“La passion de la littérature a toujours été, en Russie, le fait de l’intelligentsia”

Partenaire - 31.01.2020

Interview - Dina Rubina - journées livre russe - festival littérature russie


Née à Tachkent (Ouzbekistan) en 1953, Dina Rubina écrit des récits depuis l’enfance. Très tôt, elle est publiée et entre à l’Union des écrivains de l’URSS, dont elle devient la plus jeune membre de son histoire. Installée à Moscou, elle collabore à de nombreuses revues littéraires, travaille comme scénariste et signe quatre livres remarqués.


Dina Rubina - Евгения Давыдова - CC BY SA 3.0

 
Elle quitte l’URSS en 1990 pour Israël où elle s’installe définitivement. Ses livres ont été traduits en 39 langues. Parmi ses romans traduits en français : Zoom avant (trad. Yves Gauthier), Les pommes du jardin de Schlitzbuter (trad. Eveline Amoursky), Le syndrome de Petrouchka (trad. Eveline Amoursky), Le double nom de famille (trad. Eveline Amoursky).

Son dernier roman Du côté ensoleillé de la rue (Macha Publishing, 2019, trad. Sophie Lafaille) a reçu le prix Bolchaïa Kniga, le Booker des enseignants et le prix du Fonds Yuri Shtern. Adapté en série télévisée, il est un des romans les plus vendus en Russie. 

L'entretien a été menée dans le cadre des Journées du livre russe et difffusé en partenariat avec ActuaLItté.


Dans quelle mesure la place prise par internet et par les magazines a-t-elle modifié celle centrale occupée jusque-là (à l’époque soviétique) par la littérature ?

Dina Rubina : Cela dépend du groupe d’âge auquel appartient le lecteur. Ceux qui ont été habitués dès leur enfance à lire de la bonne littérature n’ont pas changé leurs habitudes. Quant à la jeune génération, elle passe bien sûr son enfance et son adolescence sur internet, instrument qui remplace tout, y compris la presse people à laquelle il faut se garder d’accorder une grande importance. 

À votre avis, les Russes sont-ils toujours aussi passionnés de littérature ?

Dina Rubina : Hélas, il s’agit là d’un mythe qui flatte l’ego du pays. Il y a quelques jours, j’ai rencontré un haut fonctionnaire responsable de la plus importante maison d’édition de Russie et peut-être même d’Europe, et j’ai été assez choquée d’apprendre que le marché russe de l’édition était tout à fait modeste et équivalait par exemple à celui de la Pologne.

Disons-le clairement, ce que l’on appelle « la passion de la littérature » a toujours été, en Russie, le fait de l’intelligentsia. Nos voisins dans les appartements communautaires, Kolia le serrurier, ou Pacha la patronne avant-guerre de la contrebande à Odessa n’étaient pas vraiment fascinés par la littérature.

L’accès accru des lecteurs russes à la littérature étrangère, qu’elle soit ou non traduite en russe, vous paraît-il se faire au détriment de la place occupée par la production littéraire russe/nationale ?

Dina Rubina : Je ne le pense pas. Quelqu’un qui a l’habitude de lire ne choisira pas en fonction de la langue ou du pays d’origine de l’auteur. De plus, il existe un « temps » pour lire des livres russes et un « temps » pour lire les bestsellers d’écrivains étrangers populaires en Russie. L’important est que l’on ne perde pas cet instinct : parcourir des yeux des lignes de texte.
 
Quelle place les médias audiovisuels russes accordent-ils à la littérature en général et à l’actualité littéraire en particulier ?

Dina Rubina : On serait malvenu de se plaindre. D’après mon expérience, lorsqu’un de mes livres paraît, je dois étudier soigneusement les propositions des médias et les doser savamment. Il y a un certain nombre de critiques littéraires de talent ainsi que quelques radios ou programmes télévisés qui consacrent régulièrement du temps aux nouvelles publications.

Vingt-huit ans après sa disparition, l’Union soviétique est-elle un objet de fiction ?

Dina Rubina : De nouveau, cela dépend de ce que vous avez voulu apporter lorsque vous travailliez à votre livre. Qu’on le veuille ou non, beaucoup de héros de gros romans contemporains sont des personnages nés à l’époque soviétique. C’est qu’il ne s’agissait pas d’un pays issu de l’imagination, mais d’un pays immense qui comptait des dizaines de millions de personnes bien vivantes.

Impossible dans ces conditions, lorsqu’on imagine un personnage et son destin, de s’exonérer des jardins d’enfants et des appartements communautaires soviétiques, des écoles soviétiques, des colonies de vacances, des prisons, des usines.... bref de tout ce qui n’existe plus de nos jours, mais qui a existé pendant soixante-dix ans. 

Vous vivez en province. Quelle influence cela a-t-il sur votre œuvre ?

Dina Rubina : La création littéraire subit l’influence du temps qu’il fait lorsque vous écrivez, de votre humeur, de la nuit passée, de votre querelle avec votre fille, sans parler de tout le reste... Il va de soi que tout ce qui constitue votre vie se reflète dans chacune de vos lignes. Tout jeune écrivain rêve de se trouver à l’épicentre du tourbillon littéraire qu’est la capitale (À Moscou ! À Moscou !). Au fil des ans, on commence à comprendre le charme et la nécessité de la solitude. En général, avec le temps, les personnes sensées tendent à limiter leurs contacts avec autrui, et avant tout avec leurs confrères.

Existe-t-il une littérature fantastique russe et en quoi se distingue-t-elle des autres littératures appartenant à ce genre ?

Dina Rubina : Cela ne me concerne pas. Mes préférences, en termes de lecture, sont très éloignées de ce genre, que les œuvres soient russes ou étrangères.

Les lois du marché imposent-elles, ici comme ailleurs, leurs diktats, y compris en littérature ? Est-il devenu plus difficile de se faire éditer ? 

Dina Rubina : Il va de soi que, ici comme ailleurs, le tirage d’un livre dépend du volume supposé — réel ou hypothétique — de ses ventes. Ce qui n’empêche pas les maisons d’édition de qualité d’éditer de nouveaux auteurs de talent dont les œuvres, tout du moins au début, ne peuvent prétendre à de gros tirages. Les éditeurs prennent ce risque — c’est le seul moyen de réussir : découvrir un nouveau talent plein d’avenir. 

Il est donc tout à fait possible que les règles du marché du livre influent sur de tels écrivains : ainsi, après le succès d’un premier livre à tirage moyen, l’éditeur pourra proposer à son auteur un contrat assez contraignant l’obligeant par exemple à produire un nouveau livre tous les six mois. Il va de soi que la qualité du travail s’en ressentira. En revanche, personne n’osera imposer à un écrivain connu un thème d’écriture ou un calendrier de publication.

Il est donc très important de s’opposer autant que faire se peut aux pressions du monde de l’édition tout en travaillant cependant sans relâche. 

Avez-vous une image du lecteur idéal ? Y pensez-vous avant d’écrire votre livre ou bien après ? Pourriez-vous le définir ?

Dina Rubina : J’ai mon propre lecteur idéal et je l’ai toujours sous la main : c’est mon mari, le peintre Boris Karafiolov dont les tableaux illustrent souvent mes livres, à qui je lis toujours des extraits de mes nouveaux livres, à qui je relis ensuite les textes que j’ai réécrits et en qui j’ai une confiance absolue. Mes lecteurs réels, je les rencontre à la sortie de mes livres, lors de lectures publiques ou de séances de questions-réponses. Et je réponds toujours à leurs lettres. Car je les aime et les respecte.

Quel est votre principal espoir pour la littérature russe contemporaine et quelle est votre plus grande crainte ?

Dina Rubina : Vous posez cette question à quelqu’un sur qui reposent précisément — ou ne reposent pas — ces espoirs. Alors que ce sont les lecteurs et non les écrivains qui doivent s’inquiéter ou non de l’avenir de la littérature. C’est dire que cette question ne s’adresse pas tant à moi qu’aux lecteurs et aux critiques littéraires. Nous autres écrivains nous sommes des poids lourds, des maîtres artisans et, à franchement parler, nous n’avons guère le temps d’étudier ou d’observer la scène littéraire actuelle. Travaille, travaille, et tes efforts seront un jour peut-être récompensés. Et le lecteur y gagnera !

Les Journées du Livre russe 2020 se tiendront les 8 et 9 février 2020 à la mairie du 5e arrondissement de Paris.
 


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