Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Publier au Maroc : les Éditions du Sirocco, 10 ans de littérature

Nicolas Gary - 10.02.2017

Interview - éditions Sirocco Maroc - Casablanca Karine JOseph - édition livres Maroc


ENTRETIEN – « J’ai créé les Éditions du Sirocco en 2007 pour réaliser un rêve : avoir une activité liée à la lecture, aux livres, qui m’accompagnent depuis toujours », explique Karine Joseph, éditrice et directrice de la maison. Située au Maroc, à Casablanca, elle nous raconte l’histoire de cette société.

 

réalisé en partenariat avec l’Alliance internationale des éditeurs indépendants

 

Karine Joseph

 

 

ActuaLitté : Quelle est l’histoire de votre maison, et sa ligne éditoriale aujourd’hui ?

 

Karine Joseph : Après des études de gestion à Paris, au cours desquelles j’avais pu faire notamment un stage dans un grand groupe d’édition, mais sans pouvoir par la suite trouver un emploi dans le domaine, la vie m’a ramenée au Maroc, pays dans lequel j’ai grandi, et j’ai d’abord travaillé dans des secteurs bien éloignés de l’édition avant de pouvoir enfin concrétiser mon souhait. Durant toutes ces années, j’ai continué à m’intéresser à l’édition, à suivre son actualité, à lire bien sûr, et j’ai commencé à réfléchir à ce projet. Quand l’occasion s’est enfin présentée, un petit capital qui me permettait d’entreprendre, je me suis lancée !

 

J’ai suivi plusieurs formations à l’édition à l’Asfored à Paris et créé la structure en même temps. La seule ligne éditoriale que je me suis alors fixée était le lien avec le Maroc, contribuer en quelque sorte à faire (mieux) connaître, découvrir, la culture, le patrimoine, l’histoire, des auteurs… du pays, dans un catalogue généraliste, qui s’est construit au fur et à mesure de mes rencontres et découvertes, à leur rythme. Et à celui des ressources disponibles ! Parce que j’ai été très vite amenée à moins rêver et à mieux prendre en compte les contraintes économiques d’un tel projet, sur un marché aussi restreint.

 

Aujourd’hui, le catalogue est toujours généraliste, mais la littérature y est privilégiée, le lien avec le Maroc y est toujours un axe principal, mais les autres latitudes, plutôt celles dites « du Sud », de la Méditerranée, y auront bientôt aussi leur place dans une collection dédiée.

 

Comment vous inscrivez-vous dans le marché national ?

 

Karine Joseph : Je pense que les Éditions du Sirocco, qui fêteront leurs 10 ans en 2017, sont aujourd’hui identifiées, quand on parle d’édition au Maroc, ceci malgré une toute petite production annuelle (entre 2 et 5 livres, les grandes années !). Une certaine exigence dans le choix des publications, de leurs contenus, un effort de professionnalisme dans leur présentation aussi, pour ce qui est des objets-livres, de rigueur pour ce qui est des relations commerciales, juridiques etc., des auteurs, forcément, qui leur ont fait confiance, des livres primés, y ont contribué.

 

La maison reste cependant une très petite structure, quasi artisanale ; chaque livre est soigneusement préparé, sans tenir compte du temps qui lui est dédié, et je travaille essentiellement avec une personne qui m’accompagne depuis le début, notamment pour les mises en pages et le suivi de fabrication. Je fais appel à des prestataires extérieurs au besoin. Les coéditions, régulières, avec une autre maison marocaine (Senso Unico), notamment pour les beaux-livres ou livres illustrés, mais pas seulement puisque nous avons publié ensemble un livre jeunesse et une anthologie de littérature, me permettent de travailler sur des publications plus ambitieuses que je ne pourrais pas réaliser seule, et apporte un supplément de visibilité à la maison.

 

Au bout de 10 ans, « l’édifice » reste fragile, mais la passion et la détermination intactes et je me réengagerais aujourd’hui de la même façon sur tous les titres du catalogue. Ce qui me conforte aussi, c’est le nombre toujours croissant de manuscrits reçus maintenant.

 

Quelles sont les spécificités de l’industrie du livre sur votre territoire ?

 

Karine Joseph : « Industrie », n’est pas le mot que j’emploierais. Du moins pour les maisons qui ne font pas de livres scolaires et parascolaires (et en termes de volumes, de production, de ventes, d’emplois etc.).

 

Nous naviguons à vue, dans le sens où quasiment aucun chiffre « officiel » sur notre secteur d’activité n’est disponible (sa représentation économique, en tant que secteur à l’échelle du pays, est sans doute trop faible pour justifier l’établissement de statistiques). Celui sur le temps consacré chaque année à la lecture (quelques minutes), ou le budget annuel alloué par un foyer à l’achat de livres (quelques dirhams), est tellement désastreux qu’il découragerait facilement de toute activité éditoriale ; aussi je préfère me fier à mon sentiment, beaucoup plus positif, avec l’intérêt pour les livres que je perçois au cours des salons et rencontres littéraires, et aux ventes sur mon catalogue.

 

Les informations que nous échangeons entre éditeurs permettent aussi d’avoir quelques éléments supplémentaires pour une vue d’ensemble. Je ne parle que de la production de livres francophones. Les maisons d’édition arabophones sont plus nombreuses et représentent, logiquement, la plus grande partie de la production éditoriale.

 

Nous savons ainsi que nos tirages sont bien moins importants qu’en Europe (1 000 à 2 000 exemplaires par titre, le plus souvent, ce qui nous donne des prix de revient unitaires sans doute plus élevés aussi) et que le stock pour chaque titre est écoulé sur plusieurs années, la plupart du temps, même si des chiffres assez extravagants de ventes sont parfois annoncés, ils apparaissent peu fiables quand on connaît un peu la situation réelle.

 

En même temps, les prix de vente des livres doivent tenir compte du fait que le pouvoir d’achat est limité, le livre est loin des priorités dans le budget d’une famille moyenne. Dans ce contexte, l’éditeur doit donc en permanence chercher les ressources pour maintenir sa maison, son indépendance, continuer à réaliser ses projets : des soutiens à la publication, d’organismes publics ou privés (des efforts supplémentaires notamment du ministère de la Culture ont été faits ces dernières années pour soutenir l’édition de livres), des travaux, des contenus éditoriaux annexes…, mais aussi la recherche d’un élargissement de notre marché, par l’exportation, bien qu’il soit très difficile d’être diffusé à l’étranger (avec une production trop irrégulière, des programmes éditoriaux sur 18 mois, exigés par beaucoup de diffuseurs européens…) et quand on y parvient, d’y avoir de la visibilité dans une production pléthorique et avec des moyens marketing restreints.

 

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Cette diffusion limitée, comme notre modeste rayon d’action pour ce qui est des cessions de droits pour traductions (les mails ne suffisent pas, seules les rencontres permettent d’espérer de réels résultats, il faut donc pouvoir se déplacer à l’étranger dans les salons internationaux), incitent d’ailleurs nos auteurs les plus connus à souhaiter être édités ailleurs, en France notamment pour les francophones, et ce sont ces éditions étrangères que nous trouvons en librairie, à des prix élevés, et, ce qui peut paraître contradictoire étant donné notre marché, que la plupart des libraires mettent en avant ! Un autre souci, en effet, pour les maisons locales, le manque de relais suffisants par les points de vente pour nos catalogues et nos auteurs.

 

Malgré tout cela, de nouvelles maisons d’édition ont été créées ces dernières années, apportant une diversité et un nouveau souffle bénéfiques au secteur, de nouveaux auteurs émergent, les rencontres littéraires sont de plus en plus nombreuses, démontrant l’intérêt d’un public plus et mieux sollicité qui répond à l’appel, de belles initiatives, souvent privées, mais aussi soutenues par des pouvoirs publics, d’incitation à la lecture sont prises… ce n’est jamais suffisant ni assez rapide, mais ces évolutions sont favorables et influent une nouvelle dynamique à notre environnement éditorial.

 

Quelles approches avez-vous développé concernant le format numérique ?

 

Karine Joseph : Convaincue que le numérique est un moyen supplémentaire d’élargir la diffusion des catalogues, notamment à l’export, sans le problème, ni le coût, du transport, des stocks, des livres en version imprimée, j’ai commencé à m’informer sur, à la fois, la fabrication et les réseaux de diffusion de ces formats. Être une maison relativement jeune fait que nous n’avons pas le souci de numérisation du fonds.

 

Sauf que e coût de la fabrication, pour une petite structure comme les éditions du Sirocco, m’arrête pour le moment (dans l’hypothèse où je devrais m’adresser à un prestataire à l’étranger, pour des versions numériques de qualité, et parce que je ne souhaite pas être contrainte par un format « propriétaire » type Kindle), et je n’y vois pas encore assez clair sur les différentes plateformes de diffusion.

 

Mais il faudra y venir, évidemment, le plus vite possible, même si ce que je lis sur la progression de la lecture sur liseuse est déjà moins enthousiaste qu’il y a quelques années, il faut donner cette possibilité au lecteur, lui laisser le choix, comme donner au livre et à son auteur l’opportunité d’aller vers d’autres lecteurs, partout dans le monde.

 

Comment abordez-vous le marketing pour sensibiliser les lecteurs à vos ouvrages ?

 

Karine Joseph : Les réseaux sociaux sont une aubaine pour n’importe quelle petite structure, je les utilise beaucoup pour annoncer les nouvelles parutions, tous les événements liés à la maison, à ses auteurs. Je me tiens au courant également ainsi de l’actualité d’autres maisons, repère celles qui dans d’autres pays pourraient être susceptibles de s’intéresser au catalogue Sirocco pour d’éventuelles traductions, je me tiens au courant des manifestations autour du livre, j’en contacte les organisateurs pour faire connaître nos livres, nos auteurs, etc.

 

Site web, mailings, à la presse, aux libraires, sont les autres outils utilisés. Nous manquons là aussi de relais, trop peu de journalisme culturel, de vraie critique littéraire dans la presse, de même que d’émissions à vocation culturelle à la télévision ou la radio.

 

Par contre, les rencontres autour du livre, les « cafés littéraires », se sont multipliés ces dernières années, organisés par des associations diverses, des universitaires, aussi de grandes chaînes hôtelières (qui organisent même des prix littéraires et trouvent là une autre façon de communiquer sur leur marque), ou l’Institut français, très actif, et qui inclut toujours dans sa « saison culturelle » des présentations de livres et d’auteurs locaux. Nous leur communiquons donc également notre actualité.

 

La remise du prix Grand Atlas, organisé chaque année par le bureau du livre de l’ambassade de France qui réunit un jury sérieux, est l’un des temps forts pour le livre francophone au Maroc ; 2 de nos auteurs ont été primés, en 2013 (Kenza Sefrioui, catégorie Essai) et 2014 (Moha Souag, catégorie Littérature), et en 2016 le dernier roman de Lamia Berrada-Berca a fait partie de la dernière sélection ; cela a eu un impact important indéniable pour la visibilité de la maison, des auteurs, de leurs ouvrages.

 

 

 

Quelles sont les manifestations primordiales pour votre activité – nationales ou internationales ? Que vous apportent-elles ?

 

Karine Joseph : Au Maroc, les salons du livre de Casablanca (organisé par le ministère de la Culture, en février chaque année, c’est la manifestation la plus importante pour le livre) et de Tanger (organisé par l’Institut français, en mai) sont les 2 principales manifestations au cours desquelles nous essayons d’obtenir des participations de nos auteurs, de la visibilité pour nos livres (francophones je le rappelle ; plusieurs salons régionaux sont aussi organisés, mais plus destinés à la production éditoriale arabophone).

 

En 2016, pour la première fois, un « hub de droits » s’est tenu lors du salon de Casablanca (organisé par le ministère et l’agence littéraire Astier-Pécher), avec plusieurs éditeurs étrangers invités à rencontrer des éditeurs marocains ; j’espère que l’expérience sera renouvelée, d’abord parce que c’est un travail sur le long terme, que celui-ci nous incite à être plus exigeants envers nous-mêmes, notre production, et parce qu’il n’est pas toujours possible d’aller dans les grandes manifestations internationales type Francfort, Londres, etc. pour les échanges de droits.

 

En ce qui concerne les manifestations internationales, j’essaye de me rendre au salon de Paris, essentiellement, chaque année. Les livres Sirocco y sont présents via notre diffuseur L’Oiseau Indigo-Bookwitty. C’est toujours l’occasion de rencontres, d’échanges intéressants, stimulants, de voir qui fait quoi, de s’en inspirer, et d’une petite visibilité supplémentaire par des contacts directs, professionnels.

 

Je regrette que d’autres manifestations importantes dans les pays européens, assez tournées vers les auteurs « du Sud », ne s’intéressent pas plus aux auteurs maghrébins notamment publiés au Maghreb et non pas seulement à ceux publiés en Europe. Je continue malgré tout à communiquer notre actualité éditoriale à la plupart des organisateurs de manifestations autour du livre francophone.

 

Comment travaillez-vous avec les pays francophones ? Quels sont vos partenaires privilégiés ?

 

Karine Joseph : Le catalogue Sirocco est donc diffusé, depuis 2010, par l’Oiseau indigo diffusion-Bookwitty, qui diffuse des livres des « mondes arabe et africain », en France, Suisse et Belgique.

 

La position des éditeurs marocains qui ont des catalogues essentiellement francophones est assez ambiguë, cependant : nous publions des livres en français, d’auteurs francophones, marocains pour la plupart, mais le fait que nos maisons soient situées dans un pays du Maghreb nous rend l’accès au marché francophone dans son ensemble et dans ses différents aspects (diffusion, librairies, manifestations littéraires, prix littéraires, et même cessions pour certains territoires…) difficile ; j’imagine qu’il faudrait un département dédié au sein de notre ministère de la Culture pour nous accompagner dans cet aspect de notre métier, pour mieux communiquer à l’étranger sur notre production, nos catalogues, pour faire voyager nos auteurs, comme dans d’autres pays notamment francophones (le Canada, par exemple).

 

L’ouverture prévue d’un premier centre culturel marocain à Paris est une bonne nouvelle pour les éditeurs, pour les auteurs. Le Maroc est présent dans les principaux salons internationaux, mais accompagner cette présence d’une programmation dynamique, attractive, est nécessaire ; les auteurs doivent pouvoir venir présenter leurs livres, se faire connaître des lecteurs, des libraires, des programmateurs d’événements, aussi ailleurs, comme les auteurs africains que l’on voit beaucoup maintenant, à juste titre étant donné la qualité de leurs ouvrages, dans les grandes rencontres du livre.

 

Pour créer et entretenir des relations avec d’éventuels partenaires, même si Internet nous offre des possibilités de communication qui étaient inespérées il n’y a pas si longtemps, il faut pouvoir se déplacer régulièrement, cela reste essentiel, et ardu, pour les petits éditeurs indépendants « excentrés ». Malgré la « francophonie » de nos catalogues, maintenue contre vents et marées, le peu d’écho que nous parvenons à avoir dans les pays francophones et en premier lieu en France nous fait ressentir vivement un certain isolement.

 

C’est pourquoi faire partie d’un réseau comme celui de l’Alliance internationale des éditeurs indépendants, d’un collectif qui œuvre dans le même sens, même s’il comprend des maisons de tailles, de langues et d’âges différents, est important ; nous partageons, en plus des valeurs éditoriales, souvent les mêmes problématiques, et au sein de cet ensemble nous en avons l’écoute, la compréhension, la recherche et la proposition d’outils divers... l’éloignement des grands « centres » de l’édition est déjà, en quelque sorte, réduit.