Quand la littérature est éditée à contresens

Auteur invité - 12.10.2017

Interview - contresens éditions livres - littérature contresens édition - Joël Lévêque contresens


« Aller à l’encontre », voilà bien le projet ambitieux que s’est donné Joël Lévêque en fondant sa maison d’édition en 2009, passant du statut d’auteur à celui d’éditeur. Questionnant les systèmes en place, tâchant de pallier concrètement leurs défauts, il entend bien placer l’auteur et le territoire au cœur de sa démarche. 



 

 

Pouvez-vous nous présenter votre maison d’édition ? Quelles sont ses spécificités ? 

 

Joël Lévêque : À Contresens Éditions est née il y a huit ans. Nous avons voulu assez vite professionnaliser l’entité de départ, en nous dotant de moyens permettant une évolution positive par la suite : formation sur trois ans d’une maquettiste, logiciels professionnels, application informatique de gestion développée en interne, communication numérique.

En outre, le fonctionnement de la maison est organisé selon un « système qualité » identifiant chacune des actions à accomplir : traitement des demandes d’édition, process de transmission des fichiers aux imprimeries, procédures d’expédition, actions administratives, analyse comptable, etc. C’est une spécificité qui procure un véritable gain de temps et une sécurité pour la pérennité de notre activité. 

 

Comment êtes-vous devenu éditeur ? 
 

Joël Lévêque : D’abord auteur, j’ai croisé beaucoup de collègues déçus par leur éditeur, ceci pour des raisons de manque de dynamisme, d’opacité dans les comptes, la façon de travailler, les contrats d’édition et, pour finir, le versement des droits d’auteur. Nous avons alors décidé de créer une maison qui irait à l’encontre de ces pratiques : À Contresens Éditions.

Et nous sommes allés plus loin en fonctionnant sur le principe de la confiance et de la clarté. Les comptes de la maison sont présentés aux auteurs une fois par an, leurs droits sont versés trimestriellement et sur les salons chacun encaisse, pointe ses ventes, utilise le terminal de paiement... une polyvalence appréciable en cas d’absence de l’éditeur ! 

 

En découvrant votre catalogue, on se rend compte de la diversité de vos propositions : BD, contes, romans, livres jeunesse, humour, heroic fantasy, nouvelles... mais aussi des collections autour de personnages. Comment construisez-vous votre catalogue ? 
 

Joël Lévêque : Notre catalogue est construit selon des collections, mais surtout en fonction du bonheur d’écrire et de la passion des auteurs. Peu importe le genre, ce qui compte, c’est l’amour que l’auteur accorde à ce qu’il écrit. Il n’y a pas de petite ou grande littérature, simplement des gens qui ressentent l’envie d’exprimer quelque chose, parce que ça les dépasse, et qui se construisent en le faisant. Et des gens qui les lisent. Effectivement, contrairement à ce que l’on m’avait conseillé, notre catalogue couvre un large spectre, ce qui permet de toucher des catégories de lecteurs très diverses. Si l’on voulait préciser le fil qui relie notre production, je dirais que chaque ouvrage, jeunesse ou adulte, porte des valeurs humaines. 
 

La majorité des auteurs que vous éditez sont originaires des Hauts-de-France ou y résident. Le lien avec le territoire que vous occupez est-il déterminant dans vos choix ? Quelle place occupe l’auteur dans votre projet éditorial ? 


Joël Lévêque : Nous voulons montrer que le talent se trouve ici, chez nous, à nos portes et qu’il n’est pas utile d’aller le chercher ailleurs. La richesse de l’histoire des Hauts-de-France y est pour quelque chose, mais nous traitons également de sujets à caractère plus universel, comme la santé chez les enfants, la découverte de pays étrangers, la tolérance et la compréhension de l’autre... 
 

La « famille » de notre « maison », ce sont des auteurs, des illustrateurs, une maquettiste, une correctrice, des diffuseurs de niche, et un éditeur. Mon rôle consiste à faire en sorte que tous puissent s’épanouir. Je me fais conseiller, écoute, décide, organise, gère des stratégies éditoriales et économiques, mais reste au service de la famille À Contresens. En conséquence, l’auteur occupe une place de premier rang dans le projet éditorial. 
 

La logique de proximité semble être au cœur de votre politique éditoriale. Comment se traduit-elle ? Êtes-vous très présent par exemple sur des salons du livre en région ? 
 

Joël Lévêque : Nous sommes présents pratiquement chaque week-end dans les salons du livre, librairies, manifestations culturelles, médiathèques, mais pas seulement. Nous allons aussi à la rencontre du non-lecteur, dans des lieux non dédiés à la culture. Si l’on veut véritablement faire un travail de fond sur le territoire, il faut sortir de sa zone de confort (expression à la mode) pour aller à la rencontre de ceux qui ne lisent pas, qui ont peur d’entrer dans une librairie ou dans un salon du livre et qui pensent qu’ils n’ont rien à y faire.




 

Concrètement, ça se traduit par des journées d’animation dans les grandes surfaces non spécialisées, des fêtes gastronomiques, des marchés de terroir et de Noël, un véritable travail de terrain. La proximité se traduit également par des actions caritatives par exemple le soutien financier et matériel à la lutte contre les neurofibromatoses, la création et vente d’un ouvrage au bénéfice de la rosace et de l’orgue de la cathédrale de Soissons, la participation très active à la création d’événements culturels historiques, bref une implication dans la vie du territoire qui dépasse le cadre du livre. 
 

Quels sont vos projets et envies pour l’avenir ?


Joël Lévêque : Une foule de projets et d’idées puisque nous allons publier 12 nouveaux titres en 2017. Cependant, c’est surtout la relation au libraire qui est à développer. Un mot d’explication s’impose : pour survivre, les libraires indépendants se trouvent dans l’obligation de vendre en priorité ce qui est connu au plan national. Par ailleurs, ils n’ont souvent plus le temps de lire les ouvrages des maisons régionales et de les faire découvrir à leurs clients. 
 

En conséquence, la réalité économique d’une maison d’édition locale, la contraint à rechercher ses propres voies de commercialisation : réseaux sociaux, vente directe dans des lieux très fréquentés du public, site marchand, animations diverses... C’est ce que nous avons fait depuis des années tout en fidélisant le lectorat. Certains libraires ont maintenant compris l’intérêt de nous rejoindre dans cette démarche de proximité et sont devenus de véritables partenaires, défenseurs d’une culture locale et plurielle. Nous aimerions étendre ces partenariats intelligents. 

 

Propos recueillis par  Anouk Van Renterghem

 

en partenariat avec le CRLL Nord Pas de Calais