Madagascar : “À force de dons, les gens pensent que le livre ne s'achète pas”

Nicolas Gary - 21.11.2016

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ENTRETIEN – Marie Michèle Razafintsalama dirige les Éditions Jeunes Malgaches, maison basée à Madagascar. Elle revient avec nous sur l’activité et le marché du livre sur la Grande Île. Entre difficultés économiques et créativité, l’édition malgache lutte aussi contre l’idée trop répandue d’une gratuité du livre.

 

réalisé en partenariat avec l'Alliance internationale des éditeurs indépendants

 

 

 

ActuaLitté  : Quelle est l’histoire de votre maison, et sa ligne éditoriale aujourd’hui ?

 

Marie Michèle Razafintsalama : La maison d’édition Jeunes Malgaches fait partie de l’entreprise Presse Edition & Diffusion (PREDIFF) créée en mars 1995 et qui a démarré ses activités par une librairie spécialisée en livres universitaires et professionnels. Elle est basée dans la capitale Antananarivo, à Madagascar. Après la crise politique de 2002, l’entreprise voulait restructurer la librairie et diminuer petit à petit le volume d’importation. Une dévaluation s’annonçait inévitable et les livres importés allaient être invendables. La Direction a alors décidé d’orienter la librairie vers une politique généraliste tournée vers l’édition locale et de démarrer la maison d’édition. Celle-ci a été créée en octobre 2004. 

 

Elle est spécialisée en jeunesse et publie de la littérature en malgache, en bilingue français/malgache et en français. Une étude menée par la Direction en 2003 a montré le peu de publications existantes localement en jeunesse (une cinquantaine en tout). Par ailleurs, plusieurs projets de bibliothèques se montaient en milieu rural et les demandes en livres jeunesse étaient récurrentes. Cela confortait le projet de l’entreprise qui publie en mars 2005 le premier titre. L’étude menée a mis aussi en lumière le besoin de lecture en langue nationale, qui s’avère pourtant difficile à vendre puisque le lecteur malgache qui aurait les moyens d’acheter des livres ne veut pas lire en malgache. Et pourtant, le lecteur qui n’a pas les moyens veut lire dans sa langue. Selon l’Organisation internationale de la Francophonie, Madagascar comprend seulement 5 % de francophones. 

 

L’étude mettait aussi en lumière l’existence d’envoi massif de dons de livres venant essentiellement de France. Des tonnes de livres envoyés chaque année sans concertation avec les bénéficiaires. Beaucoup ne correspondent pas aux besoins et ne sont pas lus. Ces dons gênent le développement de l’édition locale. Cela explique le peu de publications disponibles.

 

ActuaLitté  : Comment vous inscrivez-vous dans le marché national ?

 

Marie Michèle Razafintsalama : Le secteur jeunesse est un secteur qui n’a pas été exploité par les éditeurs malgaches et donc les marges de manœuvre sont grandes. Mais il faut bien comprendre l’environnement de l’enfant et le système éducatif malgache. Il y a une douzaine d’éditeurs à Madagascar et seuls six publient des livres jeunesse. Si on veut développer ce secteur, il faut mettre en place un programme encourageant la lecture et instaurant une habitude de lecture durable. 

 

Nous faisons des projets avec plusieurs associations à travers l’île et les associations de la Plateforme de la société civile pour l’enfance pour toucher le maximum d’enfants des familles défavorisées qui sont pris en charge par ces associations. Nous créons un marché qui n’existe pas au niveau national, car beaucoup d’enfants n’ont jamais lu de livres de leur vie.

 

ActuaLitté  : Quelles sont les spécificités de l’industrie du livre sur votre territoire ?

 

Marie Michèle Razafintsalama : L’édition malgache a commencé véritablement après l’indépendance en 1960. L’édition est essentiellement en langue malgache. Elle est dominée par l’édition religieuse. Le recensement en 2003 fait état de 1 186 titres dont 40 % de livres religieux, 20 % de manuels scolaires et 5 % de littérature pour la jeunesse. Il n’y a qu’une douzaine de maisons d’édition et une vingtaine de librairies pour toute l’île dont une quinzaine concentrée dans la capitale. Il n’y a pas de distributeur ni de diffuseur et les coûts de transport en dehors de la capitale sont exorbitants à cause des voies de communication en mauvais état.

 

Les professionnels du livre pensent que le marché du livre malgache est petit, mais ils n’ont pas mesuré sa potentialité. Beaucoup ne travaillent pas de manière professionnelle et cela limite leurs champs d’action. Ils font des petits tirages et les titres restent des premières éditions après épuisement du stock.

 

Tous les intrants dans la fabrication du livre sont importés et taxés  ; cela ramène le coût d’impression entre 35 et 63 % du prix de revient du livre. Il n’y a aucun soutien de l’État pour le livre et les projets de lecture publique sont financés par la coopération française et l’Organisation internationale de la Francophonie qui font plus la promotion de la langue française alors que les bibliothèques sont implantées en milieu rural où la population est monolingue (ne parle que le malgache).

 

Les autres bibliothèques existantes n’ont aucun budget d’acquisition de livres et ne peuvent compter que sur les dons de livres. La pratique du don de livres remonte dans les années 1980 où les bibliothèques créées après l’indépendance commençaient à se vider de livres et de ses lecteurs. L’étude que nous avons menée en 2007 montre l’impact très négatif de ces dons sur la chaîne du livre malgache  : 293 tonnes de livres envoyés en 2003, 309 tonnes en 2004, 327 tonnes en 2005 (source Direction générale des Douanes malgaches). Sur la totalité des importations, les libraires ne représentent que 6 % des envois contre 16 % pour les dons. À force de recevoir des dons, beaucoup de gens pensent alors que le livre se donne, mais ne s’achète pas.

 

Le marché du manuel scolaire est détenu par le ministère de l’Éducation nationale qui organise un appel d’offres international d’impression à chaque achat de manuels. Et le pouvoir d’achat du Malgache est très faible, ne lui permettant pas d’acheter des livres (le SMIC est à 38 €).

 

Lecture à Ambohitsimeloka

 

 

Il a fallu donc créer un environnement permettant à l’édition malgache d’être visible et d’être valorisée. Un premier regroupement de professionnels se met en place en 2003 pour professionnaliser le secteur et revendiquer certains marchés détenus par les éditeurs français  : le marché du manuel scolaire de l’État, le marché des manuels scolaires des établissements français et homologués et les marchés des bibliothèques publiques.

 

Les principales librairies de la place vendent essentiellement des livres importés et sont frileuses pour vendre dans leurs rayons l’édition locale, qui n’est pas très attrayante esthétiquement. Mais les librairies elles-mêmes sont désertées par les lecteurs, n’étant pas très attractives. L’association des librairies de Madagascar voit aussi le jour en 2003 pour mettre en place un programme de professionnalisation.

 

Une émission sur le livre est programmée sur la chaîne nationale pour faire la promotion de l’édition malgache et une foire du livre est organisée chaque année dans la capitale.

 

Concernant les dons de livres, il a fallu sensibiliser toutes les associations pratiquant le don pour qu’elles intègrent l’édition locale dans leurs dons. Sous l’impulsion des professionnels, le ministère de la Culture et de l’Artisanat met en route sa politique malgache du livre en 2008, qui ne sera validée qu’en 2012. Mais à ce jour, il n’y a aucune mise en œuvre.

 

En 2010, les éditeurs se regroupent en association, l’Association des éditeurs de Madagascar, et mettent en place diverses activités collectives qui permettent de professionnaliser le secteur et de promouvoir l’édition locale grâce à des partenariats étrangers. Une convention a été signée par exemple en 2013 avec la poste malgache pour diffuser des flyers faisant connaître les productions et une remise de 50 % octroyée sur les envois de livres via le réseau de 226 bureaux de poste répartis sur tout le territoire.

 

Dans la même année, une liste d’une vingtaine de livres de lecture pour le primaire a été agréée par le ministère de l’Éducation nationale pour encourager la lecture en milieu scolaire.

 

ActuaLitté  : Quelles approches avez-vous développé concernant le format numérique ?

 

Marie Michèle Razafintsalama : En 2010, notre maison a été approchée par une association qui cherchait du contenu malgache pour un projet de lecture numérique dans des petits ordinateurs pour enfants, dénommés XO. Nous étions tout de suite ravis par la proposition de collaboration, car nous voulons être attentifs à toute forme de lecture. À cette époque, c’est l’association qui a adapté trois de nos livres au format numérique.

 

Nous avons ensuite eu la possibilité d’envoyer notre infographiste en formation sur l’édition numérique et nous avons commencé à numériser nos livres en pensant mettre en place d’autres projets avec d’autres partenaires.

 

Madagascar est un pays très peu électrifié (15 % pour le pays et seulement 5 % en milieu rural) et les supports de lecture de livres numériques coûtent encore trop cher pour le consommateur. Il faudrait donc pouvoir mettre en place des projets pilotes pour voir l’accueil des enfants lecteurs. En 2017, nous allons mettre en place avec une autre association un projet pilote de lecture numérique sur 3 ans dans une bibliothèque d’école primaire publique d’une petite commune dans la banlieue de la capitale.

 

L’électrification par les panneaux solaires commence à se vulgariser en milieu rural et peut présenter des perspectives pour les écoles. Enfin, nous devons rester vigilants sur la sécurisation des fichiers, car le piratage est un phénomène dangereux et pratiqué dans notre pays.                          

 

ActuaLitté  : Comment abordez-vous le marketing pour sensibiliser les lecteurs à vos ouvrages ?

 

Marie Michèle Razafintsalama : Grâce à quelques partenariats avec des projets de coopération ou avec des associations, nous organisons des rencontres d’auteur dans quelques écoles primaires de la capitale et quelques lycées de province. Nous avons aussi aidé une association à monter des malles de livres qui circulent en milieu rural avec un animateur qui aide à la lecture.

 

Pour répondre aux besoins des associations, nous leur avons proposé un pack conseil en fonds malgaches, fourniture des livres et formation des bibliothécaires en animation. C’est le seul accès aux livres pour la majorité des écoles en milieu rural. Nous utilisons Facebook et le site web de l’entreprise pour communiquer sur nos livres et les activités que nous montons autour de nos livres.

 

 

 

Nous sensibilisons aussi la diaspora malgache à travers des conférences sur la nécessité de faire lire les enfants malgaches dans leur langue. Une malle de livres a été créée cette année avec nos livres en France. Nous participons à des foires et salons internationaux et impliquons régulièrement nos auteurs dans la promotion de leurs livres.

 

Nous diffusons notre catalogue dans les écoles et auprès des associations et institutions qui créent des bibliothèques. Nous faisons des affiches à chaque publication et des marque-pages. Nous venons de mettre en ligne un site web propre à la maison d’édition pour augmenter la visibilité de nos productions.

 

ActuaLitté  : Que représente la contrefaçon – numérique – pour vous à ce jour ?

 

Marie Michèle Razafintsalama : Aucune étude n’a été réalisée à ce jour concernant la contrefaçon sur le numérique à Madagascar. Les publications numériques vendues sur la place sont des ouvrages étrangers vendus sur cd-rom. Les ventes en ligne ne sont pas encore autorisées à Madagascar.

 

ActuaLitté  : Quelles sont les manifestations primordiales pour votre activité – nationales ou internationales ? Que vous apportent-elles ?

 

Marie Michèle Razafintsalama : Les manifestations primordiales pour notre maison sont la Foire du livre d’Antananarivo, organisée au mois d’avril pour la célébration de la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur et le Salon du livre jeunesse de Montreuil en France. Ces manifestations permettent une visibilité à nos publications et nos auteurs.

 

La Foire du livre d’Antananarivo est la seule manifestation sur le livre à Antananarivo et elle est à sa 13e édition cette année. C’est devenu le rendez-vous des amoureux du livre et les lecteurs commencent à acheter nos livres. Nos chiffres de vente augmentent d’année en année grâce à toutes les activités que nous organisons pendant l’année.

 

Nous avons pu participer au Salon du livre jeunesse de Montreuil grâce à un stand collectif organisé par l’Alliance internationale des éditeurs indépendants, trois fois sur un stand collectif Océan Indien organisé par une association réunionnaise La Réunion des livres et une fois par l’association d’éditeurs africains francophones Afrilivres. Malheureusement, ces participations coûtent chers et il est difficile les mettre en place dans la durée.

 

ActuaLitté  : Comment travaillez-vous avec les pays francophones ? Quels sont vos partenaires privilégiés ?

 

Marie Michèle Razafintsalama : Après la mise en lumière de l’existence des associations françaises qui aident les bibliothèques malgaches, nous avons décidé de les sensibiliser sur l’importance du soutien à l’édition malgache pour développer la lecture. Comme elles sont essentiellement françaises, nous travaillons avec des partenaires français pour ce travail. L’Alliance internationale des éditeurs indépendants nous a aidés à monter un plaidoyer international, elle facilite aussi nos relations avec les éditeurs français pour le rachat des droits ; l’Ambassade de France à travers des projets de coopération qui aide à la diffusion des livres et à la participation à des salons et des rencontres à l’extérieur ; l’association d’éditeurs africains francophones Afrilivres qui nous a aidés à nouer des relations avec des éditeurs africains et l’Institut français à Paris qui nous a soutenus à travers son programme d’aide à la publication.

 

Il y a aussi le Centre national du livre jeunesse français (La Joie par les livres) qui nous aide à faire connaître nos productions à travers leur revue en ligne Takam Tikou. Et dernièrement, l’Organisation internationale de la Francophonie qui soutient le programme de professionnalisation des éditeurs malgaches. Le réseau des écoles françaises et des alliances françaises sont aussi les meilleurs consommateurs de nos livres. Ils apprécient les livres bilingues que nous publions.

 

Pour la lutte contre les dons de livres, nous venons de conclure cette année un partenariat entre l’association des éditeurs de Madagascar et l’association Recyclivre en France pour orienter les associations françaises vers la vente des livres collectés afin de récupérer de l’argent et acheter des livres dans le pays au lieu de faire des expéditions qui coûtent chers.

 

Pour expliquer notre position vis-à-vis des dons, nous faisons aussi des conférences pour démontrer l’impact négatif des livres quand ils ne correspondent pas aux besoins des lecteurs. Avec des chiffres à l’appui venant du Service des Douanes malgaches pour montrer l’ampleur du phénomène, nous conscientisons les donateurs sur le danger des dons à outrance, qui ont des conséquences dramatiques sur les activités des librairies et des maisons d’édition et sur l’accès des Malgaches à leur culture.