Les livres et la lecture infusés dans le territoire

La rédaction - 30.03.2017

Interview - lirve lecture territoire - Hélène Glaizes - Sylvia Loiseau


ENTRETIEN – Le prix Voix des lecteurs, orchestré par le Centre du livre et de la lecture (CLL) de Poitou-Charentes, récompense un auteur originaire de cette région. Sa 6e édition s’est ouverte aux lecteurs en situation de handicap et aux lecteurs de la Nouvelle-Aquitaine. Radioscopie avec Hélène Glaizes et Sylvia Loiseau, respectivement directrice et chargée de mission au CLL.

 

 

 

Catherine Lefort – Quelle est la genèse du prix Voix des lecteurs ?

 

Sylvia Loiseau – Il existait depuis 1985 le prix du livre Poitou-Charentes qui récompensait un auteur de la région, choisi par un comité de sélection exclusivement composé de professionnels du livre, pour la grande qualité de son ouvrage.

 

Le Centre du livre et de la lecture souhaitant intégrer les lecteurs dans la boucle tout en maintenant le critère de qualité littéraire, a créé en parallèle la Voix des lecteurs en 2011. Dès l’année suivante, le prix du livre a été abandonné. On est donc passé d’un prix institutionnel, très médiatique, à un prix de lecteurs, toujours aussi qualitatif, mais qui touche un large lectorat. C’est important pour les auteurs, particulièrement pour les moins connus.

 

C.L. – Comment fonctionne ce prix ?

 

S.L. – Le point de départ est le comité de sélection, il est composé de personnes qualifiées : des membres du conseil d’administration du CLL, des professionnels du livre : libraires et bibliothécaires et la directrice du CRL Limousin. Il a la responsabilité de choisir cinq livres parmi une liste de soixante que je recense dans l’année écoulée.

 

Le prix fonctionne – non pas par participation individuelle – mais par groupes de lecteurs : de bibliothécaires, de libraires, au sein d’une maison d’arrêt, d’un comité d’entreprise, de lycées, de gens qui se rencontrent et spontanément fondent un groupe, etc. L’idée est de créer une communauté de lecteurs autour du prix. Cet aspect est très intéressant pour les auteurs sélectionnés qui entrent en dialogue avec un lectorat important.

 

De notre côté, nous n’intervenons pas dans l’animation des groupes, qui se prennent en main eux-mêmes.

 

Ensuite, il y a quatre étapes. Le lancement du prix a lieu en juin lors d’une soirée avec la révélation de la sélection finale. Ce premier temps fort se déroule généralement en plein air dans un lieu de la région : moment festif où l’on présente les livres par des lectures et où les premiers groupes constitués se rencontrent et peuvent échanger autour d’un pot amical. Dès lors, de nouveaux groupes peuvent s’inscrire jusqu’à la veille de la proclamation.

 

Parallèlement, le CLL envoie une lettre numérique spécifique afin d’annoncer la nouvelle édition du prix et de diffuser la sélection auprès d’un large public. Ensuite, cinq soirées ciné – intitulées « Les auteurs se font une toile ! » – sont organisées en novembre-décembre : chaque auteur de la sélection choisit un film en lien avec son livre. [NdR : Les livres de la sélection sont accessibles en téléchargement gratuit sur la bibliothèque en ligne Éole et auprès de la médiathèque Valentin Haüy et bibliothèques partenaires de l’association.] Le but est de permettre aux lecteurs d’aller plus en profondeur dans la découverte de l’écrivain et de son texte par le biais du cinéma, de susciter des échanges. C’est aussi l’occasion de croiser les publics cinéphiles.

 

Le vote se fait le premier vendredi du mois de décembre le plus simplement du monde : chaque groupe envoie son choix par mail. Il est suivi de la révélation du lauréat lors d’une dernière soirée en janvier.

 

 

Hélène Glaizes – Ce qui est vraiment formidable, c’est cette émulation qui naît à plusieurs niveaux grâce aux livres : les lecteurs participants parlent de leurs lectures, ils échangent entre eux, livrent des points de vue, défendent des livres qui les ont touchés. Ils se réunissent régulièrement. Le prix crée du lien entre eux à travers la littérature.

 

À l’échelon des professionnels, le prix est très intéressant à plusieurs titres : les libraires et les bibliothécaires sont parties prenantes puisqu’ils participent à la première étape qui est la sélection des livres. Ce comité de sélection est pour nous un temps très riche puisqu’il permet d’échanger avec eux sur les livres, les auteurs. Nous recueillons ainsi de nombreux retours et avis. De ce dialogue avec les professionnels naissent parfois des idées d’actions auxquelles nous n’avions pas pensé.

 

L’autre intérêt est que les libraires et les bibliothécaires s’emparent du prix pour organiser des événements et autres temps forts avec des groupes de lecteurs : le prix est un levier pour eux, pour l’action culturelle au sein de leur établissement, pour l’élargissement de leur lectorat sur leur territoire.

 

Enfin, le prix permet d’augmenter les ventes de livres des auteurs de la région sélectionnés et de faire travailler les libraires indépendants puisque tous les livres distribués aux groupes de lecteurs sont achetés via les librairies indépendantes du territoire.

 

Avec la Voix des lecteurs nous travaillons l’interprofession. C’est notre raison d’être. Nous œuvrons pour la valorisation des écrivains de la région. Mais le prix est aussi un formidable outil qui fédère à la fois les professionnels et les lecteurs...

 

Je suis très attachée à cette opération parce qu’elle a du sens : elle s’inscrit complètement dans le droit-fil de nos missions et représente toutes nos actions dans le territoire, tout en reliant professionnels et lecteurs dans le temps long du déroulement du prix. Et tout le monde se prend au jeu !

 

C.L. – Vous travaillez aussi en direction de publics spécifiques ?

 

H.G. – L’idée est de rendre le prix accessible à tout le monde. C’est pourquoi nous travaillons avec l’association Valentin Haüy pour toucher le public des personnes mal ou non voyantes. Bientôt nous pourrons l’ouvrir aussi aux publics « dys » (dyslexique, dysorthographique, dysphasique, ndlr).

 

Quatre groupes du réseau Valentin Haüy participent à la 6e édition ; il s’agit de groupes mixtes mêlant personnes malvoyantes et valides. Ce qui veut dire qu’une personne aveugle ou malvoyante peut créer un groupe avec ses amis, il n’y a pas de stigmatisation, la personne participe en tant que lecteur. Tout le monde est au même niveau. Nous sommes très contents de ce partenariat avec l’association Valentin Haüy, qui a permis d’adapter au format audio les cinq titres de la sélection 2016 et donc leur accès aux participants [NdR : Cette année, seules quatre soirées ciné auront lieu, Isabelle Autissier étant indisponible].

 

S.L. – Nous intervenons aussi en maison d’arrêt, pour présenter la sélection, pour parler avec les détenus des livres, discuter de leurs choix. Là aussi, le prix est un vrai levier vers l’accès à la lecture. Pour certains détenus, le prix représente quelque chose d’important. Quelques-uns ont demandé l’autorisation d’assister à la révélation du prix l’an dernier. Cela leur a été accordé, ce qui montre que le prix est considéré par les instances judiciaires comme un outil d’insertion.

 

H.G. – Les prix sont un argument pour travailler avec les publics qui ne sont pas à l’aise avec la littérature et les livres. Le CLL organise un autre prix : « T’as lu ? Ça t’a plu ? » destiné aux enfants, mais tout autant aux animateurs de centres de loisirs. Nous proposons à ces derniers de s’initier à la littérature jeunesse lors de journées de formation que nous organisons avec l’aide du Salon du livre de Montreuil. L’idée est de révéler l’aspect ludique de la lecture.

 

Du coup, les animateurs s’emparent des livres pour en faire un support d’animation. Avec les prix, il y a beaucoup à développer autour de la lecture, précisément auprès de gens, jeunes et moins jeunes, qui se sont détournés de la lecture, bien au-delà des cercles traditionnels des librairies et bibliothèques.

 

C.L. – Et qu’en est-il d’un élargissement à la Nouvelle-Aquitaine ?

 

S.L. – Nous avons déjà commencé, et même au-delà puisque nous avons un groupe de lecteurs constitué à Boston...
Dès l’année prochaine, pour la 7e édition, la sélection s’ouvre aux auteurs de la Nouvelle-Aquitaine, et comme pour les éditions précédentes la participation des groupes est libre, il n’y a aucune frontière.

 

H.G. – Nous avons souhaité étendre ce prix à la Nouvelle-Aquitaine, la première étape consistant à procéder à une sélection élargie d’auteurs et à l’intégration de nouveaux partenaires. C’est ce que nous avons fait via un partenariat avec le CRL Limousin, un libraire et un bibliothécaire du territoire ex-aquitain qui nous aident dans la sélection des ouvrages. L’extension du prix pose la question de sa réorganisation. Mais dans les faits, ce n’est ni très compliqué, ni très coûteux.

 

Le budget actuel est de 25 000 €, y compris la dotation de 1 500 €. Le plus onéreux est l’organisation des soirées, car pour chacune d’elles nous faisons intervenir un spectacle avec des comédiens. Ces soirées sont d’ailleurs très attendues par les auteurs et les lecteurs.

 

Étendu à la Nouvelle-Aquitaine, nous espérons que le prix permettra à tous les acteurs de se rencontrer, de se connaître, d’échanger, de travailler ensemble. Une belle manière de favoriser l’intégration culturelle d’un nouveau territoire.

 

 

En partenariat avec l'agence Ecla