Les éditeurs sont conscients qu'il faut aller vite et réagir

Clément Solym - 06.05.2010

Interview - numerique - livre - culture


Nicolas Georges est directeur adjoint du livre et de la lecture, au Ministère de la Culture et de Communication.

ActuaLitté : Ressentez-vous encore une résistance de la part des éditeurs face au numérique ?
Nicolas Georges : De moins en moins. Vous avez deux types de résistance. Une résistance de principe, qui dit que le papier existera toujours. Et vous avez une résistance qui vient simplement du fait que le numérique est très complexe à comprendre et à mettre en oeuvre. Dans une maison d’édition, ce n’est pas parce qu’on dit « on va numériser nos livres » que les choses vont se faire. Cela suscite des réorganisations profondes des chaînes de productions, avec des questions considérables sur les formats, la conservation pérenne des données, la façon dont il faut s’organiser pour que les fichiers soient ré exploitables dans 5 ans alors que les logiciels et les supports changent. Pour le lecteur garder sa bibliothèque numérique c’est important, pour l’éditeur conserver ses fichiers c’est fondamental. Une grande maison a des collaborateurs compétents et des moyens à la hauteur de l’enjeu. Mais la majorité des maisons plus petites - près d’un millier en France - n’ont ni la technicité, ni les moyens. Il y a là un véritable enjeu. Quoi qu'il en soit, le numérique est là. Les catalogues numériques et l'offre légale progressent chaque jour.
 

Avez-vous des échéances pour l’adoption d’une loi sur le livre numérique ?
Si on ne fait pas la loi en 2010, on ne la fera jamais. Notre calendrier interministériel et interprofessionnel est d’avoir une ébauche de texte d’ici la fin du premier semestre 2010. Une ébauche de texte signifie, en amont, avoir effectué tout le travail de définition des risques, des possibilités, des contraintes juridiques. [NdR : fin juin, selon toute vraisemblance]

La loi en tant que telle est simple : il s’agira d'un texte court, en complément de la loi de 1981 qui resterait intacte. Mais les sujets sont relativement lourds. Par exemple, la question de la territorialité de cette loi, qui, par définition, ne pourra s’appliquer qu’en France. Avec les phénomènes de délocalisation dus au numérique, comment peut-on imposer aux acteurs étrangers de respecter la loi française sur le prix unique ? C’est complexe. Il faut un texte particulier, qui permette de la souplesse et permette des ajustements si besoin. On donne aussi du temps au marché pour commencer à se constituer. L'avis que nous avions sollicité de l'Autorité de la concurrence est important à cet égard.


On peut sur ce sujet trouver étonnante la vitesse avec laquelle les éditeurs ont changé de vues
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Je me souviens que lors de l’adoption de la loi Hadopi, j’avais signalé au Syndicat National de l’Edition que la loi est transparente du point de vue des contenus : tous sont concernés par Hadopi, y compris le livre, même si les éditeurs n'étaient pas signataires des accords Olivennes. Il s’agit donc d’une opportunité pour les maisons d’édition de se positionner sur le piratage. Je n’ai été confronté qu’à de l’incrédulité.

Aujourd’hui les éditeurs sont conscients qu’il faut aller vite et réagir. Ils prennent enfin position avec de grands acteurs pour se placer sur le net.


L’idée d’une TVA à 5,5 % sur le livre serait incluse dans la nouvelle loi ?
Non, pas du tout. On n’y arriverait pas, les deux dossiers doivent être traités de façon séparée, même s'ils concourent tous deux à l'émergence d'un modèle économique viable pour le livre numérique Le dossier de la TVA, qui se décide à Bruxelles, est compliqué du fait qu'il relève du fédéralisme fiscal. Les dernières négociations communautaires qui ont eu lieu en 2009 ont renvoyé la question à 2015. À cette date une modification considérable sera intervenue : ce ne sera plus la TVA du pays du vendeur, mais la TVA du pays du preneur qui sera appliquée. Les stratégies de dumping fiscal, ouvertement appliquées par certains pays, n’auront donc plus lieu d’être à ce moment-là. Néanmoins, nous ne sommes pas sûrs qu’en 2015 les conditions de négociation nous permettront d’avoir une TVA réduite sur le livre numérique ou sur la presse numérique en général. Sans compter que, dans cinq ans, nous serons déjà tous morts parce que les prises de position du marché seront faites. Il faut donc, comme pour la régulation du prix, intervenir dès maintenant, mais la voie est étroite et difficile à tracer. Dans tous les cas, il ne faut pas mettre trop de choses dans la corbeille de la Commission et si l'on pouvait se limiter au livre, ce serait plus sûr, d'un point de vue tactique.


Est-ce que l’État peut donner l’impulsion pour imposer un format unique du livre numérique ?
Plutôt qu’imposer un format il s’agirait de le normaliser. L’État français est très présent au sein de l’ISO dans les secteurs qui s’occupent de la normalisation de ce type de standards. Pour l’adoption d’un format du type EPUB, dérivé du XML, l’IDPF (le Forum international pour la publication numérique, NDLR) ne serait pas opposé à ce que leurs réflexions puissent trouver une sanction formelle au sein de l’ISO. La France est assez présente dans les groupes stratégiques qui comptent sur le sujet. Nous avons donc les moyens de faire passer les standards actuels du marché sous la forme d’instructions ISO et nous l’envisageons assez volontiers,


Un consensus existe déjà sur le sujet ?
Il me semble, oui, mais cette question des standards ne règle pas tout. La durabilité des standards sur le long, voire très long terme est importante également. Concernant les éditeurs la problématique principale tourne autour de la conservation pérenne des données. Ce sont des fichiers complexes, avec des balisages un peu partout. Réactiver ces fichiers 5 ans après comme le font certaines maisons posent des questions redoutables. Un fichier d’éditeur est un élément complexe à composer, pour la protection, la mise en page… Les éditeurs ne savent pas si, en lançant une réimpression dans dix ans, le fichier sera lu correctement. On ne sait pas ce que les machines liront dix ans après. On a beau parler d’adoption des formats, aujourd’hui ce n’est pas du tout évident.