, des arts de la performance. Et l'on peut donc s'inspirer de ces arts pour trouver des solutions de préservation. À mon avis, cette préservation passera en grande partie par la documentation sur l'oeuvre : des images, des témoignages de lecteurs, des captures d'écran... 

 

 

Alexandra Saemmer

 

 

ActuaLitté : Qu'appelez-vous « écritures visuelles », titre de vos ouvrages, en collaboration avec Monique Maza ? (dans lequel j'ai découvert avec un plaisir gourmand la notion de métaphore animée !)

  

Alexandra Saemmer : La littérature numérique montre par excellence que le texte n'est pas qu'un texte : Au centre de beaucoup de productions se trouve en effet la question de la "matérialité" du texte et de son support. Cette matérialité se trouve notamment explorée à travers des aspects visuels, et à travers des caractéristiques littéralement "touchables" (pensons aux "hyperfictions"...).

 

La question de savoir comment différents médias de communication affectent la signification dont ils sont éventuellement porteurs, est vraiment centrale dans la littérature numérique expérimentale.

Que devient donc le texte sur une page-écran numérique ?

 

Pour certains auteurs, la réponse est radicale : le médium devient le message. Le texte sur écran se libérerait enfin du poids de la signification en devenant matière à "regarder" et à "manipuler" : il deviendrait signe avant-coureur d'une époque « post-alphabétique ».  

 

D'autres auteurs avancent plus prudemment, de façon plus subtile. Ils montrent plutôt comment le texte est trituré, travaillé par sa matérialité numérique en devenant par exemple animé ou manipulable, faisant appel à nos sens et à notre sensualité sans que son existence ou sa lisibilité se trouvent fondamentalement mises en question. 

 

 

ActuaLitté : Aujourd'hui que le marché du livre numérique émerge, on voit apparaître deux dimensions : la commerciale, motivée par la production de fichiers homothétiques, qui est passablement balbutiante. L'autre, artistique, exposé par des artistes comme Philippe Boisnard, qui explose littéralement. Que pensez-vous de cette dualité ?

 

Alexandra Saemmer : Je ne perçois pas cette dualité telle que vous la décrivez. Je vois plutôt se dessiner un grand nombre d'espaces d'hybridation, dans lesquels la littérature numérique s'expérimente aujourd'hui : dans des livres plus ou moins "augmentés" par du son, de la vidéo ou de l'image ; dans des blogs littéraires où des auteurs partagent textes et photographies "instantanés" avec d'autres auteurs et lecteurs ; dans des performances où le texte se transforme en effet en matière plastique... nous vivons une époque formidablement excitante, une époque où ces formes ne sont pas (encore) stabilisées.

 

 

ActuaLitté : On vous présente comme une universitaire en quête d'une grammaire et d'une stylistique du livre numérique : parlera-t-on un jour prochain d'un poétique de l'ebook - et quelle serait-elle ?

 

Alexandra Saemmer : Je ne parlerais aujourd'hui plus tellement d'une grammaire, mais  d'une rhétorique, dans laquelle j'inclus la poétique comme champ d'expérimentation des limites : limites fluctuantes, bien sûr, qui sont intimement liées à nos attentes et habitudes face au texte numérique.

 

 

Et sur les (judicieux) conseils d'Alexandra Saemmer, quelques liens pour suivre le fil

 

Anthologie de la littérature numérique européenne :
http://anthology.elmcip.net/
Recueil de la Electronic literature association :
http://collection.eliterature.org/1/
Revue canadienne bleuorange :
http://revuebleuorange.org/