Clément Mitéran : "Houellebecq est une personne extrêmement curieuse"

La rédaction - 06.10.2015

Interview - Clément Mitéran - Michel Houellebecq - mosaïque marbre


Exclusif : Après le monde du cinéma et celui de la photographie , c'est au tour de la mosaïque contemporaine de s'intéresser à Michel Houellebecq. Il a posé l'an dernier pour l'artiste francilien Clément Mitéran, et les deux œuvres issues de cette rencontre seront exposées pour la première fois à partir du 10 octobre à Ravenne, en Italie, avant de revenir en France pour d'autres expositions. 

 

Michel Houellebecq continue ses sorties hors du monde de la littérature, ce qui valait bien quelques questions à un artiste qui voit en lui bien plus qu'un écrivain.

 

Mosaïque de Michel Houellebecq

Michel Houellebecq, smalte, marbre et photo sur smalte, 150 x 150 cm.

 

 

Pourquoi avoir choisi Michel Houellebecq ?

 

Mon travail est à la fois une recherche plastique dans le champ de la mosaïque, et un travail sur les mythologies. Je fais des portraits en mosaïque depuis 2008 et avant de rencontrer Houellebecq j'avais déjà réalisé des portraits de Rimbaud et Baudelaire, à partir de photographies anciennes et dégradées par le temps. J'ai décidé de changer de contraintes en m'attaquant aux mythologies contemporaines : je réalise moi-même la prise de vue, cela permet une interaction avec le modèle. Houellebecq est selon moi devenu une icône de son vivant et son aura dépasse très largement le cadre de la littérature. Il est tout à la fois un auteur et un personnage : c'est un mythe. Et puis, c'est aussi lui qui m'a choisi en acceptant ma proposition.

 

Retrouver le travail de Clément Mitéran

 

Comment ça s'est fait, très concrètement ?

 

J'ai demandé son contact à un ami qui travaille dans les médias. Le mercredi on lui a écrit un mail détaillant la démarche, et le lendemain cet ami m'a appelé en me disant : « Tu fais quoi dimanche ? Michel Houellebecq nous propose de passer chez lui. » Je pense que Michel Houellebecq est une personne extrêmement curieuse. Il a manifesté cette curiosité pour la mosaïque durant notre rencontre. D'une certaine manière, il est à l'opposé de son image d'ermite reclus.

 

Et cette rencontre, comment s'est-elle passée ?

 

J'avais besoin d'environ une demi-heure avec lui, pour réaliser la prise de vue nécessaire et préalable à mon travail de mosaïste. Nous sommes restés une heure et demie chez lui. Une fois les photos prises, on a discuté de l'art du portrait et il m'a posé beaucoup de questions sur la manière dont je faisais mes mosaïques. C'est un personnage assez charismatique, par son autorité et par son humour. Il nous a notamment fait une tirade houellebecquienne sur le thermostat de son appartement, qu'il a conclu par cette phrase magique : « En matière de thermostat, c'est mon idéal esthétique. Bien sûr, j'ai d'autres idéaux esthétiques. »

 

Que pense-t-il de l'art du portrait ?

 

Il a mené une réflexion sous nos yeux et sa conclusion était celle-ci : la disparition progressive du portrait dans l'art doit beaucoup aux critiques qui ont manifesté un ennui pour ce genre canonique. C'est étonnant de voir cette pensée se construire en direct. On a parfois l'impression qu'il fonctionne au ralenti, alors que c'est tout le contraire. Il prend le temps de construire une vraie réflexion, à rebours de l'immédiateté contemporaine. Nous avons également évoqué la place du portrait dans l'art en ce début de siècle et notamment de Booba qui a eu son portrait imprimé sur des pièces de la Monnaie de Paris. Pour lui, c'est un produit dérivé et c'est quelque chose qu'il exclut totalement...

 

À ce propos... On sent chez Michel Houellebecq un sens de sa propre mise en scène. Vous avez ressenti ça aussi ?

 

Je ne trouve pas qu'il se mette en scène de manière obsessionnelle comme on l'entend parfois, mais il me semble qu'il sait très clairement ce à quoi il veut participer ou non... Mon travail préparatoire à la réalisation d'un portrait nécessite la prise de clichés photographiques, je ne peux pas dire que j'ai été contraint quant à la mise en scène, il m'a au contraire laissé très libre.

 

Sur ma première photo il regardait l'objectif, c'était un cliché assez émouvant où il semblait comme un enfant devant le photographe de l'école. Cependant, je cherchais une posture plus quotidienne. En reprenant la conversation, il m'a dit qu'il était souvent représenté avec une cigarette, bien plus souvent qu'il ne fumait, car cela amusait les gens. C'est à ce moment-là que j'ai réalisé le cliché qui a servi de base à mon travail. Tout en devisant sur sa surreprésentation en tant que fumeur, il avait allumé une cigarette...

 

Mosaïque de Michel Houellebecq

Travail en cours, planche contact sur smalte, 22,5 x 3,5 cm

 

 

Sans être trop indiscret, c'est comment chez lui ?

 

Son appartement est chichement meublé. On s'attendait à un temple de la littérature, rempli du sol au plafond de livres, et on est entré dans un lieu d'écriture. Ces étagères sont surtout remplies de dictionnaires et de manuels. Pour le reste, je pense que si Martin Parr (le photographe du kitsch, ndlr) venait chez lui, il pourrait passer une semaine à tout photographier, à commencer par ses sets de table, à l’effigie des vaches de nos régions. Plus que son intérieur, c'est son rapport à son intérieur qui est assez frappant. On comprend vite qu'aucun élément n'est là par hasard ou par commodité.

 

Revenons à votre travail de mosaïste... Combien de temps ce tableau vous a-t-il pris ?

 

Le travail de mosaïque est assez long et cela a nécessité environ quatre mois de travail. Si je décide de consacrer autant de temps à une technique aussi complexe, c'est que je pense qu'aucun autre médium ne peut permettre d'associer autant d'éléments avec une telle liberté. Et que le résultat en vaut la peine. La mosaïque n'en est qu'au début de l'exploration de ses possibilités, comme a pu l'être tout au long du XXe siècle la peinture. Après avoir disparu pendant des siècles, la mosaïque rattrape son retard. Son retour progressif aboutit aujourd'hui à une recherche tous azimuts, dans le monde entier, en faisant apparaître tous les jours de nouvelles formes et de nouveaux discours.

 

Quelle est la suite de ce travail ? Je crois que vous présentez une deuxième œuvre à la Biennale de Ravenne...

 

C'est une idée qui m'est venue peu après les attentats de janvier... Sans que ce soit bien conscient à cette époque. Avec un procédé photographique, j'ai imprimé un portrait sur une plaque ronde de smalte qu'on appelle pizza, et je l'ai cassée en la laissant chuter. L'icône explosée m'a poussé à explorer la disparition et la renaissance du portrait. J'ai ensuite recomposé de manière imparfaite le portrait en y ajoutant du fer rouillé et du bois qui représentent la finitude, avec l'or en contraste. C'est une manière d'interroger la persistance de l’icône dans le temps. Le court-métrage Alea, réalisé par Pascal Bouteiller, évoque bien cette idée, à mon sens.

 

Mosaïque de Michel Houellebecq

Contingences, Photographie tirée sur smalte, or et bois, 60 x 56,5 cm

 

 

Vous allez continuer à rencontrer des écrivains ?

Je ne m'interdis pas d'aller vers d'autres auteurs français ou de manière générale, vers des artistes, à supposer qu'ils entrent selon moi dans une certaine mythologie contemporaine et que je sente une liaison avec mon travail. J'aimerais bien travailler sur Anselm Kiefer ou Xavier Dolan par exemple.

 

Liens :

L'escapade de Houellebecq photographie

Houellebecqa et le monde du cinéma

exposition au Palais de Tokyo

Ravenne

Aléa


Pour approfondir

Editeur : Flammarion
Genre : litterature...
Total pages : 300
Traducteur :
ISBN : 9782081354807

Soumission

de Michel Houellebecq

Dans une France assez proche de la nôtre, un homme s’engage dans la carrière universitaire. Peu motivé par l’enseignement, il s’attend à une vie ennuyeuse mais calme, protégée des grands drames historiques. Cependant les forces en jeu dans le pays ont fissuré le système politique jusqu’à provoquer son effondrement. Cette implosion sans soubresauts, sans vraie révolution, se développe comme un mauvais rêve. Le talent de l’auteur, sa force visionnaire nous entraînent sur un terrain ambigu et glissant ; son regard sur notre civilisation vieillissante fait coexister dans ce roman les intuitions poétiques, les effets comiques, une mélancolie fataliste. Ce livre est une saisissante fable politique et morale.

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