Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

La Matière noire contre-attaque : déploiement de matière grise

Damien Magne - 21.01.2014

Interview - Matière noire - éditeur numérique


Editeur 100 % numérique, les éditions La Matière noire ont débuté leur carrière l'année passée avec plusieurs règles et consignes de vie appréciables. Tant que des oeuvres se dégage une certaine poésie, la maison est prête à lire, étudier, et travailler les textes. Pour ActuaLitté, Damien Magne a réalisé un entretien avec Victorien Duval, responsable de la publication. L'éditeur examanie  tout type d'ouvrage de fiction à caractère littéraire: roman, nouvelle, conte, poésie. un seul mot d'ordre, on le répète : « Qu'il s'en dégage une certaine poésie. » À découvrir.

 

 

Damien Magne : Pouvez-vous, pour commencer, expliquer les raisons pour lesquelles vous avez fait le choix d'une maison d'édition 100 % numérique ? 

 

Victorien Duval : L'avenir de la lecture passe, à mon sens, par le numérique. Nous sommes toutes et tous de plus en plus connectés et passons de nombreuses heures derrière nos écrans. Nous lisons d'ores et déjà énormément en numérique, la littérature va petit à petit y trouver toute sa place. Il n'est pas question de remplacer le livre traditionnel, il est question de choix, d'offre et de diversité. Au contraire de ce que peuvent dire les maisons d'édition traditionnelles, les coûts engagés dans la fabrication du livre numérique sont bien moindres que dans l'édition papier. J'y vois la possibilité de proposer des ouvrages différents qui ne trouveraient pas preneur dans l'édition traditionnelle pour des raisons purement économiques. Pourtant, ces œuvres méritent qu'on s'y arrête. Le choix d'éditer en numérique s'est donc imposé à moi : des coûts de production raisonnables, la possibilité d'être très largement distribué dans un grand nombre de librairies en ligne, cela permet d'être moins préoccupé par les intérêts commerciaux et de se consacrer en priorité à ce qui est le cœur de la littérature : l'œuvre. 

 

D.M. : Nous y sommes. Les détracteurs du numérique n'ont de cesse de parler du plaisir du papier alors que pour l'essentiel, la plupart de leurs lectures (hors littérature) est sur écran : info, recherche d'une définition, d'une recette de cuisine, etc. Aucun de ces détracteurs ne tient ce discours pour 99 % de la presse écrite passés au numérique et particulièrement pour un journal comme Médiapart qui n'est jamais passé par la case « papier ». Cette posture relève de la mauvaise foi voire même du conditionnement pavlovien. Nous retrouvions le même discours lorsque le CD remplaça le vinyle et lorsque le CD fut détrôné par le téléchargement. Sur ce point, ne pensez-vous pas que les « gros » éditeurs et des cohortes de lecteurs « traditionalistes » usent d'une communication — actuellement — à dire que les auteurs publiés par le 100 % numérique ne sont en fait que des écrivains de seconde zone, des médiocres qui ont été rejetés par les « écuries » de prestige que sont les éditeurs historiques, se rabattant sur des « petits » haras pour canassons boiteux ?

 

V.D. : Les grosses maisons sont des lobbys puissants. Elles protègent leurs petits et avancent leurs arguments en ce sens. Ils jouent de leur influence et on peut difficilement les blâmer. Simplement ils prennent le problème à l'envers et on pourrait effectivement penser que les précédents dans d'autres domaines, comme la musique, devraient être de meilleur conseil. La question n'est pas de savoir si le numérique prendra son essor, la question est de savoir à quel rythme. Ils ont tous les atouts pour être les meilleurs dans le numérique comme ils le sont dans l'édition traditionnelle et n'en font rien. Je crois que l'avenir leur donnera tort et il ne sera peut-être pas si simple de faire machine arrière. Pendant qu'ils perdent leur temps à raconter des bêtises, le monde avance sans eux. 

 

Pour notre part, nous n'avons pas à rougir des auteurs présents à notre catalogue, ils sont tous admirables, il suffit de les lire pour s'en convaincre. 

 

 

 

 

D.M. : Venons-en à votre catalogue qui s'étoffe à un rythme qui privilégie le qualitatif au quantitatif. Vous avez commencé à éditer en avril 2013 avec un objectif affiché : défendre des écrits poétiques. Au fur et à mesure, vous avez intégré divers auteurs écrivant de la fiction. Pourriez-vous nous parler de vos choix ? Qu'est-ce qui fait « vibrer » le lecteur que vous êtes ? 

 

V.D. : D'une part, la poésie, oui. Elle est pour moi inhérente à la vie, son essence même. Elle nous définit et nous raconte qui nous sommes. Elle est partout et prend des formes très variées. Ce qui m'intéresse est de la découvrir selon les sensibilités de chacun, selon la lecture qu'en font les auteurs : quelle est leur vision du monde, une fois passée par le prisme de leurs émotions ? Les textes de fiction que nous proposons peuvent paraître à première vue assez éloignés de la poésie, mais elle y est bien présente, d'une manière ou d'une autre. 

D'autre part, le second moteur de mes choix est la musique qui se dégage d'un texte. J'aime qu'il soit marqué d'un rythme, d'une mélodie qui lui est propre. Très marqué par le Rock, j'ai tendance à privilégier les textes « qui cognent sur les fûts » et usent de la saturation. 

 

D.M. : Grâce à une diffusion à l'échelle planétaire, les éditeurs pure player sont à même de se faire connaître rapidement et massivement. Parallèlement à ces facilités liées à Internet, quels sont vos rapports avec les libraires « traditionnelles » qui, pour nombre d'entre eux, connaissent d'énormes difficultés face à des géants tels qu'Amazon, la Fnac.com et toutes les plateformes d'achat de livres mises en place par les fabricants de mobiles ?

 

 

V.D. : Pour ainsi dire aucun rapport. Nous avons mis en place la carte e-livre il y a quelque temps. Cette carte est une représentation physique d'un livre numérique et contient un code de téléchargement permettant de télécharger le livre numérique représenté. Ce concept de carte est né du besoin de nos auteurs d'avoir un support physique pour leurs ouvrages, dans le cadre de rencontres avec leurs lecteurs, de salons ou simplement pour diffuser leurs livres auprès de leur entourage. Cette expérience s'est révélée concluante pour cet usage-là. La suite logique d'une telle aventure serait de rendre ces cartes disponibles auprès des libraires, afin de leur permettre de jouer leur rôle de prescripteur dans l'écosystème du livre numérique, qui pour l'instant leur échappe. À l'exception d'une librairie, nous avons essuyé de nombreux refus, et ceci quand les libraires prennent au moins la peine de nous répondre. 

Toutefois, nous ne tirons pas conclusions hâtives, d'autres expériences de ce type se mettent en place et l'idée semble progresser. Mais il reste tout à fait regrettable de voir des libraires camper sur des principes du type « les livres numériques ne sont pas des livres », alors que des efforts sont faits pour que l'on puisse travailler ensemble et qu'ils ont tant de peine à joindre les deux bouts en ces temps difficiles. Les usages et les pratiques évoluent, je crains que les libraires ne subissent le même sort que les disquaires en leur temps. 

 

Pour autant, la librairie en ligne n'est pas la panacée. Les boutiques en ligne se contentent pour la très grande majorité de mettre les best-sellers et quelques nouveautés en avant. Je ne vois pour l'instant que bien peu d'initiatives dans le sens de la prescription, du véritable conseil au lecteur. Il y a donc un coup à jouer à mon sens. 

 

 


 

 

D.M. : Cette lente descente aux enfers des libraires ne semble pas véritablement comprise par les pouvoirs publics qui mettent l'énergie du désespoir pour tenter de lutter contre des goliaths de la diffusion littéraire. Aucun prix littéraire n'intègre des auteurs 100 % numérique, aucun magazine littéraire classique ne traite de ce sujet. Pourtant La matière noire est forte d'un travail soigneux, une accessibilité indiscutable et une proposition d'œuvre de qualité. Certains éditeurs s'ouvrent à des ouvrages érotiques afin de mettre un peu de beurre dans les épinards. Vous avez fait d'autres choix très ambitieux et qui secouent les habitudes de lecteurs. Pouvez-vous nous parler de Short Stories Etc. et de projets à venir ? 

 

V.D. : Short stories etc. (http://www.short-stories-etc.com) est un mode d'édition alternatif. Le principe est de proposer un livre perpétuel, riche, varié, plein de surprises et de découvertes, écrit par un grand nombre d'auteurs venant d'horizons différents. Short Stories Etc. est inspiré des magazines littéraires en ligne d'outre-Atlantique et de l'attrait d'un certain nombre de lecteurs pour la nouvelle et les formats courts. Short Stories Etc. propose donc 3 nouvelles de 3 auteurs différents tous les mercredis. 

Chaque parution de trois nouvelles peut être téléchargée aux formats ePub et Mobipocket/kindle (sans DRM ni Watermark, bien évidemment), mais peut aussi être lue en ligne. Nous avons apporté un grand soin au site Internet dédié. Il s'adapte à tous les écrans (ordinateurs, tablettes et smartphones) et la lecture se révèle particulièrement aisée. Nous espérons que la possibilité de lire en ligne encourage ceux qui ne s'en sortent pas encore bien avec les formats numériques, à s'intéresser à la création numérique qui est chaque jour plus foisonnante. C'est parfait pour lire une nouvelle ou deux dans les transports ou à tous les moments où l'on a quelques minutes devant soi. 

 

Le premier numéro est paru récemment et est offert, pour que chacun puisse se faire une idée du fonctionnement du site. Les numéros suivants sont disponibles sous abonnement : à l'année, au semestre et au mois, avec des petits cadeaux supplémentaires pour les abonnements les plus longs. C'est un projet ambitieux qui rencontre déjà du succès.

 

Pour ce qui est de nos autres projets, nous en avons naturellement quelques-uns en développement, nous allons notamment proposer un de nos ouvrages traduit en langue anglaise auprès des lecteurs anglophones. Pour le reste, il convient de garder la surprise !

 

D.M. : Une telle initiative, mais aussi les choix éditoriaux de votre maison me font penser à l'effervescence littéraire des années 50-60. Je pense même que cela est sans doute l'aube d'une nouvelle ère rendant à la création foisonnante ses lettres de noblesse. À ce titre, La matière noire propose autant des livres payants que des livres gratuits. Vous parlez même de « produits d'appel ». Ce terme connoté et sans doute maladroit laisse entendre que ces publications gratuites peuvent être des créations de seconde classe. Je provoque bien sûr. Pourriez-vous nous parler de cette spécificité de l'édition numérique ? 

 

V.D. : Les ouvrages gratuits chez nous sont : soit le premier volume d'une série de livres, comme dans le cas de « Fragments » de Olivier Noel qui s'inscrit dans une trilogie ou, une œuvre collective comme « Attention, contenu sensible », recueil de textes écrits par les auteurs présents au catalogue de la maison. Vous comprenez bien dès lors qu'il ne s'agit en aucun cas de productions de seconde classe, ce serait véritablement contre-productif. Non, il s'agit de susciter l'envie d'aller plus loin et de faire découvrir nos auteurs, leur écriture, leur univers.

 

Ces ouvrages sont très largement téléchargés, l'on peut donc penser qu'ils sont de bons petits ambassadeurs et un moyen sympathique d'attirer les lecteurs. Dans quelle mesure ces ouvrages sont réellement lus est une autre question. Pas autant que ce que l'on serait tenté de penser : on télécharge un ouvrage, car il est gratuit puis on l'oublie vite dans les méandres de sa liseuse ou de sa tablette.

C'est dommage, car il règne effectivement une certaine effervescence autour du numérique chez de nombreux auteurs. Ils repoussent leurs limites, essayent de proposer des choses nouvelles et souhaitent bien sûr être lus. Les ouvrages gratuits y participent, mais je m'interroge : dans quelle mesure ? 

 

 

 

 

D.M. : Quel est votre politique en terme de DRM, ne craignez-vous pas le piratage ?

 

V.D. : Dès le départ, nous avons proposé des ouvrages sans verrous numériques de quelque sorte. L'expérience de lecture doit être la plus ergonomique possible. Les verrous numériques sont contre-productifs, ils embêtent le lecteur et l'empêche de gérer ses livres numériques comme bon lui semble sans que cela lutte efficacement contre le piratage, car il suffit de quelques minutes pour les casser. Nous partons du principe qu'une relation de confiance avec le lecteur est le seul moyen de lutter efficacement contre le partage des livres sur les réseaux. C'est pour les mêmes raisons que nous menons une politique de prix bas : si les livres sont peu onéreux, les lecteurs ont simplement moins envie de se les procurer par des moyens détournés. Au-delà de cela, les lecteurs ne sont pas des imbéciles, ils savent pertinemment qu'il faut faire vivre la création pour qu'elle existe. 

 

D.M. : Un ouvrage en particulier pour les lecteurs désireux de découvrir votre catalogue ?

 

V.D. : Pas de titre en particulier, ils sont tous bons. Notez que nous vous dirions difficilement le contraire ! Simplement, avec une grosse vingtaine de titres au catalogue, il y en a forcément un qui vous plaira. N'hésitez donc pas à venir visiter notre site internet. D'autant qu'il s'agit là de création numérique, à l'exception d'un seul titre, vous ne trouverez pas ces ouvrages autrement qu'en numérique !

 

 

Les éditions La matière noire : http://lamatierenoire.net/

Short Stories etc, nouvelles, récits & textes courts : http://www.short-stories-etc.com