"Croyant à l’ubiquité de la dématérialisation, l'homme vit perdu dans son temps"

Nicolas Gary - 26.06.2015

Interview - Jean-Pierre Siméon - poésie monde - sauver écriture


« Je me tue à dire qu’aujourd’hui, en France, la poésie, non seulement est très dynamique, mais surtout qu’elle brille par sa qualité et sa diversité. » Jean-Pierre Siméon a confiance : le directeur artistique du Printemps des poètes publie un ouvrage, La poésie sauvera le monde. Et son assurance fait plaisir à entendre. 

 

 

 

Essai, manifeste, ou déclaration d’amour, on hésite. Le livre, lui, est un oscilloscope qui trace les mérites et chante les louanges, sans complaisance, d’un genre qu’on se plaît à regarder avec une moue dégoûtée. « Pourtant, on ne saurait faire sans : la poésie, c’est une manière de traiter la langue et le monde réel, que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. »

 

Et la poésie, elle est hic et nunc : « Les poètes ne fuient pas les questions du monde contemporain. Ils ne disent ni mieux, ni plus, mais différemment, parce qu’ils prennent le temps. Le poète n’a rien d'un chroniqueur radio : l’actualité immédiate le concerne, mais pour lui, sa juste compréhension nécessite une distance, et du temps. La même relation que la poésie impose par rapport à la langue. La pensée du poète se nourrit d'affect, de mémoire, de sentiments. Nous sommes loin du cri instantané, et immédiatement oublié. »

 

Prendre le temps serait alors le maître mot – et il faut que ce soient les poètes qui nous le rappellent. « Le monde attend une autre compréhension du réel : les gens, réduits au rôle de consommateurs, sont destitués de la compréhension, par l’accumulation répétitive de faits objectifs. » Nous sommes submergés d’information, voilà le drame. « Dans le poème, l’appréhension est plus fine, il engage à faire l’effort de comprendre, par delà le “Dont acte”. »

 

Une poésie agit contre la souffrance du trop-plein. « Face à l’accélération des messages, il faut revendiquer le temps de la pensée, et celui de la réflexion, par lesquelles nous saisissons le monde. Si l’on s'en tient à la surface et la superficialité, que savons-nous de notre univers ? » La démarche qui consiste à lier les événements, par l’esprit, est celle du poète, « qui rééduque en nous la nécessité d’un temps pris, parce que la poésie revendique la lenteur. Tout cela est très sérieux », affirme Jean-Pierre Siméon. 

 

Les poètes ne fuient pas les questions du monde contemporain. Ils ne disent ni mieux, ni plus, mais différemment, parce qu’ils prennent le temps. Le poète n’a rien d'un chroniqueur radio : l’actualité immédiate le concerne, mais pour lui, sa juste compréhension nécessite une distance, et du temps. La même relation que la poésie impose par rapport à la langue. Jean-Pierre Siméon

 

Mais la déesse vitesse, n’était-elle pas la fascination de Marinetti, et de ses amis italiens futuristes ? « Si, bien sûr : comme la modernité de l’avion fascinait Apollinaire. Mais même en "fixant le vertige", le texte poétique exige paradoxalement une saisie lente. Les formes les plus fulgurantes, aphoristiques, ne valent pas pour elles-mêmes, elles sont un seuil vers la profondeur» Bien sûr que non : la brièveté est un tremplin. Si elle donne l’illusion de n’avoir capté qu’un instant, elle résulte d’une méditation, « d’une latence, peuplée de rêveries ». Et de rigueur !

 

Si la poésie doit sauver le monde, c’est que ce monde court – et pas juste à sa perte. « Dans l’électrisation de l’instant, traverser l’épaisseur et la complexité des choses est simplement impossible. » Et pourtant, pas question de fuir internet, « ni ces autres créations, produits du génie humain ». En revanche, hors de question de se laisser dicter, Humains, notre conduite par ces outils. « Bien entendu, l’avion est plus pratique pour se rendre en Afrique, ou le téléphone connecté, pour réaliser une visioconférence. Mais nul ne peut se dérober au temps ni à l’espace. Réduire les distances et abolir le temps restent illusoires. »

 

Ainsi, la poésie devient cette extrême urgence, induisant « un comportement salvateur. C’est comme le rapport amoureux, qui peut débuter dans la fulgurance, mais s’épanouit dans la lenteur et la patience. Il faut s’asseoir et écouter ». 

 

 

Dans cette modernité permanente, omniprésente, le nouveau que Baudelaire invitait à trouver est peut-être le contraire de ce que l'on croit, comme le suggérait la poète russe, Marina Tsvtaeva : être moderne, c’est aller contre les 9/10e de son temps. Jean-Pierre Siméon le dit avec un humour gourmand : « La modernité, c’est l’archaïsme. » Et il en rugirait, le diable : « Cette capacité, dans la poésie, à demeurer, s’oppose en tout point aux aspects délétères de la modernité. Nous sommes entrés dans un système général où l’homme, croyant à l’ubiquité de la dématérialisation, vit perdu dans son temps. »

 

Et de prendre l’image – ah, ces poètes et leurs images ! – d’un... accélérateur de particules : « Sans objection à l’accélération, nous entrerons dans une dispersion totale. Les poètes aiment l’imprévu, l’insolite, l’inédit, mais sans rien perdre d’une vision globale. »

 

Recherche formelle d’expression et d’expression formelle, la poésie moderne se cherche pourtant dans une grande diversité, constante. « Le XXIe siècle est assurément caractérisé par la multiplication des rythmes, la prolifération des formes. Chaque poète à le sien, presque chaque poème. Mais chercher obstinément la forme insolite peut être une impasse : soyons francs, nous avons tout vu, non ? Ceci dit, la poésie sera toujours une transgression des formes du langage dominant, c’est son essence depuis toujours – ou sa fonction, si l’on veut éviter le danger de ce terme. C'est ainsi qu'elle conteste les représentations dominantes, pour faire entendre d’autres compréhensions du réel. »

 

En fait, l’écran incarne le divertissement. Alors oui, on pourrait craindre qu’elle ne se retrouve noyée dans ce qui est le contraire d’elle-même. La force de la poésie, c’est de manifester l’exact inverse du bruit médiatique. Devant le bruit et l’exubérance des effets spéciaux, la poésie, c’est la parole nue d’un homme seul se parlant à lui-même, ou en confidence à l'autre. Ce qui ne l’empêche ni de vivre de son temps ni dans son temps. Jean-Pierre Siméon

 

Et surtout, elle s’en revient vers des choses anciennes : « Cela m’amuse : on parlait du slam, comme d’un nouveau absolu. Mais l’oralité des griots et des aèdes, qui s’accompagnaient de tambourins, c’était la modernité avant l’heure ? » Le vecteur livre, on l’oublierait presque, n’a finalement que 500 ans, petit jeunot, comparé à la transmission orale, les épopées que les poètes grecs apprenaient par cœur.

 

Alors ces recherches formelles ? « Très bien : que l’on cherche ! Mais plus on cherche de l’insolite et de la surprise, moins on trouve. Dans un monde obsédé d'inventivité permanente, et contraint à la surenchère, la poésie ne gagnera rien à se soumettre à ces codes : le monde s’est réduit aux images du divertissement spectaculaire, et comprenez-moi bien, je n’ai rien contre un match de rugby [NdR : JP Siméon adore le rugby, vraiment]. Mais s’il devient privilégié sur le reste, alors le risque est de réduire le monde à une chimère ».

 

La poésie sur écran, cela devient un danger ? « En fait, l’écran incarne le divertissement. Alors oui, on pourrait craindre qu’elle ne se retrouve noyée dans ce qui est le contraire d’elle-même. La force de la poésie, c’est de manifester l’exact inverse du bruit médiatique. Devant le bruit et l’exubérance des effets spéciaux, la poésie, c’est la parole nue d’un homme seul se parlant à lui-même, ou en confidence à l'autre. Ce qui ne l’empêche ni de vivre de son temps ni dans son temps. »

 

Alors, armé de joystick pour une poétique 2.0 ou de calame, du chant des griots, qu’importe, la poésie retrousse ses manches, pour sauver le monde. « Ce qu’elle apporte, elle seule le peut : un modèle de rapport au monde unique, devant le divertissement totalitaire et totalisant, qui récuse toute surprise du sens. Elle donne confiance et conscience. »

 

Reste alors à puiser dans l’imaginaire, pour inventer des modes de médiation qui ne mettent pas le public à distance de la poésie, et n’en fassent pas un marqueur social de distinction. Sauver le monde, n’est-ce pas ?  


Pour approfondir

Editeur : Le Passeur
Genre : poesie grand format
Total pages : 96
Traducteur :
ISBN : 9782368903568

La poésie sauvera le monde

de Jean-Pierre Siméon

Depuis les temps immémoriaux, dans toutes les civilisations, dans toutes les cultures, orales ou écrites, il y eut des poètes au sein de la cité. Ils ont toujours fait entendre le diapason de la conscience humaine rendue à sa liberté insolvable, à son audace, à son exigence la plus haute. Quand on n'entend plus ce diapason, c'est bien la cacophonie qui règne, intellectuelle, spirituelle, morale : le symptôme justement d'un abandon, d'une lâcheté et, bientôt, d'une défaite. Pour Jean-Pierre Siméon, il est donc urgent de restituer à notre monde sans boussole la parole des poètes, rebelle à tous les ordres établis, moraux, sociaux et politiques. Pas de malentendu : si la poésie n'est pas la panacée, si elle n'offre pas de solutions immédiates, elle n'en est pas moins indispensable, d'urgente nécessité même, parce que chaque poème est l'occasion, pour tous sans exception, de sortir du carcan des conformismes et consensus en tout genre, d'avoir accès à une langue insoumise qui libère les représentations du réel, bref de trouver les voies d'une insurrection de la conscience.

J'achète ce livre grand format à 15 €