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Livre et jeunesse : “Le goût de l’écriture ne passerait-il pas par le goût de la lecture ?”

Clément Solym - 06.01.2017

Interview - médiation littérature jeunesse - André Delobel CRIJL - goût lecture écriture


ENTRETIEN – En février, le Centre de recherche et d’information sur la littérature pour la jeunesse, ou CRILJ, organise son colloque autour de la médiation. Secrétaire général depuis 2009, André Delobel a œuvré durant plus de trente ans au sein de cet organisme. Des réseaux sociaux aux salles de classe, des librairies aux bibliothèques, il fait un tour d’horizon de ceux par qui le livre peut trouver son lecteur.

 

 

 

ActuaLitté : Que représente et qu’implique la médiation, spécifiquement dans le domaine de la jeunesse ?

 

André Delobel : Il y a médiation chaque fois qu’il a y un intermédiaire actif entre une œuvre et son destinataire. Pour ce qui nous concerne ici : entre des livres et des lecteurs potentiels. Sauf à croire, contre toute évidence, que les jeunes lecteurs trouvent seuls les chemins qui mènent aux livres, la médiation dans le domaine de la littérature pour la jeunesse est centrale. C’est la grand-mère qui a choisi un livre comme cadeau d’anniversaire. C’est l’enseignant qui offre à sa classe la lecture d’un album ou du premier chapitre d’un roman. C’est la bibliothécaire qui prévoit une exposition ou une rencontre. C’est le libraire qui organise un atelier, etc. Mais la bonne volonté ne suffit pas.

 

Les médiateurs du livre pour la jeunesse, professionnels ou bénévoles, ont à connaître finement la richesse et la diversité de l’édition jeunesse d’aujourd’hui, condition nécessaire pour résister aux injonctions de la mode et du marché. Ils ont aussi à bien connaître les enfants et les jeunes. 

 

ActuaLitté : Dans une époque de réseaux sociaux omniprésents, quelle place et confiance accorder à ces nouveaux outils ?

 

André Delobel : Vaste question ! Il est banal de dire qu’on trouve tout sur Internet et, si l’on s’intéresse aux livres (mais c’est la même chose pour les films ou pour les chansons), on trouve tout également. Le surfeur avisé se repérera de mieux en mieux et, perspicace, il n’accordera pas la même attention aux propositions d’un site expert et aux approximations de pages plus hasardeuses.

 

Reste que le face à face entre une machine et un usager solitaire est une relation appauvrie qui ne favorise pas les échanges inter-individuels et les ajustements.

 

ActuaLitté : Plus globalement, Internet est un outil familier. Comment l’intégrer dans ce processus de médiation ?

 

André Delobel : Le phénomène le plus visible de ces dernières années est, sur YouTube, la multiplication des chaînes de booktubers, à l’initiative de lecteurs enthousiastes – surtout des lectrices — qui se mettent en scène et se filment pour faire part à leurs pairs de leurs dernières trouvailles en matière de livres. Les éditeurs sont très attentifs à ce développement. Est-ce de la promotion ? Est-ce de la médiation ? Le colloque de février abordera la question avec tout le recul nécessaire.

 

ActuaLitté : Bibliothécaires, libraires — et auteurs — ont un rôle majeur à jouer. Peuvent-ils faire plus (ou mieux) pour la promotion des œuvres aujourd’hui ?

 

André Delobel : La médiation fut longtemps au cœur de la vocation des bibliothécaires. On peut même dire que l’identité professionnelle des personnels s’est faite, en jeunesse, autour de l’idée de prescription. En est-il toujours ainsi ? À l’heure des budgets qui s’amenuisent et du temps qui manque pour mettre en place une politique de médiation concertée, on peut parfois en douter.

 

Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Les libraires sont, pour leur part, un maillon indispensable de la chaine du livre et, tout commerçant qu’ils soient, les meilleurs d’entre eux sont de sacrés prescripteurs. Les auteurs, invités dans les classes, sur les salons, depuis peu à la télévision, sont, appliquant ou pas les tarifs de rémunération de la Charte, d’incontournables et souvent efficaces « représentants de commerce » de leurs œuvres. Second métier, en quelque sorte, très mangeur de temps pour les intervenants. Faire plus, faire mieux… J’aurais tendance à dire que, quand les objectifs sont clairement définis entre les parties prenantes, les rencontres et autres animations se passent plutôt bien.

 

ActuaLitté : Les prix littéraires en jeunesse semblent assez peu catalyseurs de vente. Qu’en pensez-vous ?

 

André Delobel : Il existe désormais de très nombreux prix littéraires en jeunesse, certains prestigieux, d’autres plus discrets, à l’initiative d’une association, d’une bibliothèque, d’un collège, d’un salon. Les uns et les autres ont leurs vertus, y compris en terme de vente. Un exemple que je connais bien : l’ouvrage couronné chaque année, par des élèves, à l’occasion du Salon du livre de Beaugency, est beaucoup vendu (et beaucoup dédicacé) pendant les trois jours de la manifestation.

 

Elargir le cercle des lecteurs : quelle médiation pour la littérature jeunesse 

 

Moins ensuite, sauf si les libraires relaient, ce qui n’est pas fait suffisamment. Je pense que les prix décernés à Montreuil ou ceux décernés par les librairies « sorcières » et l’Association des bibliothécaires français sont, eux, fortement prescriptifs, notamment auprès des collectivités.

 

ActuaLitté : Quel regard portez-vous sur la manifestation nationale Partir en livre dédiée aux jeunes et à la lecture ?

 

André Delobel : Incontestablement, ce fut une bonne idée. Le troisième été se prépare et le dispositif mis en place par le Centre national du livre est d’une souplesse telle que toute personne ou organisme qui souhaite s’y insérer peut le faire à son échelle. Il y aura, une nouvelle fois, en juillet 2017, ici ou là, des propositions spectaculaires – il en faut — et il y aura aussi, sur l’ensemble du territoire, des centaines d’initiatives modestes qui contribueront, elles aussi, à « élargir le cercle des (jeunes) lecteurs ».

 

ActuaLitté : Le développement du goût de la lecture pourrait-il passer par celui de l’écriture auprès des plus jeunes et auprès des ados ?

 

André Delobel : Activités de lecture et activités d’écriture sont (ou devraient être), dès cinq ou six ans, fortement liées. Elles le sont à l’école. Elles le sont lors d’ateliers occasionnels que des intervenants spécialisés et des écrivains mènent avec grande compétence.

 

Qui a beaucoup écrit devient-il grand lecteur ? À tout le moins, il aura pris le goût des mots et de la manière de dire. C’est une incontestable porte d’entrée vers la littérature. Paradoxe : nous connaissons tous autour de nous de solides lecteurs qui n’écrivent jamais. Le goût de l’écriture ne passerait-il pas par le goût de la lecture ?

 

Les 3 et 4 février, le CRILJ proposera un colloque autour de la médiation en littérature jeunesse. Ce dernier se déroulera à l’auditorium de la médiathèque Marguerite Duras.