"Les bibliothécaires, garants d'un accès libre au savoir" (ABF)

Antoine Oury - 21.06.2014

Interview - Anne Verneuil - Lionel Dujol - Congrès de l'ABF


Le 60e Congrès de l'Association des Bibliothécaires de France (ABF), Porte de Versailles, survient alors que plusieurs enjeux importants préoccupent les professionnels de la documentation et de l'information. Outre les questions de censure évoquées plus tôt dans l'année, le métier de bibliothécaire lui-même se modifie et s'adapte au gré des échanges numériques. Anne Verneuil, présidente de l'ABF, et Lionel Dujol, membre du bureau national et secrétaire adjoint chargé du numérique, ont évoqué quelques-uns de ses chantiers pour ActuaLitté.

 

 

Quel est l'intérêt, pour les bibliothécaires, de rejoindre l'ABF ?

 

Anne Verneuil : Une association de professionnels, c'est un espace de rassemblement et d'échanges approprié pour tous les bibliothécaires. Nous sommes complètement affranchis des contraintes hiérarchiques, et les échanges professionnels sont menés avec un souci de parité et d'égalité. L'association permet également de regrouper et transmettre des informations pas toujours simples à obtenir, tout en alimentant un débat professionnel qui se développe au-delà de l'ABF. Nos interlocuteurs sont aussi bien institutionnels que partenariaux, et les adhérents trouvent avec l'ABF un soutien face aux problèmes de censure, de pression, de dérives de fonctionnement, ou même pour les concours.

 
Face aux mutations du métier de bibliothécaire, que propose l'ABF ?
 
Anne Verneuil : L'ABF dispense une formation d'auxiliaire de bibliothèque, mais propose aussi aux professionnels des journées et des voyages d'étude, des formations spécifiques dans des colloques, ou encore des échanges de savoir-faire, de compétences et d'informations pour assurer une formation continue. L'adhésion à l'ABF se fait en ligne, sans restrictions, aussi bien pour les salariés que les bénévoles, ou même pour les intéressés.
 
L'association prévoit un déficit de 40.000 € pour l'année 2014, quelle en est la cause ?
 
Anne Verneuil : Cela fait deux ans que l'ABF puise sur ses réserves pour présenter un budget en équilibre. Cette situation délicate n'est pas propre à l'ABF, la plupart des associations professionnelles en souffrent. Cela est notamment dû à une baisse conséquente des financements publics. Il y a trois ans, 100.000 € de subvention étaient versés, nous en sommes à 50.000 € aujourd'hui. Nous espérons conserver cette somme, car l'augmentation n'est pas à l'ordre du jour.
 
Pour répondre à cette situation, nous essayons de maintenir les dépenses pour mener à bien nos missions. En 2013, nous avons réussi à rendre compte d'un budget à l'équilibre, mais avec une option assez pessimiste pour 2014, qui prévoit 40.000 € de déficit. Il nous faut envisager d'autres modèles économiques, et le nombre d'adhérents est évidemment crucial dans cette perspective.
 
 
Anne Verneuil, présidente ABF
Anne Verneuil, présidente de l'Association des Bibliothécaires de France
(ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)
 
 
La ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, a évoqué un ouvrage envoyé aux élus en fin d'année, pour les informer sur les possibilités d'élargissement des horaires d'ouverture. Quel sera, concrètement, son objectif ?
 
Anne Verneuil : Cet ouvrage va être proposé aux élus et à la profession, et concernera uniquement les bibliothèques publiques. Il consistera en un retour d'expérience et en une série de conseils pour pouvoir évaluer le service à augmenter, le personnel nécessaire et la meilleure organisation possible. Les considérations seront objectives, qualitatives et, surtout, chiffrées. Il aidera le bibliothécaire à argumenter auprès des élus pour trouver le service adéquat, nécessitant un élargissement des horaires. Il faudra également mettre en avant les moyens nécessaires, car ouvrir plus, ou mieux, les établissements nécessite des ressources supplémentaires. Il déterminera les tâches réalisables par des personnels relativement peu qualifiés, et les autres, qui resteront l'apanage de bibliothécaires ou d'autres métiers plus qualifiés.
 
De nombreux professionnels ont manifesté leur mal-être, et les difficultés croissantes pour exercer leur métier dans des conditions satisfaisantes. L'ABF surveille-t-elle le respect des droits des travailleurs ?
 
Anne Verneuil : L'ABF est toujours très vigilante sur les conditions de travail, sans toutefois s'immiscer dans le fonctionnement des collectivités. Elle répond toujours aux collègues qui la sollicitent sur ces questions. Ces dernières sont plus l'apanage des syndicats et des organisations salariales, mais il est évident que nous surveillons les conditions dans lesquelles s'exerce le métier.
 
Quelle est la place de l'ABF dans le groupe de travail ministériel autour du prêt de livre numérique ?
 
Lionel Dujol : L'ABF conserve une ligne décidée depuis l'élection de son nouveau bureau, à savoir la réaffirmation du rôle des bibliothèques et des bibliothécaires comme garants auprès des citoyens d'un accès libre au savoir et à l'information. C'est dans cette perspective que nous prenons place dans le groupe de travail autour de la diffusion numérique, où nous soulignons qu'il ne peut y avoir de modèle exclusif, qu'il s'agisse du modèle de diffusion ou du modèle économique. Nous mettons par exemple l'accent sur des modèles de contrôle du droit d'auteur alternatifs, tout aussi légitimes que ceux que les ayants droit mettent en avant, et qui permettent de respecter la législation et la mission de service public. 
 
Les dernières informations sur le modèle de diffusion faisaient plutôt état d'un modèle unique, justement...
 
Lionel Dujol : S'il y a une plateforme d'accès unique, qui ne propose qu'un seul modèle économique, notamment sur la diffusion, cela ne nous convient pas. Aujourd'hui, nous sommes dans un rapport de force qui cherche à imposer un modèle unique. Réaffirmer la mission de service public, c'est aussi souligner que le bibliothécaire ne doit pas être un assistant technique, mais valoriser l'offre en libre accès. 
 
 
60e Congrès de l'ABF - Porte de Versailles
(ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)
 
 
Quels sont les moyens des bibliothécaires face à des hausses de tarif comme celle appliquée par Hachette il y a peu ?
 
Lionel Dujol : La grande difficulté pour les bibliothécaires, c'est que nous sommes dans un rapport contractuel. Avec ce que défend Eblida, l'affirmation d'un droit de prêt du livre numérique, nous avons l'opportunité de sortir du cadre contractuel, ce qui fait qu'un éditeur ne peut pas refuser le prêt d'un livre numérique au sein d'une bibliothèque. Pour le moment, dans un rapport contractuel, nous sommes soumis à des décisions de ce type, totalement unilatérales, qui mettent en difficulté les budgets alloués. 
 
Pourquoi ne pas se tourner vers la diffusion de contenus culturels alternatifs, comme l'autoédition, pour le livre, ou les musiciens indépendants, pour la musique ?
 
Lionel Dujol : Si ce type de contenus sont entrés dans les bibliothèques américaines, il n'y a pas le même degré de conscience que la bibliothèque peut sortir de l'exclusive "offre des grands éditeurs" en France, et qu'elle peut aussi être un lieu de valorisation d'une production alternative. Je pense qu'aujourd'hui, la prise de conscience n'est pas assez importante, du côté des professionnels comme des usagers. L'objectif, c'est d'abord de faire entrer le livre numérique dans les bibliothèques.
 
La déclaration de Lyon, qui rappellera le rôle fondamental des bibliothèques dans l'accès à l'information, sera-t-elle signée par l'ABF ?
 
Anne Verneuil : Cette déclaration est importante, parce qu'elle resitue le rôle des bibliothèques dans l'accès à l'information et à la connaissance des citoyens, en passant en revue les différentes missions des bibliothécaires. À travers le monde, nous sommes confrontés aux mêmes changements, et tenons aux mêmes grands principes. Elle permettra aux bibliothèques de faire front, sur un plan international.