Scott McCloud : 'Je voulais faire Le Sculpteur tout seul. Tout maîtriser.'

Antoine Oury - 19.02.2015

Interview - Scott McCloud - Le Sculpteur - Rue de Sèvres


Le scénariste et dessinateur Scott McCloud sera un des invités exceptionnels du Salon du Livre de Paris, du 20 au 23 mars prochain. Après des travaux théoriques sur l'art de la bande dessinée — au format bande dessinée — l'Américain revient avec Le Sculpteur (Rue de Sèvres, publié le 18 mars). Une aventure fantastique, magnifique, doublée d'une histoire d'amour, qui court sur 500 pages et laisse le lecteur hors d'haleine.

 


Pourquoi avoir choisi de mettre en scène un sculpteur pour figurer un créateur aux prises avec ses aspirations et ses désirs artistiques ?

 

L'idée que ce protagoniste soit un sculpteur a été la première pièce du puzzle quand le processus de réflexion a commencé. Il s'agit d'une vieille idée, restée dans un carnet pendant des années. Et, au cours de toutes ces années, je ne me suis jamais dit « Et si j'utilisais un peintre ? ou un dessinateur ? » Je ne l'avais même jamais réalisé avant que l'on ne me pose la question en entretien. Souvent, quand je crée une histoire, la toute première idée est celle que je ne remets jamais en cause. Je peux faire des milliers de décisions en cours de création, mais cette première idée est spéciale, c'est un peu elle qui donne naissance à tout le reste. 

 

Vous aviez des sculpteurs en tête au moment de créer ce personnage de David Smith ?

 

J'en apprécie pas mal, comme Nevelson, Brancusi, Bontecou, et même David Smith [sculpteur américain (1906-1965), NdR]. Mais je ne suis pas un expert en la matière.

 

 

 

 

En France, vous êtes surtout connu pour vos travaux théoriques [L'Art invisible, notamment, NdR] : quand avez-vous commencé à travailler sur Le Sculpteur ? La pression était-elle importante pour cette fiction, après ces travaux sur le 9e art ?

 

Aux États-Unis, je suis aussi identifié comme le type de Understanding Comics [titre original de sa trilogie théorique, NdR] J'explique aux gens comment comprendre les comics, comment les écrire, alors oui, j'ai ressenti BEAUCOUP de pression, mais c'était très bénéfique. J'ai été obligé de travailler très dur, parce qu'il aurait été assez gênant de louper mon coup...

 

Mon livre suivant sera à nouveau du domaine de la non-fiction, mais cette fois avec un sujet qui va au-delà des seuls comics. Je veux écrire un livre sur les principes fondamentaux de la représentation visuelle. Il abordera la question des bandes dessinées de non-fiction, mais aussi les graphiques informatifs, la visualisation de données, les outils de présentation comme PowerPoint, ou même la façon dont nous communiquons avec notre corps et nos visages.

 

Tout en cherchant à vous éloignez du genre des super-héros, vous y revenez finalement dans Le Sculpteur, pourquoi ? On retrouve un peu le même phénomène chez votre collègue Dylan Horrocks, d'ailleurs.

 

Oui, et peut-être que Dylan et moi avons su trouver un moyen de rester en paix avec les extraordinaires pouvoirs qui ont accompagné notre enfance. D'accepter que cette culture puisse être une petite partie de notre personnalité artistique, tout en essayant d'aller un peu plus loin. J'ai longtemps hésité, pendant des années en fait, à travailler sur Le Sculpteur, justement parce que je voulais aller plus loin qu'une histoire de super-héros. Mais l'histoire n'a pas cessé de m'obséder, et il fallait que je la raconte.

 

Extrait d'une planche du Sculpteur

 

 

Pourquoi avez-vous limité votre palette de couleurs pour Le Sculpteur ?

 

Tout, dans ce livre, a été écrit et dessiné par moi-même. Un designer, John Roshell, a même créé une police à partir de mon écriture afin que je puisse réaliser le lettrage [elle peut être achetée à cette adresse, NdR]. L'une des raisons pour lesquelles je ne me suis pas tourné vers une grande palette de couleurs était la maîtrise : je ne suis pas assez doué pour maîtriser beaucoup de couleurs, et je voulais tout faire seul. Garder un contrôle total sur mon travail.

 

La couleur que j'utilise — Pantone 653, je n'oublierai jamais — permet de différencier clairement les formes des individus, des lieux et des objets. Je voulais que les lecteurs différencient immédiatement tous les éléments, dès l'ouverture de l'album. Cette couleur me permet aussi de faire voir le lecteur à travers les yeux du personnage. Par exemple, dans une fête, il suit Meg, et tout le monde sauf elle est dessiné avec ces lignes bleues, de telle sorte qu'ils passent à l'arrière-plan. Nous ne voyons que ce qu'il juge important, et le lecteur se sent plus immergé dans sa tête.

 

 

 

 

L'industrie de la bande dessinée, des comics, aux États-Unis s'interroge beaucoup sur sa diversité, actuellement. Quel est votre avis sur la question ?

 

Dans mon livre Reinventing Comics, publié en 2001 [et en 2002 chez Vertige Graphic en VF], j'appelais à 3 formes de diversité : diversité des genres, diversité ethnique, et plus de participation des femmes. Nous avons fait de gros progrès pour la diversité des genres : il y a désormais beaucoup plus de comics aux États-Unis qui ne relèvent pas du genre des super-héros, même s'il y a encore du chemin à faire. La participation des femmes a aussi évolué dans le bon sens, et je pense que dans une dizaine d'années, notre industrie sera majoritairement féminine, aux États-Unis. La diversité ethnique a encore beaucoup à faire, malgré tout. L'éditeur BOOM ! Comics a lancé une campagne en faveur de la diversité, que je salue, mais il en faudrait beaucoup d'autres...

 

En France, nous assistons à une précarisation des auteurs de bande dessinée, qui s'organisent pour faire entendre leurs voix : quelle est la situation aux États-Unis ?

 

Les scénaristes et les dessinateurs, encreurs ou lettreurs des comics à succès ne sont pas organisés aux États-Unis. Beaucoup d'artistes indépendants, qui ne sont pas dans le circuit commercial, trouvent le succès d'une façon bien à eux. La collecte de fonds a lancé quelques promesses, et généré de vrais succès, mais, pour le moment, chacun est vraiment en train de réfléchir à ce que signifie même un « succès ». Nous reconstruisons l'industrie depuis le départ, d'une certaine façon.

 

La mise en page du Sculpteur est très réfléchie : avez-vous pensé à ce que la lecture numérique pourrait modifier dans l'approche de la page par le lecteur ?

 

J'ai passé pas mal d'années à étudier ce que les comics avaient à dire dans un environnement numérique. Une partie de cette recherche portait sur les limitations du format papier. Mais pour Le Sculpteur, je l'ai vu dès les prémisses comme un livre papier, et le défi était donc de travailler avec ces limites du papier, contre elles, en les comprenant d'une manière inédite. Pour vraiment comprendre la mise en page au format papier, il faut parfois pouvoir la comparer avec un autre support. Je vais revenir à l'expérimentation numérique : mon livre suivant sera peut-être conçu avant tout pour les supports mobiles. Il y a des projets web que je voudrais finir. Dans l'ensemble, je ne m'inquiète pas vraiment des changements créatifs du numérique, mais plutôt de ce que certaines sociétés pourraient faire pour décourager ces changements.

 

Vous venez au Salon du Livre de Paris en mars prochain : quelle influence ont exercé Hergé et les autres sur votre travail ?

 

Je suis très influencé par des auteurs franco-belges, anciens et modernes. Je suis fasciné par la façon dont la génération qui a suivi Hergé a su travailler dans autant de styles différents, écrire sur des sujets aussi variés, mais toujours en partageant l'amour d'Hergé pour la création d'univers cohérents. Cette qualité est présente génération après génération en Europe, et elle distingue cette scène de, disons, la scène japonaise ou américaine. Mais beaucoup de dessinateurs autour du monde ont trouvé cet amour dans leur propre travail ces dernières années, et je suis l'un d'entre eux.

 

Entretien réalisé par mail le 17 février dernier.