Lettres du Monde : “Découvrir des cultures en même temps que des littératures”

Antoine Oury - 17.07.2018

Interview - Lettres du Monde - Lettres du Monde festival - Lettres du Monde Bordeaux


À l'approche de sa 15e édition, le festival Lettres du monde peut se féliciter d'avoir fait perdurer un modèle atypique en matière d'événement littéraire : le festival itinérant. Pour offrir à tout un territoire la possibilité de découvrir des littératures du monde entier, Lettres du monde explore depuis des années des thèmes et des pays variés. Rencontre avec Cécile Quintin, directrice de Lettres du monde, et Mégane Peinturaud, chargée de communication.



 
 

ActuaLitté : Quelle est l'idée derrière ce « festival itinérant » ?

 

Cécile Quintin et Mégane Peinturaud : À part Les Petites Fugues, en Franche-Comté, ce format de festival itinérant de littérature n'a pas son pareil en France. Lettres du monde se centre sur un ville-pivot, qui est Bordeaux, mais l'objectif reste de faire participer des bibliothèques qui n'ont pas les moyens humains, financiers ou logistiques pour faire venir des auteurs du monde entier. Lettres du monde joue un rôle d'opérateur support, qui organise les venues des auteurs et prend en charge leurs déplacements.

 

Pendant 10 jours, nous sommes ainsi sur toute la région, avec, en 2018, 80 rencontres dans 30 villes. Vis-à-vis des auteurs et des éditeurs, ce format est intéressant, car un auteur américain, par exemple, viendra pour 4 ou 5 jours, parfois 10 jours, ce qui est l'occasion de créer une véritable tournée dans la région, au milieu du festival, dans des bibliothèques, des lycées, des universités ou des librairies. L'idée est aussi, ce faisant, de diversifier les publics. D'ailleurs, à Bordeaux, où il y a de nombreuses animations, les salles ont tendance à se remplir assez rapidement. En Dordogne, au Pays basque ou ailleurs, où le programme culturel est moins chargé, les salles sont bondées, et accueillent 130 personnes pour un seul auteur, pas forcément connu.

 

La programmation du festival est assez pointue, d'ailleurs, favorisant la découverte...

 

Cécile Quintin et Mégane Peinturaud : Nous essayons de trouver un équilibre dans la programmation entre des têtes d'affiche, qui seront les locomotives du festival et de son image de marque, comme Javier Cercas, mais elles nous permettront aussi d'avoir des premiers romans et de jeunes maisons d'édition, comme Miguel A. Semán, un Argentin qui a signé son premier roman chez La dernière goutte [Le musée des rêves, NdR] et qui viendra pour la première fois en France pour 6 jours, à Royan, à Bordeaux et ailleurs dans la région...

 

Aujourd'hui, on parle beaucoup d'itinérance, notamment au ministère de la Culture. On trouve encore des territoires qui ne sont pas du tout irrigués, culturellement parlant, et c'est l'ADN du festival que de décentraliser, depuis toujours. Il faut se demander pourquoi il ne se passe rien dans ces territoires, et de la manière dont on peut travailler pour rattraper ces manques. C'est pourquoi, en 2018, nous avons trois nouveaux sites sur le Lot-et-Garonne et en Charente Maritimes. Il nous reste encore la Haute-Vienne, ou la Creuse à aborder, mais le processus est très stimulant.

 

Quel est le thème de cette année 2018 ?

 

Cécile Quintin et Mégane Peinturaud : Cette année, nous nous ouvrons à la bande dessinée, en raccord avec notre thème annuel qui répond à l'intitulé « Welcome » : nous invitons des auteurs syriens, irakiens, yéménites, mais aussi des Américains et des Français. Nous avons voulu ouvrir à la BD avec des gens qui ont des regards particuliers par rapport à ce thème, avec Edmond Beaudoin et Lisa Mandel.

 

Pour le grand débat, un temps qui existe depuis l'année dernière au sein du festival et qui se réserve à l'actualité, à l'engagement, à la politique, nous voulons mettre en avant le festival comme un lieu d'échange et d'expression, mais aussi des positions que nous prenons. L'année dernière, il était consacré à la liberté d'expression, avec Kamel Daoud, Pinar Selek et Richard Malka. Cette année, autour de l'anniversaire de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme, nous réunirons Elsa Osorio, le magistrat français Serge Portelli et, nous l'espérons, Asli Erdogan, à la Cour d'appel de Bordeaux. Le choix de ces auteurs n'est pas anodin : c'est aussi un moyen de les soutenir, les accompagner.

 

Certains cas relèvent-ils de l'urgence ?

 

Cécile Quintin et Mégane Peinturaud : Ali al-Muqri, auteur yéménite en France depuis un an et demi, a fui son pays parce qu'il y était en danger de mort. Son livre, Femme interdite [publié par Liana Levi, traduit par Khaled Osman en collaboration avec Ola Mehanna, NdR], est sur la place des femmes dans la culture musulmane et leur rapport à la sexualité. Menacé, il a dû fuir et il essaye aujourd'hui de faire venir sa famille. Le CNL et son éditeur sont mobilisés pour l'aider à trouver des solutions.

 

Derrière les littératures, Lettres du monde semble surtout ouvrir un dialogue entre les pays... 

 

Cécile Quintin et Mégane Peinturaud : C'est le projet du festival depuis sa création, en 2003, avec Olivier Desmettre. Pendant 10 ans, nous avons orienté chaque édition autour d'un pays, et depuis 5 ans, nous avons ouvert à des éditions thématiques. Après le départ d'Olivier, nous avons fait appel à Martine Laval, journaliste à Télérama pour la présélection des auteurs.

 

Publier des traductions, “à l'heure où le rapport
à l'étranger est difficile” (Éditions do)

 

Nous voulons faire découvrir des cultures en même temps que des littératures. Nous prenons des risques, et les bibliothécaires les prennent avec nous. Notre souhait, c'est de parvenir à décloisonner les regards et éviter d'être sur une ligne unilatérale. Avec Martine, nous sommes d'ailleurs attentives à inviter des écrivains français, aussi, pour croiser les regards avec des auteurs de l'international.

 

Quel est le modèle économique du festival, dont les événements sont presque tous gratuits ?

 

Cécile Quintin et Mégane Peinturaud : Lettres du monde reçoit des subventions de la région, des départements, de la Mairie de Bordeaux, du Centre national du livre et de la Sofia, mais aussi le soutien de l'université Bordeaux Montaigne, qui nous aide pour l'organisation de 3 rencontres cette année. Nous comptons aussi de nombreux partenariats avec différentes structures. Nous conventionnons avec les villes qui accueillent au moins une rencontre en médiathèque, sous la forme d'un soutien au festival. Ce modèle a été repris pour les lycées, également, avec un autre forfait, mais toujours une facture-convention.

 

Nous équilibrons avec les subventions et les recettes des rencontres, mais l'un sans l'autre ne suffirait pas pour le festival. Cela fait 15 ans que nous fonctionnons comme cela, avec des rencontres gratuites, sauf les séances de cinéma et une lecture particulière, comme celle de Clotilde Courau l'année dernière. Faire des lectures payantes ne serait de toute façon pas possible : en Allemagne, les auteurs font des lectures payantes en librairie, mais ce n'est pas vraiment la norme en France. Ce qui nous intéresse avant tout, en tant qu'organisateurs, c'est aussi l'économie du livre et sa circulation, aussi bien pour les lecteurs que pour les bibliothécaires : le festival peut leur permettre de découvrir des auteurs et de se procurer leurs livres.
 

La SCELF, Société Civile des Éditeurs de Langue française, avait dans l'idée de collecter un droit sur les lectures à voix haute, sous certaines conditions. Une telle perception peut-elle s'imaginer pour un festival littéraire ?


Cécile Quintin et Mégane Peinturaud : Nous avons estimé le budget nécessaire pour le marathon littéraire INSITU avant que la SCELF ne renonce aux prélèvements. Nous faisons des lectures tous les jours, y compris pour les enfants, lors de Lettres du monde. 

Personnellement, je suis beaucoup plus en accord avec le CNL et sa demande de rémunération des auteurs sur toutes les rencontres, qu'avec une rémunération à verser sur une lecture de 20 minutes d'un extrait : où va-t-on ? À un moment donné, un festival ou un salon ne peut pas assumer de telles dépenses. Nous demandons des subventions pour payer les auteurs, les traducteurs, les interprètes, les modérateurs, ainsi que leurs logements, les repas, etc. À ces dépenses s'ajoutent deux salariats pour le festival, mais le reste est de toute façon injecté dans l'artistique et la logistique. 

 

Depuis quelques années, nous rémunérons les auteurs en suivant la charte du CNL, soit environ 250 € par rencontre, une charge financière qui n'existait pas auparavant et qui n'a pas été compensée par les territoires, et ne le sera qu'en partie par le CNL. Cette année, nous avons 80 rencontres et il ne sera sans doute pas possible d'aller au-delà. Ni en deçà, d'ailleurs : un salon du livre, s'il y a 95 auteurs ou 80 au lieu de 100, cela ne se voit pas trop. Pour Lettres du monde, le postulat du festival est l'itinérance, le fait d'être présent sur plusieurs villes : il y a donc un minimum d'auteurs nécessaire. Certains acceptent de rester 5 ou 6 jours, mais il n'est pas possible de retenir sur tous les auteurs pendant la durée du festival ou de les faire se déplacer dans toutes les villes. 

 

Si l'on devait prévoir un prélèvement pour les lectures à voix haute, il n'y aurait sans doute pas de compensation du côté des subventions non plus, et ce serait délicat pour l'équilibre économique du festival.

 

Comment imaginer le financement d'une extension du festival, dans ces conditions ?

 

Cécile Quintin et Mégane Peinturaud : Nous avons demandé des aides supplémentaires au Centre national du Livre, dont nous attendons les réponses, tandis que la Sofia nous a accordé une aide supplémentaire. Mais ces deux financeurs ne suffiront pas : nous sommes donc en recherche de nouvelles villes, qui deviendront de nouveaux partenaires et de nouveaux financeurs. Nous pouvons aussi mutualiser avec d'autres manifestations pour la venue des auteurs, comme Elsa Osorio, invitée à la Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs de Saint-Nazaire avant de venir à Bordeaux.

 

24,5 millions € distribués par le CNL en 2017,
mais une année en déficit


En Nouvelle-Aquitaine, toutefois, il y a une volonté politique forte, ce qui n'est pas le cas dans toutes les régions, de soutenir la chaine du livre, surtout les éditeurs.

 

Que pensent les auteurs étrangers du paiement de leurs interventions ?

 

Cécile Quintin et Mégane Peinturaud : Ils trouvent ça génial, car ce n'est pas le cas dans tous les pays. En tout cas, pas d'une telle manière, si encadrée. Aux États-Unis, ce sont surtout les séminaires ou les colloques qui sont rémunérés. Mais, d'après nos retours, c'est très rarement le cas dans les salons et autres festivals. Quand un auteur comme Christophe Sikonoumou, écrivain grec qui a publié un premier roman chez Quidam, apprend qu'il est rémunéré pour sa présence, c'est tout juste s'il n'en pleure pas.

 

Lettres du monde, 15e édition

Du 16 au 25 novembre 2018

Soirée d'ouverture à la Station Ausone de la Librairie Mollat le 16 novembre en présence de Svetlana Aleksievitch, Prix Nobel de littérature 2015.




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