“Le marché de la littérature jeunesse évolue très vite en Chine” HongFei Cultures

Orianne Vialo - 23.09.2016

Interview - HongFei Cultures Chine - édition littérature jeunesse - relation Occident Chine


ENTRETIEN - Le Grand Oiseau en vol, traduction de HongFei, est un nom que porte particulièrement bien la maison d’édition HongFei Cultures. Spécialisée dans la littérature dessinée, elle s’est consacrée depuis sa création à valoriser une certaine production issue des artistes chinois. Des ouvrages légers, même dans leur gravité, HongFei est un éditeur hors norme. 


 

 

ActuaLitté : Quelle est l'histoire de votre maison d'édition ?

 

HongFei Cultures​ : Les éditions HongFei Cultures sont installées en région Centre-Val-de-Loire, à Amboise, depuis janvier 2013. Elles ont été créées en 2007, en région parisienne, par deux associés amis de longue date, l’un né à Taiwan (Chun-Liang Yeh) et l’autre en France (Loïc Jacob). Cette création répondait à notre souhait commun de mettre en œuvre une rencontre de nos cultures respectives qui témoignerait d’un intérêt pour ce qui est autre et qui peut nous porter au-delà de ce que nous sommes sans nous déprécier pour autant. Restait à inviter puis à convaincre un lectorat à nous suivre en faisant, lors de ses lectures, l’expérience d’une notion assez simple, mais souvent mal comprise : l’altérité.  

 

 

ActuaLitté : Quelle est la ligne éditoriale et le cœur de cible des éditions HongFei ? 

 

HongFei Cultures​ : Notre ligne éditoriale s’inscrit d’abord dans un état d’esprit que traduit le nom de la maison, HongFei. C’est un mot chinois qui signifie « grand oiseau en vol ». Nous l’empruntons au poète SU Dongpo (XIe siècle) qui comparait la vie à l’envol libre d’un grand oiseau détaché des traces qu’il laisse sur les montagnes enneigées.  

 

HongFei est une maison d’édition spécialisée jeunesse et interculturelle qui développe une ligne éditoriale singulière valorisant une expérience sensible de l’altérité notamment à travers un rapport à la Chine. Pour cela, nous publions des textes d’auteurs chinois illustrés par des artistes vivant en France, des albums chinois de qualité, ou encore des ouvrages en lien avec la culture chinoise, mais qui, loin de « montrer » une Chine objet de curiosité, invitent les enfants à s’émerveiller autrement. Dans le même esprit et depuis 2009, HongFei publie également des titres sans lien avec la Chine ni par leur auteur ni par leur sujet, mais qui invitent le lecteur à élargir son horizon à travers trois thèmes : le voyage, l’intérêt pour l’inconnu et la relation à l’autre. 

 

Nos publications, essentiellement des albums, sont destinées aux enfants jusqu’à 12 ans et comptent quelques titres plus exceptionnels qui s’adressent à un lectorat plus âgé ou même sans limite d’âge. 

 

 

ActuaLitté : Pouvez-vous indiquer le nombre d’ouvrages à votre catalogue, et le nombre d’auteur.e.s ? Et préciser comment vous choisissez les titres, puis votre travail éditorial avec les auteurs et les traducteurs ?

 

HongFei Cultures​ : À la fin de l’année 2016, le catalogue HongFei Cultures comptera soixante-huit titres signés par une cinquantaine d’auteurs et d’illustrateurs. Au-delà de la cohérence thématique qui caractérise HongFei et justifie d’abord notre choix de publier ou non un projet, nous sommes attentifs, depuis la création de la maison, à développer une politique d’auteurs en nous attachant, par la qualité de notre travail et des rapports humains, des auteurs que nous apprécions.

 

Certains ont publié leur premier livre avec nous et nous les accompagnons depuis. D’autres, avec une notoriété mieux établie, rejoignent notre catalogue sur son tempérament. Quoi qu’il en soit, dans nos relations avec les auteurs, nous envisageons toujours un livre comme une étape possible, jamais comme une fin en soi. Cela est tout aussi vrai pour les auteurs français que pour ceux chinois. 

 

 

ActuaLitté : Comment avez-vous sensibilisé le public français à vos ouvrages ? Et aujourd’hui, quelles sont vos solutions pour faire connaître les publications de HongFei ?

 

HongFei Cultures​ : Le lectorat français est déjà très sensible à notre thématique, l’altérité, et à la culture chinoise présente dans une bonne moitié de notre catalogue. Simplement, ces questions sont encore trop souvent abordées sous un jour exotique et par ethnocentrisme, c’est-à-dire en cherchant dans l’autre ce qui le distingue de nous (jouissance du dépaysement) et qui nous renforce dans ce que nous sommes et qu’il n’est pas (identité exclusive). L’autre en tant qu’il a un visage, un ego, des émotions, l’autre qui nous rend susceptibles d’empathie plus que de curiosité ou de compassion, celui-là reste très peu présent dans la littérature jeunesse qui, au mieux, vise au respect des différences ou, au pire, les déprécie ou les méconnaît. 

 

Loïc Jacob

 

 

Nos choix éditoriaux et la création du catalogue HongFei invitent ainsi à suivre une autre voie, moins portée sur l’idée de la différence et la question de l’identité, que sur les effets favorables de l’expérience et de l’accomplissement à force d’attention, de fréquentation, d’un peu de trouble, de transmission créatrice et de transformation libre. Comment nous y prenons-nous ? Par exemple en empruntant effectivement le regard d’un auteur chinois pour approcher un paysage, une amitié, une qualité humaine plutôt qu’en expliquant à travers une histoire que les Chinois voient « autrement », pensent « autrement », aiment « autrement » et que c’est respectable !  

 

Quant aux solutions pour faire connaître nos publications, elles sont finalement assez simples : veiller sans cesse à la qualité de notre production, tant au fond que dans la forme ; travailler avec notre diffuseur à pérenniser le réseau des libraires qui nous accordent leur confiance et développer des actions auprès de ceux qui ne nous connaissent pas encore ou pas assez bien ; convaincre les prescripteurs de l’intérêt de notre proposition et d’abord du plaisir que les enfants pourraient avoir à lire les livres du catalogue HongFei ; participer à des événements littéraires où nous pouvons rencontrer directement le public.  

 

 

ActuaLitté : Comment avez-vous travaillé, dans les premiers temps, avec les libraires – et quelles relations entretenez-vous aujourd’hui ?

 

HongFei Cultures​ : Dès la création de la maison, nous avons travaillé avec un diffuseur. Mais nous avons accompagné son action en multipliant les rencontres directes avec les libraires à l’occasion de notre présence sur de nombreux salons ou lors de tous nos déplacements, même privés. Aujourd’hui, nous travaillons avec un socle stable de librairies qui reconnaissent la qualité de notre proposition (cohérence du catalogue et pertinence de sa ligne) et apprécient également chacun des titres pour lui-même.

 

Par ailleurs, depuis deux ans, quelques-uns de nos titres ont été récompensés par des prix littéraires de premier plan (Chine. Scènes de la vie quotidienne ; La Ballade de Mulan). Cette reconnaissance a sans aucun doute permis à nos partenaires de mieux repérer les titres concernés et plus largement notre catalogue, et les a donc aidés à les proposer avec plus d’assurance et d’efficacité auprès de leur clientèle, laquelle nous connaît mieux également. 

 

 

​ActuaLitté : Quelles sont vos projections pour l'avenir ? ​

 

HongFei Cultures​ : À court terme, notre avenir, c’est nos 10 ans (octobre 2017). Dans quelques semaines, nous entrerons dans une période de fête en compagnie de libraires, de salons, de partenaires divers rencontrés au fil de neuf années écoulées, et qui souvent nous ont accordé leur confiance très tôt. Pour le reste, nous allons poursuivre avec constance notre travail d’édition et de partage.

 

 

ActuaLitté : Quels changements le rachat de Volumen vous a-t-il apporté​s ? Comment travaillez-vous avec les responsables d’Interforum ?

 

HongFei Cultures​ : Pour l’heure, nous restons surtout attentifs à la situation. Nous travaillons en confiance avec les équipes que nous connaissons bien et qui défendent avec cœur et professionnalisme nos titres, mais il convient sans aucun doute de laisser la transition se faire pleinement avant d’en tirer une conclusion définitive. 

 

 

ActuaLitté : Avec quels éditeurs chinois êtes-vous le plus en relation ? Est-ce à travers eux que vous trouvez la majorité de vos livres ? 

 

HongFei Cultures​ : Même lorsqu’ils sont signés d’auteurs chinois, les livres de HongFei sont très majoritairement des créations originales. Sur près de soixante-dix titres, seuls huit proviennent d’achats de droits et parmi ceux-là quatre seulement sont de Chine ou de Taiwan (et quatre d’Europe). Parmi les titres bien connus de nos lecteurs, Réunis a d’abord été publié par Hsin-Yi Publications (Taiwan) et La Graine du petit moine par Petrel Publishing House (Chine). Nos recherches d’auteurs, de projets ou de titres venus de Chine sont donc indépendants de ces quelques relations.  

 

Chun-Liang-Yeh-hongfei

 

 

ActuaLitté : La France a signé un accord de coopération culturelle avec la Chine : que pouvez-vous en attendre ? Une plus grande proximité, des simplifications pour l’export ? 

 

HongFei Cultures​ : Nous sommes une maison d’édition française. Comme telle, il n’est pas question pour nous d’import ou d’export de produits. Les maisons d’édition échangent des droits entre elles, ou signent des contrats avec des auteurs ou leur agent (quelle que soit leur nationalité). Le développement de nos relations avec des partenaires étrangers, dont ceux de Chine, dépend donc d’abord des projets éditoriaux que nous publions, de leur qualité et de l’intérêt que notre lectorat premier, le public français, leur accorde.

 

C’est sur cette base que nous construisons nos partenariats avec des éditeurs étrangers. Mais bien sûr, nous saluons favorablement toutes évolutions qui facilitent ce type d’échanges, et en l’occurrence cet accord avec la Chine dont, malgré tout, on sait encore peu de choses aujourd’hui.

 

 

ActuaLitté : Comment définiriez-vous l’édition chinoise contemporaine ? Quelles spécificités (graphiques, narratives) émergent en Chine ? 

 

HongFei Cultures​ : Pour nous en tenir à l’édition jeunesse, notre principal domaine de compétence (mais également un des tout premiers segments du marché du livre en Chine), on doit d’abord observer le dynamisme d’un secteur où depuis une décennie la demande grimpe en flèche dans un pays qui compte plus de 350 millions d’enfants âgés de moins de 16 ans. Si bien que, outre les quelques dizaines de maisons d’édition spécialisées jeunesse, la très grande majorité des maisons généralistes s’est attelée à publier pour les enfants. Reste que, là, les compétences font encore parfois défaut tandis que les lecteurs peinent à s’orienter au milieu d’une offre prolifique de qualité très inégale. Cela alors même que la société chinoise accorde une attention croissante à l’éducation et à l’épanouissement des enfants et tandis que l’évolution générale de la situation (augmentation du niveau de vie, urbanisation et nouvelles orientations du système éducatif) accompagne une augmentation des exigences quant à la qualité des livres. 

 

Dans ce contexte, quelques tendances apparaissent, notamment à travers les achats de droits aux éditeurs étrangers : l’intérêt pour l’environnement et les technologies, l’importance du livre documentaire qui abandonne un peu de son caractère pédagogique pour devenir plus ludique, ou encore le livre d’éveil notamment artistique. Mais on note aussi la place qu’occupent désormais certains artistes peintres, parmi lesquels Zhu Chengliang dont HongFei publie certains titres, entrés en littérature jeunesse et qui réussissent à y faire connaître et reconnaître leur talent d’illustrateur. Enfin, alors que de nouveaux talents surgissent, et qu’un peu de temps sera encore nécessaire pour vérifier les véritables tendances du secteur, ce qui est désormais indiscutable, c’est l’importance grandissante que prend la création originale chinoise sur ce marché en extension.

 

ActuaLitté : Quelles sont les différences majeures entre les deux marchés, ​F​rançais et ​C​hinois pour la littérature jeunesse ? L’offre est-elle suffisamment variée ? 

 

HongFei Cultures​ : En France, le marché de la jeunesse, plus ancien et qui a bénéficié de politiques publiques de lecture et de l’engagement fort d’un grand nombre d’acteurs-prescripteurs (librairies, bibliothèques, milieu scolaire, mais aussi salons, associations, etc.), est incontestablement mieux constitué. Mais la situation évolue très vite dans une Chine où, l’offre autant que le lectorat, augmentent et s’organisent. Il est clair que ces marchés se connaissent mutuellement de mieux en mieux. D’ailleurs, il n’est qu’à constater la place que la jeunesse prend dans les salons du livre chinois (Pékin, Shanghai) ou la présence active de l’édition chinoise sur les grandes foires du monde. 

 

 

ActuaLitté : Quel impact la censure en Chine exerce-t-elle sur les livres ou la manière d’écrire des auteurs ? La littérature jeunesse est-elle plus concernée ? 

 

HongFei Cultures​ : Ces questions seraient à poser à ceux qui agissent dans ce contexte et qui, le cas échéant, sont empêchés dans leur création ou leur activité. Le champ thématique de la censure en Chine est assez bien connu, en particulier des Chinois eux-mêmes qui organisent donc leur production en fonction. La jeunesse n’y est pas plus soumise que les autres secteurs. Il est d’ailleurs utile de rappeler qu’en matière de livres pour enfants, en Chine comme ailleurs – sans bien sûr qu’il soit question d’assimiler notre situation en France, par exemple, à celle en Chine – il existe toujours des intentions qui préexistent à l’offre ou à la demande. Le livre pour enfants n’est jamais un livre neutre. Il découle d’un projet que les adultes – ou le cas échéant un État – ont pour les enfants qui formeront la société demain. 

 

 

ActuaLitté : La censure s’exerce d’ailleurs plutôt d’une manière économique : on assiste au rachat de maisons privées par des sociétés gouvernementales. Quelle est votre analyse de cette situation ? 

 

HongFei Cultures​ : La réponse à cette question, comme à tant d’autres concernant la Chine contemporaine, ne peut pas se formuler sans davantage de précisions et sans intégrer une dimension temporelle. Combien de rachats réalisés dans les dernières cinq, dix ou vingt années ? Combien de maisons concernées ? Quelles évolutions notables ? Nous ne connaissons pas suffisamment ces données pour répondre avec sérieux à cette question. Sur ce point, il vaut mieux renvoyer les lecteurs intéressés à des études réalisées par des organismes spécialisés dotés d’un véritable appareil d’analyse du secteur éditorial en Chine. Le Bureau International de l’Édition Française (BIEF), par exemple, consacre régulièrement des études aux marchés des livres dans le monde.