Rencontre avec Pietro Grossi : de l'aventure maritime à l'aventure intime

Cécile Pellerin - 12.06.2017

Interview - Interview Pietro Grossi - Editions Liana Levi - Etonnants Voyageurs


Pietro Grossi est écrivain et skipper. Il publie chez Liana Levi, Le Passage, roman dans lequel il met en scène la relation difficile entre un père et un fils, à bord d’un bateau, le long du passage du Nord-Ouest, entre Groenland et Canada.
 

Invité au Festival Etonnants Voyageurs, il évoque avec une passion discrète, beaucoup d’humilité et une émotion captivante, son rapport à l’écriture et à la mer et entraîne, naturellement, celui qui l’écoute au plus près de la beauté des paysages arctiques, au cœur de l’aventure maritime et technique et dans l’intimité profonde de l’être humain.

 

 

Pietro Grossi ©F.Pellerin

 

Cécile Pellerin. Vous définissez-vous plutôt comme navigateur-écrivain ou écrivain navigateur ou rien de tout cela ?


Pietro Grossi. En ce moment, je me définirais plutôt comme un marin écrivain. La navigation et l'écriture sont les deux passions de ma vie. Il y a eu un moment de ma vie où j'aurais pu choisir de m'orienter plutôt vers l'une que vers l'autre mais aujourd'hui les deux sont d'une égale intensité. Par contre, je suis probablement meilleur marin qu'écrivain.
 

La vie est une histoire de volonté, de talent mais il faut aussi pouvoir se trouver dans la bonne gare, au bon moment pour prendre le bon train. En ce qui concerne la voile, j'ai raté un paquet de trains alors que pour l'écriture, j'étais là.
 

CP. Votre dernier roman se passe en région arctique, entre le Groenland et le Canada et comme votre narrateur, vous avez navigué là-haut. A quelle(s) occasion(s), pouvez-vous préciser ?
 

Pietro Grossi. C'était en juillet 2012. J'ai navigué sur un bateau, le Best Explorer qui est devenu à la fin de cette année-là le premier bateau italien à effectuer le passage du Nord-Ouest. J'étais là pour réaliser un reportage pour un magazine culturel italien,Vanity Fair.
 

CP. Néophyte en navigation, pouvez-vous préciser ce qui fait que cette traversée est extrêmement périlleuse et réservée à des navigateurs confirmés ?
 

Pietro Grossi. Elle est périlleuse pour plusieurs raisons. D'abord, la boussole ne fonctionne pas à cause du Pôle Nord. C'est comme regarder l'œil d'un homme ivre ; l'aiguille va de gauche à droite, tourne, désorientée. Or pour un marin, la boussole est plus importante encore qu'une ancre. Même les GPS ne sont pas fiables.

Lorsque vous naviguez là-haut, vous voyez les côtes mais les cartes ne précisent pas les profondeurs et la glace est très dangereuse. Transparente, on ne la distingue pas toujours très bien, or elle est très dense et la heurter est un vrai danger. Les seuls bateaux qui peuvent naviguer là-haut ont une coque en acier. D'ailleurs, dans la deuxième partie du voyage le bateau a rencontré une avarie en effleurant simplement un bloc de glace,  endommageant une partie de l'intérieur du bateau sur plusieurs centimètres. Si le bateau avait été en plastique ou en résine, il aurait coulé.

Un autre danger qui menace le navigateur plus habitué à la mer Méditerranée, c'est la température de l'eau. Si vous tombez à l'eau, votre espérance de vie ne dépasse pas cinq minutes.Toutes ces raisons justifient combien il faut être expérimenté pour naviguer dans cet endroit d'autant plus qu'aucun ravitaillement n'est possible. On est seul au monde…  excepté les ours et les moustiques.
 


Pietro Grossi ©F.Pellerin

 

CP. Peut-on dire que la relation humaine entre un père et son fils, dans cette histoire, relève d'une difficulté de même niveau ?


Pietro Grossi. Oui. Absolument. Je dirai, difficile comme l’est toute relation entre un homme et son père. Et que le père soit un bon ou un mauvais père. Je suis père moi-même et je pense que certains pères empêchent leurs enfants de grandir. Ce que j'essaie de dire c'est que chaque fils, chaque personne doit essayer de mettre son père dans la bonne case, à la bonne place, pour pouvoir, lui-même, devenir un homme et je pense que c'est une bataille de toute une vie.
 

CP. A travers cette histoire de navigation extrême, un père et un fils réapprennent à se parler. En quoi un paysage sauvage, une nature grandiose et inhabitée peuvent aider à améliorer une relation humaine difficile ? Ces retrouvailles auraient-elles pu s’imaginer ailleurs ?
 

Pietro Grossi. Je sais que ces retrouvailles n'auraient pas pu avoir lieu ailleurs. Et là, je vais plutôt évoquer les images que ceux qui ont lu mon livre, ont pu me rapporter car je pense que mes lecteurs comprennent mieux mes livres que moi-même.
 

Ainsi, ils m'ont fait remarquer que ces deux personnages masculins sont poussés à cette confrontation et à cette navigation que je raconte, par les femmes qui sont autour d'eux, à savoir une mère, une sœur, une compagne, une mère nature et une baleine. Toutes ces figures féminines conduisent à la bataille et à la rencontre et leur permettent, au final,  de se comprendre enfin. Et je pense que c'est définitivement la place qu'occupent toutes les femmes dans la vie de chaque homme. On est les marionnettes de nos femmes. Mais cela n'était pas intentionnel et je l'ai appris de mes lecteurs.
 

CP. Pensez-vous que les paysages fascinants du Groenland peuvent changer chaque voyageur qui s‘y rend plus qu’une autre destination ?
 

Pietro Grossi. Bien sûr et vous n'en avez aucune idée encore ! De cette destination, le voyageur revient changé, transformé. De mon côté, j'ai pas mal voyagé. Chaque voyage me transforme, même ces trois jours à Saint-Malo mais certains sont plus importants que d'autres. L'éloignement par rapport à la société humaine, la relation immédiate avec la nature ont réveillé des sensations ignorées mais essentielles, je crois. Et lorsque vous revenez, sur le long terme, ces sensations demeurent
.

CP. Votre écriture, minimaliste et sobre, rend compte avec habileté de cette impossible communication entre un père et un fils. La tonalité a-t-elle été difficile à trouver pour être aussi juste ? Plusieurs réécritures ont-elles été nécessaires ?
 

Pietro Grossi. Oui et non. J'ai écrit le premier jet à la main, de façon immédiate. J'écris tous les jours et lorsque je m'y mets, c'est de manière ininterrompue. Ainsi, la première version est assez rapide à écrire, j'ai le style, la tonalité de l'histoire. Ensuite, pendant des années, je relis, je réécris, je peaufine. Le Passage, je l'ai écrit en quelques mois et j'ai mis trois ans à le terminer.
 

Pietro Grossi ©F.Pellerin

 

CP. La précision des détails techniques de navigation maritime détourne souvent l’histoire de tout sentiment émotionnel comme si les personnages eux-mêmes s’interdisaient de s'appesantir sur leur fragilité et leur souffrance intime, devaient garder la maîtrise (une dignité ?).  Était-ce votre intention ?

 

Pietro Grossi. Non. Mais maintenant que vous me le dîtes, je trouve cette observation très intéressante. C'est exact, cette connaissance technique de la navigation arrive à un moment où le narrateur est fragilisé. Il a du mal à trouver l'équilibre sur le bateau comme il a du mal avec ses sentiments vis-à-vis de son père. Et je réalise maintenant que lorsqu'il combat le danger qui survient et passe le moment critique, le bateau cesse alors d'être un objet technique mais ressemble plutôt à un animal protecteur qui les ramène sains et saufs.
 

CP. Qu’est-ce qui a été le plus difficile à écrire : l'exploit sportif et physique, leur agilité d’un côté, ou de l’autre, leur maladresse, leur difficulté à exprimer leurs sentiments, à communiquer et à vivre, tout simplement ?
 

Pietro Grossi. Pour moi, il n'y a rien de facile dans l'écriture. J'ai beaucoup de difficultés à garder cette énergie initiale du premier jet. Puis à décider ce qu'il faut conserver, ce qu'il faut changer ou ajouter. C'est toujours un défi de pouvoir réussir à faire exister mes personnages sachant qu'il y a de fortes chances pour que je me casse la figure.

J'écoute beaucoup les commentaires que l'on me fait, les suggestions que mon éditeur peut avancer.  Ce n'est pas une plaisanterie, mais je sais que je ne comprends pas mes livres aussi j'écoute beaucoup les remarques mais je sais en faire le tri.
 

C'est toujours dans les derniers accords que j'ai besoin d'aide, dans les petits détails et comme ma première écriture est assez immédiate, j'ai aussi tendance à avoir des tics d'écriture et j'ai besoin qu'on m'aide à les corriger car je ne les vois pas tous. Cela peut être des mots, des sons qui viennent de façon inconsciente. J'ai besoin qu'on les repère à ma place et j'ai aussi besoin de quelqu'un pour m'arrêter ("Pietro, basta !") car, comme je suis un peu obsessionnel, je risquerais de continuer à relire,  réécrire et modifier sans fin.
 

CP. Vos descriptions de cet environnement arctique fascinent par leur aspect réaliste et très visuel, sans emphases et en même temps très poétique. Donnent l’envie du voyage comme de l’épreuve. Quelle image gardez-vous personnellement du Groenland ?
 

Pietro Grossi. C'est un endroit où il me semble difficile de ne conserver qu'une seule image, un seul souvenir. Les paysages sont absolument fascinants, les icebergs, splendides. Pour moi, ce sont des paysages parmi les plus étonnants que je n'ai jamais vus et je sais qu'aucun autre ne sera plus étonnant mais si je devais choisir entre un iceberg et un poème, je choisirais quand même le poème.
 

Hier, on a parlé des explorateurs. Mon voyage n'a pas été une exploration mais j'ai l'impression que j'aurais pourtant pu être un explorateur. Au Groenland, vous avez la sensation étonnante de vous sentir le premier. Vous êtes sur une plage et vous avez la sensation d'être le premier à y poser les pieds. Vous prenez un morceau de glace, il a 30 000 ans. La nature est puissante, écrasante, dominante, immaîtrisable. C'est ce qu'elle est vraiment mais qu'on oublie trop souvent.
 

CP. Votre récit mélange histoire intime, souvenirs, et navigation en mer froide selon un rythme équilibré, qui semble parfaitement maîtrisé. Comment s’est faite la construction ?
 

Pietro Grossi. Ah ! C'est une autre difficulté. Je vais vous raconter comment c'est arrivé. La première version du livre était plus courte. Elle racontait l'aventure maritime avec quelques indices, ici et là sur le passé des personnages. Lorsque j'ai rédigé ma version manuscrite sur mon ordinateur, je me suis aperçu que je ne pouvais pas me contenter de bribes sur leur passé aussi j'ai commencé à enquêter sur leur histoire personnelle et cela a donné une deuxième version qui est devenue beaucoup plus importante que la version actuelle. Du coup le passé prenait trop de place par rapport au récit de la navigation. Il a donc fallu équilibrer.
 

Chaque livre a sa propre difficulté et dans celui-là, c'est parvenir à une fluidité entre le passé et le présent des personnages qui n'a pas été simple. Je ne voulais pas d'un patchwork mais d'un véritable enchaînement entre les moments.
 

 CP. Depuis, avez-vous entrepris d’autres voyages en mer ?
 

Pietro Grossi. Depuis j'ai navigué en Méditerranée entre la Corse et le continent mais ce ne fut pas très excitant. Le plus intéressant, c'était l'année dernière, une régate de la Giraglia* entre Saint-Tropez, le nord de la Corse et l'Italie, à Gênes et là, j'ai dû affronter, la dernière nuit, une mer plus démontée que jamais, avec des vagues de cinq mètres et un ferry, qui, détourné par la tempête, s'est dirigé droit vers notre bateau. Un vrai scénario catastrophe !
 

CP. Ecrivez-vous en mer ?
 

Pietro Grossi. Pas vraiment. Je prends des notes. Pour mon premier livre "Touché", j'ai écrit à bord principalement en traversant l'Atlantique. Honnêtement, j'écris mieux à terre, chez moi, tôt le matin. Je suis assez bordélique dans ma vie mais très maniaque dans mes conditions d'écriture. Mon ami et écrivain Alessandro Piperno**, à l'inverse, a une vie très structurée, où chaque chose est à sa place mais pour écrire, il a besoin de mouvement et aime écrire ailleurs.
 

CP. De quoi parle ou parlera votre prochain livre ?
 

Pietro Grossi. J'ai quelques projets. A paraître en français, je ne sais pas mais j'espère !

Mon prochain livre ne parlera pas de retrouvailles mais plutôt de séparations. Il sera plus macabre, probablement sanglant aussi, triste et très sombre. C'est l'histoire d'un homme qui vit une épreuve terrifiante puis abandonne tout ce qu'il a de bon en lui et sombre. Pas d'histoire de navigation mais un environnement de forêts, l'hiver et une terrible ambiance de solitude.

Merci à Amélie Dor, pour la traduction.
 

 

*La Giraglia a été créée dans un café parisien en 1952 par trois hommes, René Levainville, Franco Gavagnin et Beppe Croce. L’intention se portait alors sur un défi de prestige italo-francais qui allait conquérir le monde de la voile hauturière. Organisée par le Yacht Club Italiano, le Yacht Club de France et la Société Nautique de Saint-Tropez, la Giraglia est devenue une des plus grande course croisière au large de la Méditerranée réunissant plus de 200 bateaux, 10 nationalités différentes. (Source : Société nautique Saint-Tropez)
 

**Alessandro Piperno est un écrivain italien publié chez Liana Levi également.

Le Passage - Pietro grossi - Trad Nathalie Bauer - Editions Liana Levi - 9782867469183 - 17€


Pour approfondir

Editeur : Liana Levi
Genre :
Total pages : 176
Traducteur :
ISBN : 9782867469183

Le Passage

de Pietro Grossi

Ça y est. À l’instant précis où il reçoit un coup de téléphone de son père, Carlo sait que le moment de vérité est arrivé. Treize ans qu’il se tient loin de lui, de ses grognements, ses débordements, ses accès de colère. Sept ans qu’il tente de se construire une vie normale, avec femme, enfants et travail régulier, loin de la mer et des embarcations sur lesquelles ils naviguaient ensemble. Et voilà que cet appel au secours vient tout chambouler : convoyer un bateau du Groenland au Canada, le long du légendaire passage du Nord-Ouest, ne peut se faire qu’à deux... Après un instant de doute, Carlo décide de remonter à bord.

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