"Notre relation à internet n'est ni pragmatique ni idéologiquement décontractée"

Nicolas Gary - 06.05.2015

Interview - Alexandre Moatti - internet France - culture internet


Au Pays de Numerix – en référence au village français du numérique – est un ouvrage qui fait le lien entre deux mondes : celui de la twittosphère éclairée, dirait-on, avec des gens informés, parfois très (trop) virulents contre le droit d'auteur, ayant une farouche envie de faire sauter des barrières souvent difficiles à accepter. L'autre, celui d'une édition traditionnelle, de la culture, où ces questions inquiètent et sont mises sous le boisseau. Si l'ouvrage prend appui sur Europeana, la bibliothèque numérique européenne, c'est que, dix ans plus tard, la mise en perspective est particulièrement éloquente. Entretien avec Alexandre Moatti, au détour d'un Perrier menthe.

 

 

C'est l'histoire d'un village gaulois, devenu gallo-romain, souvent désemparé, dans ses hautes sphères, face aux choses dématérialisées, comme la poule devant le couteau. Au pays qui compte autant de fromages que de jours dans l'année, comment « ces projets qui viennent d'en haut, une méthode de fonctionnement propre à la France », peuvent-ils rencontrer le public ? Europeana en est un cinglant exemple : « A l'époque du Web 2.0, il aurait mieux valu laisser plus de place aux initiatives, en commençant par agréger ce qui se faisait dans d'autres bibliothèques. Les projets francophones ne manquaient pas. » Car, a contrario, les projets d'en bas, comme Wikipédia, ou venus d'ailleurs « on les tolère moins, avec plus de réticence, parce que c'est un mode de diffusion de la culture qui vient d'outre-Atlantique et qui surtout dépend peu de l'État ».

  

L'affaire Snowden nous a pourtant avertis : la technophilie à tout crin est un leurre ; mais le pendant de cette médaille, c'est celle d'une forme de réticence et d'ignorance face à la technologie, telles « les critiques sans fondement, irrationnelles, que l'on retrouve dans des sphères politico-administratives françaises ». On peut d'ailleurs se demander si l'expression récurrente « se saisir d'internet, s'en emparer » n'est pas l'expression de leur incompréhension. « L'Internet ne mérite ni cet excès d'honneur ni cette indignité. C'est un outil, parmi d'autres : or les pouvoirs publics donnent l'impression de vouloir en conserver une maîtrise cartésienne. Nous n'entretenons pas avec internet une relation pragmatique ni idéologiquement décontractée – c'est-à-dire, justement, sans idéologie partisane. »

 

 

Alexandre Moatti

Alexandre Moatti - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

L'internet économique, principal axe d'approche de la bête, ne se présente plus. Mais Au pays de Numerix ne l'évoque pas, car son sujet est celui de l'internet culturel. On retrouve en effet des déclarations du G8, datant déjà de 1994, avant que le net que nous connaissons n'arrive, en faveur d'une bibliothèque numérique. « En 2005, Europeana représente un fort enjeu, culturel, comme le projet qui l'accompagnait, celui du moteur de recherche Quaero, le pan économique. Les deux projets, dans lesquels était impliquée notamment l'entreprise Thales, ont accouché d'une souris. » Le rapide retrait des Allemands du projet de moteur lui a mis une volée de plomb dans l'aile : « On ne décrète pas d'en haut que l'on va recréer un nouveau Google. Quant à Europeana, elle n'a finalement été sauvée que l'an dernier, dans une version très différente de ce qui avait été annoncé au départ. » De justesse, quoi.

 

"L'État doit affirmer sa place, par exemple sur le droit de panorama photographique, ou sur l'exception pour utilisations pédagogiques, à élargir, comme ceci a été fait au Canada."

 

 

Il est alors amusant de comparer les 30 millions d'euros annuels que coûte la bibliothèque numérique européenne, et les mêmes 30 millions de dollars (le taux de change aidant), dont la Fondation Wikimedia dispose. « Bien entendu, il y a les bénévoles, la multitude des wikipédiens qui contribuent  ; et il ne faut pas confronter l'un à l'autre  : les missions et les fonctionnements sont différents. Simplement, on peut s'amuser des déclarations politiques autour de l'internet culturel européen  : dix ans plus tard, il n'en reste pas grand-chose. »

 

Et de pareils monstres, on n'en connut plus par la suite, dans les quinquennats qui suivirent le dernier de Jacques Chirac – à moins de parler de monstruosité, cette fois, avec l'HADOPI de Nicolas Sarkozy, initiée auparavant sous l'appellation DADVSI. Chacun son emblème, en quelque sorte. « Et pourtant, nous avions Gallica. Et des start-ups qui ne manquent ni d'idées ni de projets de développement. Gallica, c'est un beau projet, qui avait d'ailleurs tout de la start-up. Les critiques de 2005, qui reprochaient qu'on ne puisse pas effectuer de recherches en mode texte, oubliaient qu'en 1998, ce n'était pas si évident d'y penser, et par ailleurs cela avait un coût. Le tout sans les moyens de Google. » Comparer à présent Google Books et Gallica ne se fait pas au détriment de cette dernière – en revanche la bibliothèque européenne n'a pas été au rendez-vous.

 

Quelle politique alors, aujourd'hui ? « Faire des progrès. Par exemple, sur l'iconographie patrimoniale : la rendre gratuitement accessible sur internet. Plus généralement sur les données culturelles appartenant à l'État, texte ou image. Et que cessent les partenariats publics-privés (PPP), dont le bilan est fort contestable. Il faut une politique numérique culturelle, où l'État soit lui-même acteur de ses données. » Le PPP du Grand Emprunt a tout de même abouti au registre ReLIRE, dont l'existence émane d'une forme d'excentricité technocratique... « L'État doit affirmer sa place, par exemple sur le droit de panorama photographique, ou sur l'exception pour utilisations pédagogiques, à élargir, comme ceci a été fait au Canada. »

 

"Quand il s'agit de l'exception culturelle, il est entouré d'une aura magique (messianique). En revanche, quand on évoque l'exception au droit d'auteur, on donne l'impression de plonger dans l'interdit (l'enfer ?) " 

 

 

Parlons de ce mot d'exception : « Quand il s'agit de l'exception culturelle, il est entouré d'une aura magique (messianique). En revanche, quand on évoque l'exception au droit d'auteur, on donne l'impression de plonger dans l'interdit (l'enfer ?) » D'ailleurs, estime Alexandre Moatti, des personnes comme Denis Olivennes, orienté du côté des majors, n'a-t-il pas exprimé l'idée que l'on raccourcisse la durée du droit d'auteur ? Lawrence Lessig, à l'origine des Creative Commons, ne manque pas de pistes à suivre  : proposer une solution d'opt-out aux ayants droit, où l'auteur lui-même « doit régulièrement confirmer qu'il souhaite que son essai reste sous droits. Je suis moi-même auteur, je ne peux pas rayer d'un trait de plume tout ce qui existe actuellement ! »

 

« Il faudra tout de même parvenir à des discussions apaisées. Nous avons besoin de ce débat plus rationnel, lequel passera probablement par une distinction entre les œuvres  : littérature, essais, documentaires, d'une part, cinéma, musique, d'autre part. C'est le jeu des industries culturelles que tout mêler, justement. Il sera utile et nécessaire de faire apparaître au contraire ce qui relève réellement de la culture-connaissance. » Serge Regourd, auteur du Que sais-je ? sur L'Exception culturelle, a d'ailleurs bien décrit cette captation de l'exception culturelle (et de la culture en général) par les majors du cinéma ou de la musique. Elles ont intérêt à montrer que l'exception culturelle, c'est eux, et qu'elle n'est à personne d'autre. Une forme d'autoproclamation. 

 

Alors, en route pour une modernisation du droit d'auteur. Le terme gêne, pourtant il importe que la législation évolue. « Dans l'enseignement et la recherche, nous avons besoin d'une plus grande ouverture, pour les collèges, les lycées ou les universités. Mais ce n'est pas tout   : les archives de l'INA par exemple sont des émissions pourtant sans droit, puisque l'ORTF était son propre producteur – et par ailleurs elles ont été numérisées avec l'argent public du Grand Emprunt. Que Mathieu Gallet (passé de l'INA à Radio-France) ait été choisi par le CSA pour sa compétence numérique, est audacieux : ce qu'il a fait à l'INA, mettre ces vidéos en accès payant pour 3  €, avec logiciels de DRM, mérite vraiment discussion ! »

 

"Vous savez, je pense que ce truc, là, internet : ça a l'air de bien marcher, et de servir au plus grand nombre, pour l'accès au savoir, la recherche de sources. Je pense que ça va continuer."

 

 

Autant de modifications à apporter, qui assureraient un meilleur rayonnement du patrimoine culturel. « Ce devrait être l'ardente obligation des institutions publiques que mettre des photos sur Wikipédia  : la NASA et bien d'autres institutions comme la Library of Congress, ou la BundesArchiv allemande, l'ont compris – mais peu en France. Cela participe du rayonnement sur Internet de ces institutions, et de l'accès numérique à la connaissance pour tous. » 

 

Finalement, Au Pays de Numérix ne donne pas de solution-miracle : le livre balance les options, et tente de se frayer un chemin dans la jungle des octets, du soft power et des impasses des politiques publiques françaises. « Un Internet culturel, c'est avant toute chose un outil qui attire le citoyen vers la connaissance, la recherche de savoir  ; mais celui-ci doit avoir acquis déjà des réflexes, pour aiguiser son discernement sur internet. » Et, pourtant, tous les spins [les éléments de langage, le marketing politique, NdR] sont orientés vers le second monde, celui des défenseurs d'une exception culturelle pro domo, et défenseurs à tout crin d'un droit d'auteur sans aucune concession.

 

Et Alexandre Moatti de conclure, un sourire en coin, presque facétieux : « Vous savez, je pense que ce truc, là, internet : ça a l'air de bien marcher, et de servir au plus grand nombre, pour l'accès au savoir, la recherche de sources. Je pense que ça va continuer. »

 

Retrouver Au pays de Numérix, en librairie